NOTORIETE CROISSANTE DE L'INSTITUT BRETON
de marque, fort éloignés de la Bretagne. L'estime de sa personne et de ses œuvres s'en accroissait au loin, et préparait peu à peu le jugement que Rome prononcerait bientôt sur l'institut breton (i).
D'ailleurs le lecteur a pu s'en convaincre, l'intérêt que porte le fondateur des Frères à toutes les entreprises utiles ne l'empêche pas de réserver le meilleur de son zèle à sa province natale. A côté des œuvres scolaires, il favorise toutes les institutions humanitaires ou charitables
(1) Parmi les services rendus par M. de la Mennais à diverses sociétés religieuses, nous devons mentionner encore les conseils qu'il donna au vénérable Garicoïts, fondateur de l'institut des Prêtres de Bétharram. Voici la lettre que lui adressait le serviteur de Dieu, le 25 octobre 1845 : « Bétharram, le 25 octobre 1845.
« Monsieur le grand vicaire, la bonté avec laquelle vous avez donné à un de mes confrères des renseignements qui lui étaient nécessaires m'engage à m'adresser à vous avec confiance ; j'ai besoin de vos lumières, et j'espère que vous voudrez bien ne pas me les refuser.
« Je suis à la tête d'un corps de missionnaires, auxquels sont incorporés des Frères coadjuteurs. Parmi ces derniers, il s'en trouve qui ont des dispositions pour l'enseignement ; d'autres se présenteraient encore en assez grand nombre, et il ne me serait pas difficile de l'es pousser dans ce sens-là, attendu que j'ai aussi, dans mon établissement, une école primaire dirigée par un prêtre. De là pourraient sortir autant de Frères instituteurs, qui s'opposeraient un peu au mal qu'au moins ne détruisent pas les jeunes instituteurs sortis de TUniversité. Tout le monde approuve mon projet; Monseigneur notre évêque me presse depuis longtemps de le réaliser ; mais un obstacle m'arrête encore. Je ne puis m'attendre à voir se présenter en général que des jeunes gens pauvres, et hors d'état, par conséquent, de se soustraire à la loi de la conscription. Je suis donc exposé à les perdre, après les avoir entretenus et dressés pendant plusieurs années, et au moment oii ils commenceraient à se rendre utiles.
« Je viens, monsieur le grand vicaire, vous demander si vous ne pourriez pas m'indiquer quelque moyen de lever cet obstacle. J'avais d'abord pensé qu'il serait peut-être possible de faire affilier ces jeunes gens aux Frères des Ecoles chrétiennes ; j'avais déjà pris des informations qui ne m'avaient mené à rien, lorsque l'on m'a conseillé d'avoir recours à vous. Veuillez, pour la plus g'rande gloire de Dieu, me dire ce que vous pensez là-dessus, et m'indiquer le moyen à prendre pour réussir, soit de cette manière, soit de toute autre que vous jugerez plus propr§ à me conduire à ce résultat ; en un mot, je vous prie de me donner tous les renseignements que votre zèle et votre expérience vous ont mis à même de me fournir sur cette matière.
« J'ai l'honneur d'être, avec les sentiments du plus profond respect, Monsieur le grand vicaire, Votre très humble et très obéissant serviteur. « Garicoïts, prêtre. »
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fondées en faveur de ses compatriotes. Quiconque leur assure un progrès moral ou matériel peut compter, à d'avance sur ses sympathies.
Grâce à lui, les petits Bretons savent maintenant lire et écrire ; quelques-uns, en sortant des classes d'agriculture inaugurées par les Frères, obtiennent des récoltes d'un sol qui ne produisait qu'ajoncs et broussailles; mais,dansles cantons de Basse-Bretagne et aux environs même de Ploërmel, que de landes incLiltes, que de coins de terre, charmants peut-être aux regards du touriste, mais stériles, parce que jamais la main de riiomme ne s'esl appliquée à y assouplir les sauvages énergies de la nature ! Et, au milieu de ces vastes plaines dont la charrue n'a jamais déchiré le manteau de bruyère, que de chaumières aux murs croulants, aux toits éventrés, abritent une famille en haillons qui n'ose pas se promettre, pour demain, le morceau de pain d 'aujourd'hui !
Inhabile à tirer des moissons d'une terre ingrate^ le paysan semble s'en détacher. Le travail de l'usine, avec ses dangers moraux, ses chômages, ses excitations à la convoitise et à la haine, l'attire de plus en plus. Après avoir pris goût à l'oisiveté ei aux distractions malsaines de la vie de garnison, le soldat libéré refuse de retourner à la charrue.
La Bretagne manque de bras. Que faire;? Un ami de M. de la Mennais se pose anxteusemenl cette question, dans son mélancolique castel de Saint-tlan, dont les fenêtres regardent, d'un côté, la mer, de raiitre, une longue file d'arbres rabougris, bordanl une campagne aride.
Dire qu'ailleurs^ au sortir des hôpitaux ou des maisons de correction, des foules de jeunes gens robustes cherchent vainement du travail ! « La population croissante des classes pauvres, ce flot qui monte de plus en plus menaçant contre la civilisation oublieuse ; douze mille enfants jetés tous les ans hors des hôpitaux de France sur cent trente mille à la charge continuelle du pays, une foule incalculable d'orphelins, de mendiants, de vagabonds *]ne l'industrie ne peut absorber, et que leur
âge et leur abandon rendent, pour la plupart, inadmissibles à de profitables emplois, où vont-ils ? que
deviennent-ils (1) ?... » Ainsi se lamente le châtelain de Saint-Ilan, ce sympathique comte du Glésieux, dont le lecteur a déjà admiré la délicatesse et le grand cœur.
Attirer en Bretagne quelques-uns de ces abandonnés, ne serait-ce pas faire, à la fois, une bonne œuvre et une bonne affaire?
Bonne œuvre tout d'abord: « Il est une génération qu'il faut de nécessité abandonner aux miracles de la charité divine et à son propre et irréparable malheur ; mais la tarir dans sa source, la couper dans sa racine, soustraire à un contact impur cette pépinière d'enfants pauvres où elle revit et se recrute, n'est-ce pas toucher victorieusement à la plaie? Et si l'on parvenait à diriger vers l'agriculture, à y fixer dans les conditions du bienêtre et dans l'attachement au devoir cette classe à laquelle la société n'a préparé ni moyen démoralisation, ni avenir, y aurait-il une action plus opportune, un bienfait plus grand pour l'humanité? »
Et, par surcroit, ne serait-ce pas, pour la Bretagne» une excellente affaire? «Mettray, Allouville, Mesnil-Saint- Firmin, Lyon, etc., ont tenté quelque chose, et nous, Bretons, à la vue de nos landes et de nos pauvres, au spectacle affligeant de la stérilité et de la misère, ne sentirions-nous rien se remuer dans nos cœurs? Il ne s'agit point de nous charger du fardeau des douleurs qui nous environnent: à tout homme n'appartient pas la sublime mission de consacrer sa vie à ceux qui souffrent; regardons seulement nos enfants, et, par amour pour eux, donnons un peu de pain à leurs frères (2). »
Ces idées, le comte du Glésieux les avait bien des fois soumises à M. delaMennais. « Personne au monde, lui écrivait-il, ne m'inspire autant de confiance que vous. » Il s'agissait de les réduire en projet acceptable. Dès 1831^
(1) Œuvres charitables et sociales^ par Achille du Glésieux, p. 3>.
(2) Achille du ClésieuX;, op. cit.., p. 4.
plusieurs membres influents des deux Chambres avaient promis leur concours au généreux châtelain, s'il pouvait leur offrir un plan raisonné de colonie agricole.
M. du Clésiçux exposa sa conception avec toute la netteté possible, dans un travail qu'il soumit à M. de la Mennais. Ce plan fut unanimement approuvé, il lui attira de chauds partisans. Restait à le réaliser. Mais à qui en confier l'exécution? Aux Chambres? au gouvernement? aux conseils généraux? au clergé? L'auteur du mémoire est perplexe : « Vous me donnerez votre opinion là-dessus^ écrit-il à son ami ; je n'ose rien avancer sans vous(l). »
Fidèle à sa règle ordinaire^ M. de la Mennais lui conseilla de commencer modestement, et de faire, à ses frais et pour son compte, sur son. propre domaine, un premier essai de fondation agricole, sauf à proposer, plus tard, aux pouvoirs publics d'adopter ses procédés.
Le comte réunit donc, en J843, dans une habitation voisine du château, vingt petits Bretons, orphelins et abandonnés, et les appliqua aux travaux agricoles, avec un règlement inspiré de la discipline militaire, sous la direction de trois contre-maîtres tlignes de toute estime. Dans l'intervalle de leurs travaux manuels, ces enfants assistaient au catéchisme, suivaient des cours d'écriture et de calcul, et recevaient des leçons d'économie rurale. Le succès s'affirma dès les premiers mois, et le conseil général des Côtes-du-Nord vota au fondateur des subsides avec des félicitations.
Il ne s'agissait plus que de donner à cette entreprise individuelle une portée sociale. Ce que M. du Clésieux avait fait à Saint- Ilan, il fallait obtenir qu'on le réalisât dans chaque département breton.
La première difficulté à résoudre était la création d'une école de contre-maîtres, jeunes gens capables
. (1) Lettre inédite du 16 août 1839.,
d'être mis à la tête des futures colonies, en qualité d'instituteurs, de directeurs des travaux agricoles et de pères des orphelins adoptés. Ces fonctions exigeaient un tact et un dévouement qui ne s'acquièrent point sans formation spéciale. Secondé par Mgr Le Mée, le comte du Clésieux fit accepter ce poste délicat à un certain nombre d'anciens soldats et de fils de laboureurs instruits. Un aumônier, M. l'abbé Ropers, fut chargé, à la fois, de leur direction religieuse et de l'instruction morale des enfants.
Tous les évoques de Bretagne, les ministres de l'Intérieur et de l'Instruction publique, les députés des Gôtes-du-Nord, les conseils généraux du Finistère et du Morbihan applaudirent à la fondation. C'est cet établissement, ainsi organisé, qu'il fallait maintenant affermir et développer.
Non content d'avoir consacré à son premier essai une terre de quarante hectares, M. du Clésieux fit construire, en 1845, un bâtiment capable d'abriter quarante à cinquante contre-maîtres, une seconde maison destinée aux religieuses chargées des services matériels de l'œuvre et des ateliers pour les arts qui se rattachent à l'agriculture; Tout cela s'éleva dans Tespace de dix mois, sous l'active direction du comte et avec ses seuls deniers. Bientôt une élégante chapelle gothique domina ce bel ensemble.
Tout était prêt pour l'extension désirée ; mais, avant de faire aucun acte de propagande, M. du Clésieux voulut consulter encore son saint ami. Le 8 mars 1845, au plus fort de ses préoccupations de bâtisseur, il lui adressa la lettre suivante, qui montre avec quel abandon il acceptait d'avance sa conduite :
« Monsieur et bien cher ami, me voici enfin sur le point de donner à mon essai individuel de colonies agricoles l'extension et la portée d'une œuvre sociale. Dieu, qui sait ce que je lui demande depuis tant d'années^ m'a permis enfin de préciser ce qu'il restaitde trop vague encore dans l'application de ma pensée, et de formuler
an mode de propagation accessible à toutes les bonnes volontés. Mais, avant de commencer cette mission toute de foi et de dévouement, je désire ardemment, mon vénéré ami, recevoir vos derniers conseils et votre bénédiction...
(( Le l^'^ mars, jour de l'invention dans les catacombes de Rome du corps de mon martyr saint Léon (1), l'évêque, accompagné des principaux membres du clergé de Saint-Brieuc, entouré de toute ma famille et de mes amis les plus chrétiens, est venu dire la messe à la chapelle de Saint-Ilan, et bénir, au chant du Ve?ii creator et de VAve maris Stella, la première pierre d'une maison ^ue je fonde pour devenir une école normale de contremaîtres propres à la direction des colonies. Vous comprenez que c'est là le premier pas et le plus essentiel.
(( Mais nous causerons de tout cela, lorsque je serai assez heureux pour vous voir et vous confier filialement, comme je l'ai toujours fait, ce que j'ai de plus cher et de plus secret dans le cœur (2). »
Dans ses voyages à Saint-Brieuc, M. de la Mennais poussait, le plus souvent possible, jusqu'à Saint-llan. Là, il visitait les ateliers, exhortait les contre-maîtres, encourageait les enfants, et mettait .tout le monde en joie. Mais c'est surtout le châtelain qui jouissait de ces visites. De leurs conférences répétées sortit le plan suivant :
Le but de l'oeuvre est de remettre en honneur le travail des champs en l'organisant sur un type particulier, qui puisse devenir un modèle pour tous. Ce type se compose d'une colonie-mère instituée pour la Bretagne, d'une colonie centrale établie pour chaque département, et de colonies particulières, portant sur les divers points du sol une famille de vingt à vingt-cinq jeunes travailleurs, sous la conduite d'un chef et de plusieurs contre-maîtres.
La colonie centrale, modèle et lien des colonies de tout un département, doit avoir une exploitation plus vaste,
(1) Allusion à un corps saint, que M. du Glésieux avait obtenu, lors d'im voyage à Rome, pour la chapelle de Saint-Ilan.
(2) Lettre inédite. — Archives des Frères.
un directeur, un aumônier et les ateliers nécessaires.
La colonie-mère résume en elle et exprime toute l'idée. Elle se compose : 1*^ de la colonie agricole proprement dite, type des colonies moins importantes ; 2« d'une école de contre-maîtres ; 3*^ d'une école de patrons ou propriétaires, promoteurs des colonies particulières ; 4« d'une école de moniteurs, auxiliaires des contre-maîtfes ; 5^^ d'une école de fermiers, auxiliaires des patrons dans les campagnes ; 6° des ateliers nécessaires à l'agriculture ; 7" d'une maison de prêtres directeurs (1).
C'était un peu compliqué, surtout pour une contrée routinière comme la Bretagne. Parviendrait-on à exciter le zèle des propriétaires en vue d'une culture plus raisonnée? Après avoir rêvé d'une œuvre grandiose, M. du Glésieux se surprenait à douter. Volontiers, parfois, il eût borné son ambition au développement de l'exploitation de Saint-Ilan. Mais M. de la Mennais avait vu le bien à faire ; il avait mesuré les résultats possibles; pour lui, il n'était plus temps de reculer. « Vous faites d'inutiles efforts, dit-il à son ami, pour concentrer tous les éléments de votre œuvre sur votre domaine de Saint- Ilan ; elle est trop vaste pour ce petit cadre ; elle le brisera et se répandra par toute la France (2). «
Fort de cette parole, le comte du Glésieux résolut d'étendre son action. Toutefois, il fallait, avant tout, compléter les cadres de la maison principale, ou, comme on disait, de la colonie-mère. Vers 1848, il obtint le joindre aux orphelins qu'il employait à Saint-Ilan de jeunes détenus internés à Fontevrault. Plus que jamais, la discipline militaire allait être de rigueur ; aussi fit il son possible pour enrôler comme contre-maitres d'anciens soldats de mœurs irréprochables et de religion éprouvée.
(1) Gf Achille du Glésieux, op. cit.^ passim,
(2) Ibid., p. 120.
470 JEAN-MARIE DE LA MEiNNAIS
Ce n'est pas tout. A un personnel si varié et que grossissaient, à chaque instant, de nouvelles recrues, un seul aumônier ne suffisait plus. Enfin, si l'œuvre devait durer, ne fallait-il pas donner une base solide à l'instruction des contre-maîtres, sur laquelle tout reposait?
Le 21 novembre 1849, M. de la Mennais reçut du comte les lignes suivantes: « Monsieur et cher ami, vous êtes le premier auquel j'ai communiqué l'œuvre de Saint-Ilan lorsqu'elle n'était encore qu'à l'état de projet. Vous serez celui que je choisirai encore pour me donner conseil à l'instant où son développement vraiment providentiel exige de songer à sa perpétuité et à sa durée. Voici la question que je veux vous soumettre :
« Je cède, après ma mort, la direction de Fœuvre à une congrégation ecclésiastique. Dans quelles conditions cet ' abandon doit-il se faire? A mes yeux, une des causes de ruine des ordres religieux, c'est la propriété. Jouir et non posséder, telle est la base que je voudrais établir. D'un autre côté, je désire que l'œuvre ne puisse jamais être menacée dans son existence par les prétentions ou les droits de ma famille. Il s'agit donc d'établir les rapports de part et d'autre. Soyez assez bon pour me conseiller à cet égard (1). »
M. du Glésieux venait d'obtenir comme aumônier, probablement sur les indications de M. de la Mennais, un jeune prêtre de grand mérite, que nous avons vu participer aux retraites de Ploërmel, Fabbé de Léséleuc, professeur au grand séminaire de Quimper.
Dès l'origine, le comte eut l'idée de s'appuyer sur lui pour transformer en religieux ceux de ses contremaîtres qui consentiraient à vivre sous une règle commune, dans l'exercice d'un dévouement sanctifié par la foi. Une tentative avait déjà été faite en ce sens par M. Ropers. Des exercices de piété avaient lieu à des heures régulières et l'on vivait à peu près en communauté. Mais on sentait le besoin d'établir des liens plus
(1) Lettre inédite. — Archives des Frèree.
LA CONGREGATION DES LÉONISTES 471
forts entre des jeunes gens dont plusieurs montraient de vraies aptitudes pour les observances monastiques. Les nouveaux Frères devaient porter le nom de Léonistps du nom de saint Léon, martyr des catacombes, dont le corps reposait dans la chapelle.
Les aumôniers de Saint-llan, désireux de se consacrer définitivement à l'œuvre, devaient faire partie de la congrégation. On commençait, bien entendu, avec des éléments modestes : « Voici, disait le comte à M. deLéséleuc, la combinaison que je vous propose : l'établissement immédiat de la congrégation des Léonistes, composée de Frères et de prêtres, vous, l'abbé Ropers, et un troisième , que je vous ferai connaître ici. Ne vous eflVayez pas de la responsabilité d'un titre quelconque : vous n'aurez que celui d'ouvrier dans la maison de Dieu, le dernier, le serviteur de tous, par cela même que vous en serez le supérieur. »
Cinq ans seulement après son ordination , M. de Léséleuc craignait un trop lourd fardeau. Il hésitait surtout à se lancer dans 1 inconnu. Aussi supplia-t-il, à son tour, M. de la Mennais de l'aider de ses lumières : « Vous connaissez assez bien ma pauvre personne ; il ne vous manque donc rien pour m 'aider de vos avis. Ayez, je vous en supplie, la clmrité de me les donner, et de m'aider aussi à connaître la volonté de Dieu pour la
faire Ce sera me donner une preuve de plus de
bienveillance et d'affection. J'en ai déjà tant reçu de vous en quelques jours, que je n'ai point d'expression pour vous dire ma reconnaissance (1). »
Aucun intérêt terrestre ne pouvait attirer 1 abbé de Léséleuc. La carrière qu'on lui offrait n'était pas seulement sans gloire, elle était sans sécurité, humainement sans avenir. Il s'agissait de marcher dans la nuit, sur la route sanglante qui aboutit au Calvaire et, plus tard, à la rédemption des âmes. Dans ces conditions, M. de la Mennais n'hésitait jamais. Il conseilla au jeune
(1) Lettre médite du 13 septembre 1850. — Archives des Frères.
prêtre d'accepter. H ne lui refusait point d'ailleurs ses conseils. « Avant de vous engager, lui dit-il, il faut que vos pouvoirs de supérieur soient clairement établis, et les principaux articles de la règle nettement arrêtés. Ne laissez rien dans le vague sur ce point-là. car il est fondamental. Je pense que vos pouvoirs sur les choses doivent être limités, mais que votre autorité sur les personnes doit être presque absolue. On ne gouverne pas sans cela (1). »
M. de Léséleuc arriva donc à Saint-Ilan, à la fin de septembre 1850. Trois mois après, il était au courant de tout, et pouvait mesurer les difficultés de sa tâche. Elles étaient effrayantes, et il se hâta de les exposer à son confident de Ploërmel.
« Vous dirai-jeque le pauvre embryon de congrégation m'inspire les sentiments les plus difficiles à concilier? Je vois là huit Frères, qui ont fait, sous une règle passablement indigeste, des vœux de trois ans; une douzaine de novices et une quinzaine de postulants, dont un grand nombre a subi une longue attente, grâce aux incertitudes de ces deux dernières années. Quelques-uns ont un grand dévouement ; presque tous ont de la bonne volonté ; mais quel décousu, quelle éducation à refaire, que d'habitudes prises, dont chacune est au moins un embarras!
« Mon cher Père, il faut avoir passé quelques mois ici pour comprendre ce que la Bretagne doit à votre sagesse et à votre persévérance. Ici, c'est la plus forte tête et le cœur le plus infatigable qu'il faudrait. Il s'agit à la fois de fonder et de réformer, de créer et de corriger, de démolir et de construire. Cette pauvre œuvre est lancée, à force d^audace, au milieu de difficultés matérielles et morales qui se croisent; il n'est plus temps, pour beaucoup de choses, de temporiser. Un mot de votre excellent cœur et de votre admirable tête, mon bien cher Père ! Ne me refusez pas cette aumône (2) ! »
[i) Lettre inédite du 13 septembre 1850. — Archives des Frères. (2) Lettre inédite du 15 décembre 1850. — Ibid.
M. DE LESELEUG 473
Si l'on songe qu'à ces causes d'inquiétude se joignaient d^inextricables embarras linanciers on comprend l'appel plein d'angoisse du jeune prêtre à la prudence de son mentor.
On sait la circonspection de M. de la Mennais, et l'on pouvait prévoir qu'en présence de pareils obstacles, il conseillerait à l'abbé de Léséleuc une prudente retraite. n n'en fut rien. Il connaissait la pureté des vues de M. du Glésieux, et ne doutait pas que l'œuvre vînt de Dieu . Pour lui comme pour le comte , un institut religieux pouvait seul en assurer Tavenir. Il fallait donc poursuivre avec le « zèle de feu et le courage de fer » qui, tôt ou tard, Dieu aidant, assureraient le succès.
M. de Léséleuc se mit à l'œuvre, au milieu d'obstacles et de contradictions sans, nombre. Deux années entières il usa ses forces dans ce labeur ingrat, puis, selon la prédiction de son saint ami, il eut la joie de voir la petite communauté prendre une cohésion pleine de promesses.
Mais l'évéque de Quimper n^avait fait que le prêter à Mgr Le Mée. L'œuvre une fois lancée, Mgr Graveran fit de nouveau valoir ses droits sur ce prêtre d'élite, et le rappela dans son diocèse (1).
La jeune congrégation n'était pas assez robuste pour se passer de cette tutelle. M. de Léséleuc parti, les difficultés surgirent de nouveau, en apparence insolubles.
Ce n'était plus seulement l'avenir de Saint-Ilan qui était menacé. L'institut avait fondé plusieurs colonies moins importantes, parmi lesquelles on distinguait celle de Belle-Joie, près Loudéac, qui, selon le plan primitif, servait de colonie centrale au département du Morbihan.
Tout cela allait-il sombrer avec la congrégation même ?
(1)11 devait devenir successivement recteur de Plougonven, vicaire général de Mgr Sergent, puis évêque d'Autun.
Le comte du Glésieux fit à M. de la Mennais un appel désespéré. 11 se rendit à Ploërmel, et l'on conféra longuement sur les moyens d'assurer aux Léonistes une solide formation. M. de la Mennais se défiait un peu des capacités financières du fondateur ; aussi ne voulut-il prendre aucune responsabilité dans les questions budgétaires ; mais, plutôt que de voir périr cette œuvre qu'il avait si chaudement patronnée, il résolut de concourir personnellement à l'éducation religieuse des Frères de Saint-llan.
Dans sa chambre de Ploërmel et sous ses yeux, M. du Glésieux rédigea la convention suivante : « M. de la Mennais, dans son immense charité pour les âmes et sa sympathie particulière pour nous, consent à donner h Tœuvre de Saint-llan tout le concours qui sera en son pouvoir, à condition toutefois de se tenir à l'écart de toute participation à ses intérêts matériels.
« En conséquence, prenant en considération les deux côtés de l'œuvre qui ont été, jusqu^à ce jour, le plus en souffrance, savoir le noviciat et l'enseignement primaire, il veut bien accueillir à son noviciat de Ploërmel, pour les former à la vie religieuse nécessaire à la direction des colonies, les sujets de Saint-llan, et, en second lieu, envoyer des Frères instituteurs aux différents établissements de l'œuvre, au fur et à mesure de leur développement et de leurs besoins.
(( Gomme il est essentiel de ne rien altérer de ce qui existe, mai^ simplement de fortifier ce qui languit, de peur d'alarmer les esprits et de troubler les travaux, les Frères de Saint-llan seront envoyés à Ploërmel, et réciproquement les Frères de Ploërmel (1) seront envoyés à Saint-llan, en nombre et aux époques déterminées par les deux supérieurs respectifs.
(( Enfin, pour rendre plus étroite cette sainte et fraternelle union des deux œuvres, le costume sera le même, et on tiendra à l'unité de règle (2). »
(1) Il s'agissait, sans doute, des « Frères de travail ».
(2) Pièce inédite, datée du 14 décembre 1854. — Archives des Frères.