LE JUBILÉ DE GUINGAMP
repoussé par l'inexplicable dureté de Féli, semblait se soulager en prodiguant sa tendresse aujc Frères. Tous remarquaient chez lui ce redoublement d'indulgence et de douceur qui signale, d'ordinaire, l'étape suprême dans la carrière de la sainteté.
Cependant il voulait prêter jusqu'au bout son ministère à toutes les œuvres de l'Eglise, et mourir, s'il se pouvait, sur la brèche, en loyal soldat.
Un jubilé allait s'ouvrir à Guingamp, et on lui demandait son concours. 11 s'inscrivit immédiatement parmi les prédicateurs, et, le soir du 13 décembre, sans égard pour les représentations de M. Ruault, sans pitié pour ses pauvres membres perclus et pour sa voix déjà fort affaiblie, il partit.
Le voyage fut des plus pénibles. Appelé à Rennes pour une affaire urgente, il y arriva le 14, après une nuit glaciale passée dans la diligence. Obsédé de visites et obligé de donner, toute la journée, des audiences plus fatigantes les unes que les autres, il n'en voulut pas moins faire, la nuit suivante, le trajet de Rennes à Guingamp.
Il arriva dans cette ville le 15 au matin, tremblant de froid, et brisé par les cahots du véhicule. Il se rendit néanmoins à la chapelle des Frères, afin d'y célébrer la messe. Son action de grâces achevée, il réchauffa un instant ses membres transis, puis se jeta, tout habillé, sur un lit, et demanda qu'on le laissât seul, espérant réparer par quelques heures de repos deux nuits consécutives d'insomnie.
Dans l'après-midi, il alla visiter quelques amis, revint souper en compagnie de ses Frères et de quelques intimes (1), puis s'alla coucher avec des signes évidents
(1) Parmi lesquels M. Ropartz, qui a laissé de l'accident survenu à M. de la Mennais un récit fort détaillé.
de lassitude. On avait remarqué, pendant le repas, l'altération de sa voix.
Le lendemain matin, à huit heures et demie, il était au pied de l'autel et commençait sa messe, quand, tout à coup, saisissant le bras du Frère qui la servait : « A la sacristie ! » commande-t-il. Puis, d'une voix plus faible : « Un médecin ! »
Les Frères présents à la chapelle s'empressent autour de lui, et il tombe sans mouvement entre leurs bras. On le dépouille des vêtements sacerdotaux, on le porte dans sa chambre, on le dépose sur son lit, et aussitôt un médecin, rencontré par hasard dans la rue, se présente. Le malade était tranquille ; mais ses lèvres violacées, sa main droite inerte, sa bouche déformée, ses vains efforts pour articuler quelques paroles indiquaient assez une violente attaque de paralysie, compliquée d'épanchement cérébral. On pratiqua tout d'abord une saignée, qui procura au malade un grand calme. Mais ce calme n'était- il pas le prélude du dernier sommeil ?
Pendant six heures, les Frères de Guingamp, rangés autour de sa couche, redoutèrent un dénouement fatal. La nouvelle de l'accident s'était répandue en ville, et bientôt toutes les notabilités, curé et sous-préfet en tête, envahirent l'école.
Dans l'après-midi, le mal parut céder à l'énergique médication employée par le docteur. Reconnaissant ses amis, le vénéré Père voulut les remercier, mais sa parole restait pénible.
Les premiers mots que l'on put saisir furent ceux-ci : « Je désire me confesser. Je l'ai fait à Ploërmel avant mon départ, et le médecin dit que je ne succomberai pas à cette première attaque, mais j'aime mieux me préparer à tout. Quand il s'agit de se présenter devant Dieu, on ne doit pas trop se fier à la parole des médecins. »
M. Gautier, ancien aumônier des Filles de la Providence et directeur au grand séminaire de Saint-Brieuc, devait travailler à la mission. M. de la Mennais le croyait déjà arrivé à Guingamp, et c'est son assistance qu'il réclama
LES DERNIERS SAGREATENTS 481
tout d'abord. En son absence, il fit prier M. l'abbé Sort, aumônier d'un couvent voisin, d'entendre sa confession. Celui-ci accourut, reçut ses aveux, et, le lendemain matin, le danger n'étant pas encore conjuré, lui administra les derniers sacrements.
Cependant les forces semblaient revenir, et, d'heure en heure, la langue se déliait. A peine maître de sa parole, le malade voulut pourvoir aux intérêts qu'il avait le plus à cœur, et l'on connut alors les deux grandes pré(5ccupations qui, au seuil de l'éternité, s'étaient partagé son âme. Sa première pensée fut pour son institut. Pour combien de temps revenait-il à la vie ? Dieu seul le savait. Il importait donc de régler au plus tôt le sort de ses fils.
Son « Acte de dernière volonté », rédigé en 1843, mais resté secret, réglait bien la forme du gouvernement de l'institut ; il ne désignait pas expressément les cinq Frères qui, au moment de sa mort, devraient prendre en main l'administration, former le conseil, et nommer, pour trois ans, le supérieur général.
Il voulut combler cette lacune. Dans la journée du 19, il dicta à MM. Sort et Gautier une sorte de codicille destiné à préciser ses dispositions de 1843. D'après cette pièce, le gouvernement de la congrégation, en attendant l'élection du supérieur général, serait . confié aux frères Louis, Hyppolyte, Joseph-Marie, Bernardin et Yves-Marie. Ce dernier devait rester en charge seulement jusqua l'arrivée, soit du frère Ambroise, soit du frère Paulin, qui se trouvaient aux colonies (1).
(1) En 18r)6,M. de la Mennais modifia légèrement ces dispositions. Les cinq religieux qu'il désigna alors pour former le conseil étaient le frère Louis, le frère Ambroise, le frère Hippolyte le frère Cyprien et le frère Ladislas. L'année suivante, le frère Ambroise, étant mort, fut remplacé par le frère Joseph-Marie, économe de la maison principale. Dix-huit mois plus tard, le fondateur écrivait à un ami : « Vous avez bien raison de me dire qu'il serait très fâcheux qu'à ma mort les intérêts de mes établissements fussent confondus avec mes affaires de Emilie, ce que j'ai si soigneusement évité pendant ma vie, vous le savez bien. Soyez tranquille : il est impossible que cela ait lieu, et c'est précisément pour ce motif que j'ai pris le parti de tout régler de mon vivant. J'ai donné à ma sœur tous mes biens de famille (sauf la part à laquelle mon frère aura droit dans la Chesnaie, si je meurs avant lui), et, par un testament olographe, j'ai
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Le malade signa cet acte avec peine, et annonça aussitôt l'intention de faire écrire au malheureux Féli. Depuis onze ans, il n'avait pas reçu de lui signe de vie. Qu'importe 1 Il ne voulait pas partir sans lui offrir, encore une fois, l'oubli du passé. Voici ces quelques lignes, oi^i, coaiaie d'ordinaire, il mit tout son cœur :
'( Mon cher Féli, avant-hier je fus frappé, à l'autel, d'une attaque d'apoplexie et de paralysie, qui faillit m 'emporter. Je suis mieux aujourd'hui, mais à une petite distance encore des portes de réternité. J'ai bien* pensé à toi, en ce moment que j'ai cru être le dernier. J'ai senti le besoin de te dire que mon amitié pour toi, qui ne s'est jamais altérée ni aiïaiblie, est plus vive que jamais, et que mon cœur est plein du désir que nous soyons, un jour, réunis dans le ciel, comme nous l'avons été si longtemps et si heureusement sur la terre par la même foi. Je t'embrasse cordialement, Ton frère, Jean (1). »
Cette lettre fut remise à Féli par son neveu , Ange Blaize, qui n'avait pas cessé d'habiter Paris. A ce suprême appel d'une voix autrefois si chère, et qui allait peutêtre se taire à jamais, le solitaire se sentit ému. Son frère, si tendrement aimé pendant un demi-siècle, son
nommé un légataire universel, qui, au jour de mon décès, entrera en possession et en jouissance de tout le reste, sans que mes héritiers naturels aient rien à prétendre. Au contraire, je grève ceux-ci d'une somme de 16 000 francs, pour laquelle ils ont souscrit des billets authentiques payables à diverses échéances à dater du jour de ma mort, dont 13 000 francs à mon légataire, et 3030 francs à la supérieure des Filles de la Providence de Saint-Brieuc, De plus, j'ai déclaré, par un acte déposé chez un notaire, que rien ne m'appartenait dans le mobilier de ma maison de Ploërmel et de mes autres maisons de Frères, si bien que ma bibliothèque même, estimée 30 000 francs, ma chapelle en vermeil, etc., appartiendront aux Frères, ainsi que l'argent que je pourrai laisser, et tous mes crédits. Tout cela a été arrêté, réglé, d'accord avec mon beau-frère, qui s'est montré plein de générosité et de délicatesse envers moi. Qu'en dites-vous, cher ami ï quelles précautions pouvais-je prendre que je n'aie pas prises ? 11 ne me reste p[us qi!,; dire mon Nunc dimittis. Je suis tout prêt à entonner ce dous caulique, au premier signal. » — Lettre inédite du 7 mai 1849
(1) Cité par Ropartz, p. 46i3.