‹ Jean-Marie de la Mennais, 1780-1860Chapitre 165 sur 260 · RETOUR A PLOERMEL · texte numérisé non relu

RETOUR A PLOERMEL

affection. Il suggéra à M^^« de Trémereuc de lui faire savoir que, réconforté par ses bonnes paroles, il comptait désormais sur un plus complet retour. D'autre part, il fit prier M. Martin de Noirlieu de se rendre chez l'écrivain, afin de tirer parti du changement survenu.

Ces émotions et ces efforts, quoique favorisant de chères espérances, ne hâtaient point la guérison. Aussitôt après les fêtes de Noël, on entraîna le malade à Ploërmel, oii il arriva, après une ou deux défaillances, qui nécessitèrent des haltes à Moncontour et à Loudéac.

11 avait quitté la maison-mère depuis vingt jours à peine. En le voyant descendre de voiture, le visage amaigri, les traits contractés, les paupières rouges et pendantes, la langue encore si embarrassée qu'il n'arrivait pas toujours à se faire comprendre, les aumôniers et les Frères furent saisis d'une douloureuse pitié.

Pendant plusieurs semaines encore, il de^^ait garder la chambre, soumis aux plus humiliantes nécessités ; longtemps il fallut le veiller jour et nuit.

La charité des Frères se multiplia ; mais, de la part du Père, quelle patience, quelle humilité, quelle reconnaissance pour les moindres services, et quel admirable esprit de foi !

Ne pouvant plus réciter son bréviaire, il disait le chapelet plusieurs fois le jour, et faisait psalmodier, près de son lit, les prières de règle, par les Frères qui lui donnaient des soins. Jamais son âme n'avait paru plus unie à Dieu, que depuis l'heure où il avait vu la mort de si près: « C'est un saint, un vrai saint, » répétaient ses fils, et ce spectacle accroissait leur vénération.

Au milieu de ses souffrances, Tabbé Jean ne perdait pas de vue celui qu'il espérait maintenant reconquérir tout à fait. Dès qu'il put tenir une plume, il écrivit à Féli, pour le convaincre que le funeste et douloureux

passé était, selon le vœu de son frère, entièrement oublié. Son billet tenait en quatre lignes, à cause de la faiblesse persistante de sa main droite : « Cher F'éli, disait-il^ je te remercie de ta bonne petite lettre. Elle a été pour moi le meilleur des remèdes. Je, me rétablis peu à peu. Mille hommages de vive reconnaisance à M. de Vitrolles (I). Je t'embrasse cordialement. »

Ces quelques mots ne devaient pas ^suffire à Taffection qui semblait renaître dans le cœur de Féli. Le malade le comprit, et pria M. Ruault d'y suppléer.

Voici la lettre que, le o janvier 18i8, celui-ci adressa à l'écrivain :

(( Bien cher monsieur Féli, je suis heureux de pouvoir vous donner de bonnes nouvelles de notre cher malade. Sa convalescence va de mieux en mieux ; les membres particulièrement atteints reprennent de la fermeté. Tous les jours, nous faisons ensemble une petite promenade dans l'enclos, pendant une h^ure et quelquefois davantage, quand le temps le permet ; et il suffit, pour que nous sortions, que la pluie ne tombe pas. La vie revient sensiblement dans tout le côté droit ; il se sert du bras droit et de la main pour saisir et manier sans peine les objets de certain volume, mais il ne peut point encore écrire, si ce n'est pour signer quelques pièces officielles. Les quatre lignes ci-jointes sont les seules qu'il ait pu tracer, après quelques essais. Si le bon Père cherchait à s'émanciper un peu sur ce point, nous croirions devoir nous y opposer, car cela lui ferait du mal et retarderait la marche de la convalescence. Une chose essentielle manque encore, c'est un bon sommeil ; il dort assez de temps, la nuit ; mais le sommeil est encore agité et souvent interrompu. Nous sommes, malgré tout, pleins de l'espoir que la convalescence ira désormais de mieux en mieux, à moins de quelque imprudence, que nous empêcherons, autantqu'il pourra dépendre de nous. Nous avons à cela tout intérêt, quand même notre affec-

(1) Un des plus anciens amis et correspondants de Féli, que celui-ci n'avait pas cessé de voir, bien qu'il fût catholique et royaliste.

GORRESPOxNDANCE AVEC FÉLI 487

tiieux dévouement ne nous tiendrait pas assez en éveil. « Depuis que le bien-aiiné Père est rentré au milieu de nous, nous voyons avec grand plaisir, mais sans surprise, l'empressement de ses nombreux amis à demander de ses nouvelles ; les réponses que nous avons à faire à tant de demandes nous donnent beaucoup d'occupation ; mais ce travail nous est doux. Quant à nos bons Frères, toutes leurs lettres, depuis le fatal événement, respirent la plus vive et la plus touchante affection pour leur bien-aimé Père. Ils semblent tous comme ressusciter avec lui, tant le coup dont il a été atteint les avait consternés. Il existe parmi eux tous un tel abandon, une telle confiance en sa sagesse et son dévouement à leurs intérêts, que, dans tant de lettres qu'il a reçues d'eux ou qu'ils ont adressées à leurs Frères de Ploërmel, on ne voit pas un mot qui exprime la moindre inquiétude au sujet des dispositions prises par leur vénéré Père pour régler l'avenir de son œuvre ; il ne semble pa?^ que cette idée soit venue à l'esprit d'aucun d'eux. Ceci est bien certainement le plus efficace de ses remèdes, après la petite lettre de son bien-aimé frère, qui lui a fait tant de bien, et je puis le dire, cher monsieur Féli, qui m'en a tant fait à moi-même, car il y a longtemps — depuis ces heureuses années de Saint-Malo - que les peines et les joies des deux frères sont les miennes, et mon cœur me dit qu'il eu sera ainsi jusqu'à la fin (1). »

L'écrivain était encore sous l'influence du bon mouvement qui l'avait ramené vers le pauvre Jean. Non seulement il renonçait à ses rancunes, mais, par l'entremise d'amis communs, on avait renoué des négociations au sujet de la Ghesnaie, et Féli ne repoussait plus l'idée d'y reparaître. Le 8 février 1848, le malade^ reçut, sous un même pli, deux lettres portant le timbre de

(l) Lettre inédite. — Archives des Frères.

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Paris. L'une était de son neveu, Ange Blaize, l'autre de son frère.

Le jeune homme, qui, malgré des sentiments irréligieux puisés dans Fentourage de Féli, avait toujours beaucoup aimé Fabbé Jean, se réjouissait du rapprochement opéré entre ses deux oncles. Gardant, par délicatesse, le langage de la foi, il écrivait : « Votre cœur se peint bien dans les quelques lignes que vous avez tracées d une main ferme, et qui annoncent votre rétablissement parfait. iMon cher oncle, vous le savez, le plus grand malheur qui pût peser sur la famille, ce malheur qui vous a arraché bien des larmes et qui attristait vos vieux jours, Dieu, dans sa bonté infinie, l'a éloigné pour toujours. C'est un calice dont vous ne boirez plus Famertume. Je le remercie de tout mon cœur de nous avoir donné à tous cette consolation, et à vous surtout, car j'achèterais au prix de longs chagrins la joie de vous savoir heureux. Vous avez été si bon pour moi

« Nous parlons souvent de vous. Soyez persuadé que Faffection de mon oncle n'a jamais été plus vive, ni plus sincère (1). »

C'étaient là d'excellents sentiments et d'heureuses nouvelles. Elles réjouirent le malade, plus encore que la lettre de Féli. Celle-ci était bonne assurément, mais moins cordiale que. celle du 26 décembre.

(( Je vois avec bien du plaisir, disait-il, que tu as senti la nécessité de te conformer au régime recommandé parles médecins. Nul doute qu'en continuant de le suivre, tu ne te remettes parfaitement. Mais, il faut prendre garde d'abuser d'un mieux qui ne durerait certainement pas, si tu t'exposais à des fatigues que tes forces ne comportent plus.

« En ce qui me touche, je n'ai point encore pris de parti. Ma santé est usée; les infirmités s'accumulent rapidement, l'avenir se rétrécit, et, dans cet état, je ne puis

(1) Lettre inédite. — Archives des Frères.

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