L'ENQUÊTE SCOLAIRE DE
Oubliant son âge et ses infirmités, il força^ encore une fois, sa main paralysée à écrire un long mémoire, où il répond, de la manière la plus franche et la plus précise, à toutes les questions des enquêteurs (1).
Après avoir aftirmé que les comités communaux créés pour la surveillance des écoles font presque toujours leur devoir et qu'il n'a qu'à se louer des inspecteurs délégués par les conseils généraux, il n'hésite pas à dire que les inspecteurs de profession lui inspirent peu de confiance. « Leur méthode d'inspection est mauvaise ; c'est du pédantisme, de la bureaucratie, et rien de plus. » Quant aux instituteurs laïques, leur esprit et leur conduite laissent à désirer : « On leur a beaucoup nui en essayant d'en faire des hommes politiques. »
Une des questions les plus intéressantes a été ainsi posée: « L'enseignement est-il trop étendu, ou trop restreint ? »
— (( L'enseignement est trop étendu, » déclare le fondateur des Frères, et il transcrit sa lettre de 1837 au ministre de l'instruction publique, lettre où il établit qu'en exigeant le même brevet de tous les instituteurs et en ie mettant à trop haut prix, on les oblige à acquérir, des connaissances qu'ils n'auront jamais l'occasion d'appliquer, et on développe chez eux de malsaines ambitions.
Ses observations contribuèrent à faire supprimer l'espèce d'inamovibilité créée par la loi de 1833 en faveur des maîtres.
« Ne sont-ils pas trop indépendants? » avait-on demandé. C'est l'occasion, pour M. de la Mennais, d'exposer de nouveau ses théories sur la décentralisation scolaire ; aussi rien de plus formel que sa réponse : « L'inamovibilité, dit-il, est un très grand mal : pour les communes, qu'elle force à conserver des instituteurs qui ne leur conviennent pas, et pour les instituteurs eux-mêmes, qu'elle affranchit de la salutaire dépendance deg autorités
(1) Voir le texte de ces réponses, à la fin du volume {Appendice K .
locales... La nomination des instituteurs doit appartenir aux communes. Toute école dirigée par un instituteur qui ne serait pas de leur choix ne prospérerait jamais, dans nos campagnes surtout. Mais un veto pourrait être réservé aux autorités supérieures. »
Il s'élève ensuite contre l'excessive difficulté des examens, qui en éloigne nombre de candidats étrangers aux écoles normales, a Cependant, observe-t-il, plus les concurrents seraient nombreux, plus il serait facile de faire de bons choix. La concurrence, c'est la vie, c'est le progrès î »
On lui a soumis l'idée de conseils académiques départementaux^ création qui, plus que toute autre, permettrait de décentraliser l'enseignement. « Un comité de département ainsi constitué , déclare-t-il, serait, sans doute, tout ce qu'il y aurait de mieux pour confirmer ou infirmer le choix des communes, pour proposer Tavancement ou prononcer la révocation des instituteurs, lorsqu'il y aurait lieu. L'évoque devrait, en cas d'absence, déléguer un prêtre de sa confiance pour l'y représenter. »
Il terminait son rapport en demandant que l'enseignement des filles fût maintenu sous le régime d'absolue liberté, et en jugeant sévèrement les écoles supérieures créées en vue de cet enseignement.
C'est le 16 avril que ces réponses furent envoyées à Pari?. Quelques jours après, la commission se réunissait en séance plénière, discutait point par point les conclusions des rapporteurs, arrêtait des décisions définitives, et fondait en un seul les deux projets relatifs au;x deux ordres d'enseignement. Le 18 juin, M. de Falloux déposa sa loi sur le bureau de l'Assemblée législative. Les commissaires avaient adopté toutes les réformes proposées par M. d'i la Mennais.
INDÉPENDANCE DE M. DE LA xMENNAIS 513
Ce que venait de faire le supérieur des Frères peut paraître, à distance, un acte assez simple, dicté par l'intérêt bien entendu de renseignement chrétien. On en juge autrement quand on se reporte aux discussions passionnées qui divisèrent les catholiques au sujet de la loi Falloux. Il fallait un vrai courage^ en Bretagne surtout,' pour se rallier publiquement à un homme qui, aux yeux d'une masse de bons prêtres et de plus d'un évoque, passait pour l'artisan de regrettables compromissions.
C'était l'époque où Montalembert, naguère si exalté par les catholiques des Côtes-du-Nord, était renié par eux et presque vipilendé : « J'apprends par Aurélien de Courson, écrivait Féminent orateur, des détails nouveaux et attristants sur le soulèvement à peu près général des catholiques bretons contre moi. Je ne suis plus aux yeux des sages que le lieutenant de Falloux, et aux yeux des ardents qu'un défectionnaire (1). »
Dans le groupe des amis du Pcre^ on ne pensait guère autrement. Il entendait des déclarations comme celle-ci : « M. de Montalembert m'a écrit dernièrement, et ne m'a pas dit un mot de sa fameuse loi de transaction entre M. Thiers et lui. Ils se sont accordés aux dépens de la liberté et du bon sens (2). »
Et il savait que ces lignes de l'excellent abbé Kermoalquin traduisaient la pensée de l'immense majorité du clergé breton.
Devait-il, encore une fois, risquer sa popularité, ou môme encourir la mésestime de ses confrères, sur une question dont il n'était pas tenu, en rigueur, de s'occuper ? Le souci de sa tranquillité lui conseillait de s'abstenir ;
(1) Journal, 17 juillet 1849. Cité par le R. P. Lecaniiet, Montalembert, t. II, p. 470.
( 2) Lettre inédite, sans date. — Archives des Frères.
mais l'intérêt de l'Eglise, que son concours pouvait aider à obtenir une situation meilleure, ne lui commandaitil pas Faction? Sa résolution fut prompte. Sans nier les lacunes de la loi qu'on prépare, il juge que jamais les catholiques ne trouveront une occasion plus favorable d'abolir le monopole, que jamais on ne leur fera de plus importantes concessions ; par conséquent, coûte que coûte, il défendra jusqu'au bout l'œuvre de M. de Falloux, sauf à faire l'impossible pour obtenir, par voie de conseil, les amendements convenables.
Le 23 juin, l'Assemblée législative nomma une commission parlementaire pour étudier le projet, l'améliorer, s'il y avait lieu, et le mettre en état d'être discuté et voté Mgr Parisis, évêque de Langres et député du Morbihan, y prit la place que Fabbé Dupanloup, récemment élevé à Fépiscopat, avait occupée dans la première commission. Mais M. Thiers y gardait son rôle de défenseur des privilèges universitaires (1). C'est dire que les libertés stipulées, dans le projet, en faveur des catholiques pouvaient de nouveau être mises en échec.
Cette fois, M. de la Mennais prit l'initiative de les défendre, autant que le permettaient son infirmité et son éloignemeni.
Il ne connaissait pas Févêque de Langres ; mais il croyait avoir quelque droit d'adresser des nétl exions utiles à un député de son département, qui serait appelé vraisemblablement à soutenir la discussion avec M. Thiers, et dont la situation serait d'autant plus délicate, que, personnellement, il répugnait à plusieurs concessions du projet Falloux (2).
Il lui écrivit donc, le 18 juillet : « Monseigneur, le bon
(1) Le président de cette nouvelle commission était M. Thiers. On distinguait, parmi ses membres, Montalembert, le vicomte de Melun, l'abbé de l'Epinay, grand-vicaire de Luçon, M\L Barthélémy- Saint -Hilaire, Beugnot, Sauvaire, Barthélémy, Fresneau, Du Fougeray, le pasteur Goquerel, etc.
(2) M. de la Mennais écrivait, le 14 juillet, à Mgr de la Croix : « Le projet de loi de M. de Falloux sur l'instruction primaire n'est pas tout ce qu'on pouvait espérer de mieux. Cependant il nous est favorable en
Mgr PARISIS • 51,5
Dieu ayant permis que je pusse fonder en Bretagne un grand nombre de petites écoles, vous sentez que le projet de loi sur l'instruction primaire présente' par M. de Falloux m'intéresse vivement. Daignez donc me pardonner la liberté que j'ose prendre d'avoir recours à vous, pour obtenir des modifications sur un point qui me semble capital. (Suit l'exposé détaillé de ses vœux.)
« Dans les notes ci-jointes, je ne traite ni ne discute aucune question générale ; je me borne à faire des observations très courtes et très simples sur quelques questions de détail, que l'on considère trop souvent comme peu dignes d'attention, et qui cependant ont, dans la pratique, vous le savez, Monseigneur, la plus grave importance.
« Permettez que j'ajoute à mes notes sur la loi une copie de mes réponses aux questions qui me furent officiellement adressées, il y a deux mois, par la commission chargée de préparer cette loi : les unes se lient
aux autres Je suis heureux de trouver cette occasion
d'offrir à Votre Grandeur, dont j^admire depuis longtemps les écrits, l'hommage de ma vénération profonde (1). »
A la date du 29 août, Mgr Parisis répondit : « Monsieur et vénérable abbé, j'ai reçu en leur temps la lettre et les notes que vous avez bien voulu m'envoyer au sujet du projet de loi sur l'enseignement. Nous en avons tenu très grand compte dans la discussion, et M. Thiers a désiré les emporter chez' lui pour les lire à son aise ; il les a encore dans les mains. Nous ferons donc tous nos efforts pour entrer dans vos vues, qui sont parfaitement les nôtres , mais que la position est difficile, le projet venant de M. de Falloux ! Veuillez donc prier et faire prier vos bons Frères pour nous (2). »
certuins points. Après (lemiiri, j'adresserai, de Saint-Pol-de-Léon,' à Mgr Tévêque de Langres quelque < observations sur cette loi, et peut-être serviront-elles à en faire amender quelques» articles. J'écrirai aussi, la semaine prochaine, à M. de Montalembert, sur le même sujet et dans le mèm3 but. » — Lettre inédite. — Arcliives des Frères.
(1) Lettre citée par le frère Léontin, Chronique, etc, t. Il, p. 444.
(2) Id, — lUcL, p. 445
Quelles étaient ces notes si appréciées de M. Thiers? Il serait fastidieux aujourd'hui de les transcrire. Deux exemples en feront saisir Timportance. La rédaction primitive du projet (1) ne plaçait pas les éléments de la langue française dans le programme du brevet obligatoire. M. de la Mennais y fit ajouter cette matière. Quant au brevet du second degré, il fit remarquer que l'article ' de la loi de 1833 permettant de donner à Tinstruction des maîtres des développements d'étendue variable, selon les besoins et les ressources des localités, n^eût pas dû être supprimé. « Cette clause , disait-il, eût été à conserver, ou mieux à remplacer par celle-ci : Tout candidat qui désirera ajouter à son examen du premier degré une ou plusieurs des matières du second, y sera autorisé, et son brevet fera mention des matières spéciales sur lesquelles il aura répondu d'une manière satisfaisante. » C'étaient la sagesse et la justice mêmes, ; aussi cette observation passa-t-elle en article de loi, avec la plupart des huit amendements proposés par M. de la Mennais.
YI
Le 13 mars 1850, après un débat de deux longs mois devant l'Assemblée législative, après des discours dans lesquels MM. de Parieu, Montalembert et Thiers rivalisèrent de talent, d'audace et de souplesse, la loi Falloux fut enfin votée.
Assurément, le triomphe n'était pas complet, puisque, selon le vœu de M. Thiers, l'Université gardait la surveillance, et, dans une large mesure, le gouvernement de renseignement à tous les degrés. Tous les catholiques, ceux surtout qui avaient travaillé à obtenir la liberté sans restriction, n'étaient point satisfaits.
Pourtant, quel progrès sur la loi de 1833 ! Au lieu de
(1) Au chapitre 1" du titre II article 21 du projet, devenu l'article 23 de la loi.