‹ Jean-Marie de la Mennais, 1780-1860Chapitre 164 sur 260 · UNE LETTRE DE FÉLI · texte numérisé non relu

UNE LETTRE DE FÉLI

frère, si longtemps le plas dévoué serviteur de sa renommée et le meilleur guide de son âme, s'en irait-il sans obtenir de lui une parole d'adieu? La fibre humaine avait tressailli; à travers le vieux levain d'orgueil, les sentiments profonds de son âme se firent jour un instant. Le 26 décembre, il remit à son neveu la lettre suivante, à l'adresse du malade :

« Mon cher Jean, j'apprends par Ange, qui part demain pour t'aller voir, le triste accident qui t'est arrivé, et qui n'aura pas, je l'espère bien, les conséquences qu'il a pu te faire craindre, et que je m'afflige de te voir prévoir, dans ton billet. Si ma santé, des plus mauvaises depuis plusieurs mois, me permettait le voyage, j'accompagnerais Ange certainement, et, sans rappeler le passée qiiil faut désormais laisser entièrement dans r oubli, je suis heureux de t'embrasser, en t'assurant, de nouveau, de ma vieille, sincère et bien tendre affection. Ange, à son arrivée, me donnera de tes nouvelles, qui, je l'espère, seront telles que je les désire si vivement (1). «

La vieille tendresse se réveillait à la première annonce d'une menace mortelle. Cette lettre, aussitôt mouillée de larmes de joie, fut pour l'abbé Jean le plus efficace des remèdes.

La convalescence suivait son cours régulier, et l'on ne croyait plus au danger.

Le 20 décembre, le lendemain du jour où le malade avait dicté les deux écrits ci-dessus, tous les prêtres de Guingamp lui firent visite, et l'un d'eux lui demanda, ek se jouant, s'il n'avait pas eu frayeur de la mort. « Je n'ai pas eu plus de peur, dit-il, que le jour oii je me présentai pour la prêtrise. Quand Di-eu me dira : « Jean-Marie! > — « Adsiim, répondrai-je : Seigneur, me voici! «

ii) Cité par Ropartz. p. 446.

A la première nouvelle de l'accident, ^I. Ruault avait envoyé à Guingamp son confrère, M. Gracia, et le frère Joseph-Marie, économe de la maison-mère. Lorsqu'ils arrivèrent, le Père avait déjà retrouvé son habituel enjouement. En apercevant leur visage inquiet, il se mit à rire, les traita de « peureux » et leur promit d'exercer encore longtemps leur patience.

On pouvait .désormais partir. A soixante-sept ans, M. de la Mennais avait résisté à l'attaque simultanée de deux maladies, dont l'une suffit d'ordinaire pour terrasser les plus robustes. Le jeudi 23 décembre, il put monter en voiture, assisté de l'abbé Sort et du frère Joseph-xMarie. Avant de quitter l'école, il bénit avec effusion ses Frères de Guingamp, agenouillés et tout émus encore à la pensée de la catastrophe un instan^t menaçante.

Les Filles de la Providence attendaient, à Saint-Brieuc, le vénéré malade. Pendant huit jours, elles lui prodiguèrent leurs soins, s^efforçant de lui épargner les visites fatigantes. Il était encore bien faible, et les pauvres religieuses s'affligeaient de le voir couvert de vésicatoires, la bouche déformée, à peine capable de faire quelques pas. Mais comment le soustraire aux témoignages, même indiscrets, de sympathie dans une ville où il comptait tant d'amis ?

Mgr Le Mée vint, escorté de son chapitre, bénir son ancien bienfaiteur ; puis ce furent la sœur et le beau-frère de Fabbé Jean, accourus de Trémigon, puis la longue procession des Frères de la ville et des environs. A tous il souriait et disait un mot d'amitié ou de reconnaissance ; mais personne ne reçut de lui un plus cordial accueil que sa vieille amie, M"^ de Trémereuc.

On sait que, depuis longues années, elle favorisait auprès de Féli les entreprises discrètes de l'abbé Jean, et que le révolté, sans se laisser convaincre, avait accepté d'elle plus d'une remontrance. Malgré ses soufl'rances, le malade crut devoir mettre à profit les nouvelles dispositions de son frère pour réveiller du même coup sa foi et son

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