‹ Jean-Marie de la Mennais, 1780-1860Chapitre 172 sur 260 · M. DE FALLOUX · texte numérisé non relu

M. DE FALLOUX

facile aux familles d'imposer leurs conditions à des maîtres connus d'elles et choisis par elles, qu'à des inconnus habitant un chef-lieu éloigné et susceptibles de mutations indéfinies.

Les maux prévus dans la brochure furent écartés par l'accident de santé qui, emportant momentanément la raison de M. Villemain, fît abandonner son projet de loi. Mais, dans le flot de publications que provoqua, en 1844 et 1845, l'agitation catholique de Montalembert, elle avait été remarquée. Les chefs de mouvement se dirent qu'ils avaient en Bretagne un allié courageux, avisé, fort au courant des besoins de sa province, et se promirent bien, l'heure venue, d'invoquer son expérience.

Cette heure devait se faire attendre jusqu'à la chute de Louis-Philippe, infidèle jusqu'au bout aux promesses de sa charte. En janvier 1849, le comte de Falloux, ministre de rinstruction publique depuis quelques semaines, crut le moment venu, pour les catholiques, de recueillir le fruit de dix-huit ans de luttes.

Intimement lié avec Montalembert et l'abbé Dupanloup, il n'avait accepté le ministère qu'en vue de conquérir la liberté d'enseignement. Ce que voulaient, en général, ces dévoués champions du catholicisme, c'était, par une législation sagement libérale, détruire l'esprit révolutionnaire, qui compromet les libertés modernes dans ce qu'elles ont de légitime, en dégoûte les peuples, et tend à les ramener vers le despotisme. L'ennemi du moment, c'était le socialisme, et c'est lui surtout qu'il s'agissait d'écraser, en modifiant profondément la condition et le mode de recrutement des instituteurs, qui, presque partout, s'en étaient fait les apôtres.

Sur ce terrain de lutte, M. Thiers consentait à donner à M. de Falloux l'énorme appoint de son talent et de son influence. Nul plus que lui ne se défiait des insti-

tuteurs, qu'il traitait volontiers d' « anti-curés » ou de « curés de l'athéisme et du socialisme ». L'ancien adversaire des Jésuites ne comptait point, d'ailleurs, remettre Tenseigement secondaire aux mains de TEglise ; il prétendait bien laisser les collèges sous la tutelle de l'Université, par suite, il ne fallait pas compter sur lui pour obtenir une loi de liberté franche et absolue. N'importe! le petit groupe catholique, et, en particulier, Montalembert , qui combattait depuis tant d'années le monopole , se dit qu'une liberté partielle vaut mieux qu'une totale servitude^ subie même avec d'éloquentes protestations, et qu'au surplus, une loi de « transaction », comme la qualifièrent alors les intransigeants, était la seule qui? eût chance de réunir, à la Chambre, une majorité.

M. de Falloux ne pensait pas autrement. Sûr de Fassentiment de ses: amis, qui représentaient eux-mêmes l'opinion et exprimaient le vœu d'une notable partie des catholiques, fort des promesses de M. Thiers, le jeune ministre ne perdit pas de temps. En possession du portefeuille depuis le 20 décembre 1848, il instituait, le 4 janvier suivant, deux commissions distinctes, chargées de préparer des articles de loi sur l'instruction primaire et Tinstruction secondaire. Pour divers motifs, ces deux groupes de commissaires se réunirent, dès la seconde séance, afin de travailler en commun, et constituèrent une commission extraparlemeiitaire, qui rédigea le projet de loi, tel, à peu. près, qu'il devait être plus tard ailopté par la Chambre.

La loi devant rallier, autant que possible, les hommes d^ordre de tous les partis, M. de Falloux avait appelé au sein de sa commission des représentants d'opinions fort diverses. On y voyait des conseillers de l'Université, comme Cousin," Saint-Marc- Girardin, Dubois, ancien directeur de l'Ecole normale. Ce qu'on appelait alors le parti catholique y était représenté par Montalembert, l'abbé Dupanloup, Augustin Cochin, Armand de Melun, Laurentie, rédacteur de YUîiion, Henri de Riancey,

LA COMMISSION EXÏRAPARLEMENTaIRE 507

rédacteur de VAmi de la Religion et Roux-Lavergne , récemment entré à V Univers. M. Thiers , et, avec lui, neuf députés parmi lesquels on distinguait MM. Freslon, de Gorcelles, Fresneau et l'abbé Sibour, formaient l'élément plus spécialement politique de la réunion. M. de Falloux était, de droit, le président de la commission formée par ses soins.

Avant de proposer des améliorations au régime en vigueur, il fallait le connaître à fond. Or, quelle était la situation exacte de cet enseignement . primaire qui effrayait tant M. Thiers ? Pour le savoir, il fallait des enquêtes loyalement conduites, provoquant le témoignage d'hommes de toutes les opinions, dont les dires pussent se corriger ou se compléter les utis par les autres.

M. Thiers arppela à déposer devant la commission plusieurs hauts fonctionnaires de l'Université, comme l'abbé Daniel, ancien recteur de TAcadémie de Gaen (1), à qui il avait exprimé son désir de confier les écoles aux curés de campagne, et qui se prononça, sans hésiter, dans un sens différent.

Quant à M. de Falloux, persuadé que personne n'était plus compétent, en pareille matière, que les chefs de congrégations vouées à l'enseignement primaire, il convoqua au ministère, où siégeait la commission, le R. P. Etienne, supérieur général des Filles de la Charité, le frère Philippe, supérieur général de.s Frères des Ecoles chrétiennes, et M. delà Mennais.

Avait-il déjà rencontré ce dernier? Nous ne le pensons pas; mais, originaire de l'Anjou, il connaissait de réputation le fondateur des Petits-Frères, et la haute idée qu'il avait de lui se manifesta dès la première heure.

A peine la commission est-elle constituée, qu'il écrit

(1) Qui devait dcvemr évêque de Coutances.

au supérieur de Ploërmel : « Monsieur l'abbé, je viens, au nom des intérêts auxquels votre existence tout entière a été consacrée, vous demander un onéreux, mais véritable service.

« Les deux commissions, réunies en une seule au ministère de l'Instruction publique, commencent une enquête sur Tétat de l'enseignement primaire en France et sur les remèdes à appliquer aux abus une fois constatés. A ces deux titres, monsieur l'abbé, qui peut apporter plus de lumières que vous? qui ])eut mieux comprendre et faire comprendre aux hommes éminents qui recueilleront vos paroles, la portée du mal et l'urgence de la réparation ?

(( Pour moi , Monsieur l'abbé , si , dans mon rapide ministère, je n'ai d'autre succès que celui d'avoir obtenu votre présence, votre témoignage devant la commission, je croirai avoir rendu un service inestimable et légué lé plus précieux des héritages à mes successeurs, quels qu'ils soient.

« Veuillez donc me pardonner Tindiscrétion de cette démarche en faveur de la gravité de ses motifs, et laissezmoi vous offrir, avec des remerciements anticipés, que, j'espère, vous ne refuserez pas, l'hommage du plus profond respect de votre très humble serviteur, A. de Falloux (1). »

Plus encore que cette flatteuse invitation, les intérêts de renseignement catholique engageaient M. de la Rennais à faire le voyage ; mais, hélas ! impossible de quitter pour longtemps sa chambre de malade. Il s'excusa simplement et dignement.

« Monsieur le ministre, une maladie très grave, dont je suis atteint depuis près d'un an, ne me permet pas de faire, en ce moment-ci, un aussi long voyage que celui de Ploërmel à Paris. J'aurais été heureux, cependant, de faire votre connaissance, et de prendre une petite part dans le travail sur l'instruction primaire dont vous vous

(1) Lettre inédite du 22 janvier 1849. — Archives des Frères.

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occupez, car personne n'y est plus intéressé que moi, et n^en comprend mieux, j'ose le dire, les difficultés pratiques et la haute importance. Mais ma santé est ruinée, et les médecins me condamnent à un repos qui m'est plus pénible que je ne puis vous le dire, dans cette circonstance. Daignez recevoir avec bonté Texpression de mes très vifs regrets, etc. {i). »

Quelques semaines après , un de ses vieux amis de Bretagne, M. Aurélien de Gourson, lui écrivait : « JMontalembert a été désolé de votre absence de la commission réunie par Falloux. X... et les autres religieux ont chanté les louanges de FUniversité (2) ! »

Montalembert n'était pas le seul à se lamenter. Augustin Gochin, le gendre de Benoist d'Azy, qui connaissait, par son beau-père, la haute compétence de l'abbé Jean, ne se résignait pas, non plus, à se priver de ses lumières. Le vénéré malade ne pouvant aller à eux, ils résolurent de venir à lui. M. Gochin lui adresse la lettre suivante, signée de lui et d'un de ses collègues à la commission, l'économiste Michel.

« Monsieur Tabbé, la commission nommée par M. le ministre de Tlnstruction publique pour préparer un projet de loi sur l'enseignement primaire a eu le regret de ne pouvoir recueillir de votre bouche les renseignements et les avis qu'aurait pu vous suggérer votre haute expé-

(1) Lettre publiée par le frère Léontin. — Chronique, etc. t. H, p. 443.

En 1873, M. de Falloux, répondant à une demande de renseignements qu'on lui avait adressée, de Ploërmel, en vue d"un premier travg,il sur la vie du Père, écrivait : « Mes relations avec lui n'ont pas d'intérêt historique, sauf la demande que je lui fis tenir de venir à Paris prendre place dans la commission qui prépara la loi de 1850 fa) et son refus plein d'humilité. 11 m'a dit, je crois, qu'il avait conservé ma lettre, et vous l'aurez, sans dou1e, retrouvée dans ses papiers. Quant à sa réponse, qui m'avait fort édifié, je ne me rappelle plus si je l'ai emportée en quittant la rue de Grenelle, ou si je l'ai laissée dans les archives du ministère. Je m'en informerai quand je serai à Paris. En tout cas, l'historien peut affirmer que toute la commission altachait. comme moi, le plus grand p'ix à la présence de votre fondateur, et qu'elle regretta vivement son refus formulé dans les termes les plus simnles et les plus touchants. » — Lettre inédite du •14 octobre 1875. — Archives deé Frères.

faj I/ancion minisire fait erreur; il n'avait jamais éLé «luf^slion, pour M. de la iVicnnai?. (Je prendre pface dans la commission.

;2) Lettre inédite du H mars 1849. — Archives des Frères.

.rience. Permettez-nous d'espérer que vous voudrez bien lui donner, par une courte note, votre pensée sur les principales modifications à apporter à la loi de 1833, dans le triple but que nous devons chercher à atteindre : améliorer l'enseignement et améliorer les instituteurs, fortifier l'autorité sans augmenter le monopole, garantir la liberté, sans permettre la licence.

« Il serait à désirer que vous pussiez communiquer votre opinion à la commission dans le plus bref délai, afin qu'elle eûttoute salégitimeautorité dans la discussion dernière du projet, qui aura lieu prochainement. Nous prenons la liberté de joindre à cette lettre, écrite avec autorisation de M. le ministre, une note des principales questions sur lesquelles nous serions heureux de connaître votre sentiment, afin que le projet si important qui est préparé soit entouré de toutes les lumières et de toutes les opinions propres à le rendre le moins imparfait possible, le plus conforme aux besoins et aux vœux de la société.

« Votre réponse, monsieur fabbé, sera un nouveau service rendu à renseignement primaire, auquel vous avez consacré, avec un si infatigable dévouement, toute votre vie (1). »

A cette lettre était jointe une liste de dix-sept questions relatives au régime de l'enseignement primaire. M. Gochin y avait ajouté une demande de renseignements sur le fonctionnement de l'institut de Ploërmel.

La gravité de cette enquête, la confiance des membres de la commission, le vif désir d'obtenir enfin, en faveur de Renseignement chrétien, un peu de cette liberté pour laquelle il travaillait depuis un demi-siècle, rendirent à M. de la Mennais sa belle ardeur de militant.

(1) Lettre inédite, sans date. — Archives des' Frères. -

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