LES LÉONISTES ET LES FRERES DE PLOERMEL
C'était le salut, on l'espérait du moins, et M. du Clésieux regagna, radieux, son manoir. Quels nouveaux obstacles firent échouer cette combinaison acceptée par M. de la Mennais dans un élan si méritoire de charité ? Peut-être les Frères de Saint-Ilan, habitués à de plus libres allures, n'acceptèrent-ils pas la discipline de Ploërmel. En tout cas, la Providence intervint pour briser les liens qui, en fait, étaient plutôt une entrave qu'un secours.
M. de la Mennais avait alors d'intimes relations avec les missionnaires du Saint-Esprit, auxquels il songeait à confier, après sa mort, la direction ecclésiastique de Ploërmel.
Leur congrégation était reconnue par l'Etat, ce qui était un gage de sécurité. Le supérieur des Frères engagea M. du Clésieux à leur proposer d'entrer dans la société civile des Colonies agricoles de Bretagne. Les Pères du Saint-Esprit ayant comme auxiliaires des Frères convers, les Léonistes passeraient tout naturellement, en cette qualité, dans leur congrégation, et les deux œuvres trouveraient, dans cette fusion, un nouvel élément de vitalité.
C'est le 8 septembre 1855 que l'accord fut conclu. La règle des Pères du Saint-Esprit s'opposant à l'éparpillement des Frères, il ne leur fut pas possible de garder toutes les colonies fondées par M. du Clésieux. En conséquence, ils concentrèrent tout le personnel des diverses maisons dans les deux colonies centrales, l'une située à Saint-llan, et réunissant 300 enfants, l'autre^ à Langonnet (Morbihan), composée de 450 à 500 orphelins ou jeunes détenus. Les deux maisons n'ont pas cessé de prospérer, à la grande joie du fondateur. Quant à M. de la Mennais, il n'a pas vu Fœuvre grandir ; c'était assez de l'avoir organisée.
Vin
Au moment même oii, selon ses vues et d'après ses méthodes, l'enseignement agricole prenait, en Bretagne, un
essor décisif, une œuvre d'une portée plus haute naissait, à quelques lieues de Ploërmel, sur la paroisse de Bréhan- Loudéac. En 1841, quelques Trappistes de Tabbaye de Mortagne visitèrent les landes arides de Thymadeuc, et y posèrent la première pierre d'un couvent. Le site était ravissant, la solitude profonde ; mais le sol ne produisait que des ajoncs et des ronces, et, en attendant qu'il fût défriché, de quoi vivraient les cénobites '^
Les premières années, ils durent ajouter plus d'un jeûne à leurs jeûnes de règle. Touché de leur détresse, M. de la Mennais leur fit porter des secours en argent. De plus^ tout ce qui, dans les ateliers de Ploërmel, n'était pas indispensable aux Frères, tous les vieux outils, tous les instruments aratoires démodés, étaient dirigés sur Thymadeuc, où l'industrie des moines savait en tirer parti. Les équipages de leurs chevaux étaient-ils usés ou brisés par quelque accident ? Ils faisaient prévenir le supérieur, qui leur dépêchait aussitôt le frère bourrelier, et ainsi du reste.
dette charitable assistance leur adoucit les souffrances des débuts, et peu à peu leur établissement devint moins précaire. Ils avaient à leur tête un moine qui, heureusement, était aussi bon quêteur qu'habile économe, le P. Bernard. Après six ans de luttes contre la misère, ils parvinrent à édifier une église convenable et des bâtiments claustraux suffisants pour abriter une cinquantaine de religieux. En 1847, le noviciat était nombreux, l'avenir plein de promesses. Rome consentit à ériger le monastère en abbaye, et dom Bernard en fut nommé le premier abbé.
M. de la Mennais n'avait pas peu contribué à ce résultat ; aussi avec quelle effusion le nouveau dignitaire lui témoigne sa reconnaissance !
Voici le début d'une de ses lettres : « Monsieur l'abbé et vénérable supérieur ; je dois ajouter : et bien-aimé bienfaiteur, oui, vous nous venez souvent en aide dans notre misère ; nous sommes vraiment vos protégés, et nous vous devons mille obligations. Nous ne sommes point ingrats : nous prions le bon Dieu tous les jours pour
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VOUS (1). » Et cet exorde insinuant aboutit à une nouvelle demande de vieille ferraille et d'outils de maréchalerie hors d'usage.
Aujourd'hui que l'abbaye de Thymadeuc, avec sa belle église romane, avec ses champs fertiles, surtout avec son admirable légion de moines pénitents, fait noble figure dans l'ordre cistercien, n'est-ce pas justice de rappeler le dévouement du jardinier qui, aux jours de sa croissance pénible^ arrosa cette fleur du désert?
Accablé d'années et d'infirmités, M. de la Mennais écrivait, en 1853, à un supérieur de collège qui lui demandait des Frères : « Les écoles de Frères du genre des miennes sont un des grands besoins des temps actuels. Elles sont nécessaires dans les paroisses et très utiles dans les collèges mêmes. Jamais une seule congrégation ne pourra suflire à tant de besoins. Il est donc désirable qu'on s'occupe d'en fonder d'autres dans le môme but, et à peu près sur le môme plan que la mienne. J'ai aidé de tout mon pouvoir à des essais de ce genre, et je vois avec une grande consolation que ces congrégations naissantes font déjà beaucoup de bien (2). »
Que le souvenir de ces fondations scolaires en Bretagne, aux colonies et dans maint diocèse de France ait été, en effet, la plus douce joie de sa vieillesse, la chose se conçoit ; mais nul doute aussi que ce vrai prêtre, constamment mêlé à toutes les œuvres catholiques, n'ait trouvé, dans la pensée de ses sacrifices en faveur des ordres contemplatifs et des institutions charitables, un puissant réconfort pour son âme, à l'approche du moment suprême.
(1) Lettre inédite, du 22 décembre 1848. — Archives des Frères.
(2) Lettre inédite du 4 octobre 1853. — Ibid.