LES FRERES D ANGLETERRE ET LES FRÈRES DE NORMANDIE
M. de la Mennais avait rêvé de travailler, par la congrégation de Saint-Pierre, à la conversion de l'Angleterre. Lorsque, dans ses conférences de 1829, il assignait cette tâche à ses missionnaires, il ne se doutait pas, sans doute, qu'ils disparaîtraient avant de pouvpir Taborder, et qu'elle était réservée à ses Petits-Frères.
Le docteur Wiseman, qui, depuis 1840, travaillait à faire rétablir la hiérarchie catholique en Grande-Bretagne, et qui avait déjà opéré nombre de conversions, sentait le besoin, pour appuyer son action, d'écoles fortement organisées. Il se demandait où trouver des maîtres pour les enfants des nouveaux convertis et pour les milliers de petits Irlandais qui vaguaient dans les faubourgs de Londres.
Un prêtre d'origine bretonne, M. l'abbé Mahé, lui parla des Frères de Ploërmel.
Ce fut un trait de lumière. Nommé, en 1848, provicaire apostolique de Londres, Mgr Wiseman eut l'idée de créer une branche anglaise de Frères de l'Instruction
Mgr WISEMAN 529
chrétienne, destinée à pourvoir de maîtres catholiques les principales villes anglaises. Ses collègues de l'épiscopat applaudirent. Restait à obtenir l'assentiment de M. de la Mennais.
M. Tabbé Mahé fut envoyé à Ploërmel. L'œuvre semblait si difficile que le fondateur hésita d'abord ; mais le souvenir de ses anciens projets, un exposé plus complet des besoins et des ressources de Mgr Wiseman et un tableau plus détaillé du merveilleux mouvement de conversion qui agitait l'Angleterre le décidèrent à envoyer quelques ouvriers dans cette moisson si riche de promesses.
Sa première lettre à Mgr Wiseman esquisse déjà un plan d'organisation. Charmé de son bon vouloir, le prélat lui adressa, le 13 août 1848, une demande en règle.
« Monsieur l'abbé, lui disait-il, vous ne serez pas surpris de voir que la très aimable lettre que vous me fites l'honneur de m'écrire, il y a quelque temps, au sujet de vos Frères, ait porté fruit, et que je vienne de nouveau vous importuner sur une affaire qui peut avoir des suites aussi importantes pour la religion dans ce pays. Je vous demande donc, au nom de l'épiscopat anglais tout entier, si vous consentiriez à recevoir dans une de vos maisons, pour les qualifier pour l'enseignement (1), quelques-uns de nos sujets anglais, au nombre de huit environ.
« Si vous agréez notre demande sur ce point, seriez-vous assez bon de fixer les conditions auxquelles vous pourriez recevoir nos jeunes gens, et quelle serait la durée de leur noviciat? Mais peut-être préféreriez- vous, et cela entrerait aussi parfaitement dans nos idées, nous envoyer ici, à Londres, deux de vos bons Frères, capables de diriger une maison normale et de nous former des professeurs, à la fois dans l'esprit de votre excellente institution et conforme au génie national.
(1) Le lecteur remarquera cette locution anglaise dans une lettre écrite, d'ailleurs, en bon français. ,
« Nous VOUS regardonvs, monsieur i'abbé, comme notre seconde Providence dans l'œuvre de la régéne'ration de nos pauvres. Nous voulons vous prendre pour notre modèle dans cette difficile entreprise, et, avec votre concours, nous ne désespérons pas d'arriver au but. Ainsi vous aurez assuré le salut d'une grande portion de la jeunesse dans les deux Bretagnes, et, de cette façon, vous aurez rendu à l'Angleterre l'apostolat qu'elle exerça avec tant de fruit parmi vous dans les ^premiers temps de nos denx Eglises.
(( Puisse Dieu vous inspirer une réponse favorable à notre demande (1)! »
M. de la Mennais fît de son mieux pour conienfer le prélat. Il ne pouvait, il est vrai, accorder aux évoques d'Angleterre ce qu'il avait du refuser tant de fois à leurs collègues de France, et, dans sa réponse à Mgr Wiseman, il écarta Tidée d'envoyer à Londres des Frères de la maisonmère ; "mais il promit le meilleur accueil aux novices anglais qu'il plairait à l'évêque de lui confier.
Afin de prévenir tout malentendu, il appela l'attention de celui-ci sur un point important.
« A^ous comprendrez, Monseigneur, dit-il, que les sujets que vous nous enverrez doivent être animés de l'esprit de mortification et de pauvreté, de l'esprit de renoncement et de piété.
(( J'insiste sur ce point, que je regarde comme essentiel pour le succès, et je désire que vo-s sujets comprennent l3ien qu'ils ne trouveront au noviciat, comme dans la congrégation, qu'une vie simple et cordiale, une obéissance d'enfant, en un mot une vie de famille, dont la perfection est beaucoup plus difficile à atteindre que celle des grandes mortifications ; qu'ils ne doivent doncs'attendre à rien de ce qui peut frapper l'imagination, mais se pré- ' parer à tout ce qu^il y a de plus pauvre et de plus simple (2). »
(1) Lettre inédite. — Archives des Frèrps.
(2) Lettre inédite du 8 septembre 1848. — Archives des Frères. — La lettre suivante, également adressée à Mgr Wiseman, et que M. de la
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Réflexions austères, sans doute, mais que l'avenir justifiera. Pleinement satisfait des offres du fondateur, Mgr Wiseman fit partir pour Ploërmel cinq jeunes gens, la plupart de familUe irlandaise et d'origine modeste, mais suffisamment instruits et capables de dévouement. Trois autres les suivirent, et, au mois d'avril 1849, tous étaient réunis à la maison-mère. Bientôt on en compta douze. Ils devaient, les uns et les autres^ passer deux ans au noviciat.
Dans ce milieu si nouveau pour eux, leur attitude fut satisfaisante. Le Père se bornait à dire^ en parlant d'eux :
iMennais joignit à celle que nous venons de citer, montre jusqu'où alladeiît, dans une œiavre aus&i nouvelle pour lui, sa clairvoyance et son esprit pratique.
« Monseigneur, hier, je me suis empressé de vous témoigner ma bonne volonté de répondre à vos désirs, et j^ai eu l'honneur de vous entretenir des conditions matérielles auxquelles je recevrai à mon noviciat de Ploërmel les jeunes gens que vous voudrez bien me confier ; aujourd'hui, j'ai à vous parler de quelques détails d'exécution.
« En même temps qu'ils sç formeront à la vie religieuse, vos jeunes gens devront se préparer à enseigner en Angleterre, et je désire que, pour cela, ils apportent avec eux quelques livres qui leur seront nécessaires, et qui me sont indispensables à m-oi-même pour les bien diriger dans leurs études.
« Et d'abord, ils devront appoiterles ouvrages anglais les plus estimés sur les méthodes d'euseigneiment primaire, afin que je puisse comparer celles qui sont en usage en Angleterre avec celles qui régnent en France.
« 2* Comme il ne s"agira pas seulement pour nous de faire des théories, mais d'en venir à la pratique, nous aurons besoin des divers livres élémentaires et tableaux en usage dans vos écoles pour apprendre à lire aux enfants depuis les premiers principes jusqu'à la lecture parfaite:
« 3° A ces livres, je vous prie d'ajouter, pour chacun de vos sujets, un exemplaire des meilleuTs Eléments d'histoire abrégée de votre nation, car c'est de celle-là, bien plus que de la nôtre, qu'ils devront s'occuper.
« 4° Je désire aussi qu'ils se munissent des ouvrages d'histoire sainte et de la religion, et dies catéchismes qme vaus comptez adopter pour vos écoles.
« 5* Vous voudrez bien également leur remettre les Eléments de gi-ammaire anglaise, de géographie, et les atlas des cartes d'Angleterre que vous vous déciderez à adopter.
« 6f> Quant aux mathématiques, ils n'auraient besoin que des Elémen-ts en langue anglaise, pour faciliter l'intelligence des démonstrations.
« 7° Us ne trouveront point ici de livres de piété en leur langue ; ils feroM donc bien d'appoiter ceux d@nti tous jugerez à propos c|u'Ës se servent pour leurs exercices particuliers et quotidiens.
« Pardon, Monseigneur, de tous ces détails minutieux, dont vous camprendrez l'importance, et qui n'-Girt df'enafcnê but quie de mieux seconder vos desseins ! Veuillez recevoir de nouveau l'assurance de tout mon empressement à vous seconder, et du profond respect avec lequel j'ai l'hoïineur d'être, -etc. » — Lettre inédite du 9 septeiïiJDr« '"""
(( Ce sont des jeunes gens de mérite ; ils vont fort bien (1). » Il est probable qu'ils eurent assez de' vertu pour accepter, pendant quelques mois^ la vie relativement austère qu'on leur imposait, sans toutefois se résoudre à la mener sans adoucissement, une fois rentrés dans leur pays.
Ce qui leur coûtait particulièrement, c'était de s'adapter au régime alimentaire de Ploërmel, « insuffisant, déclaraient-ils, à l'appétit insatiable de « John Bull ». Bref, on eut quelque peine à les former à ces vertus de « mortification et de pauvreté » que M. de la Mennais déclarait essentielles aux Petits-Frères de l'Instruction chrétienne. Néanmoins, tenant compte d'habitudes anciennes et du caractère anglais si enclin au confortable, le fondateur se montra indulgent.
En 1850, les mois de noviciat écoulés, le premier groupe anglais rentra à Londres, avec Thabit de l'institut, et ayant fait, pour un an, le vœu d'obéissance. Les jeunes religieux étaient accompagnés du frère Mélaine , chargé par M. de la Mennais de les gouverner, jusqu'à nouvel ordre.
Mgr Wiseman venait de succéder sur le siège de LcTndres au docteur Walsh. En rétablissant la hiérarchie catholique dans le pays, Pie IX allait le créer cardinal et archevêque de Westminster. Ni la préoccupation de ces graves événements, ni le souci de l'agitation protestante qui accueillit son élévation à la pourpre, ne lui firent oublier l'œuvre des écoles.
Dès 1847, les vicaires apostoliques d'Angleterre et du pays de Galles avaient formé un comité pour l'organisation et la défense des écoles catholiques. Le nouveau cardinal recommanda chaudement ses jeunes religieux
(1) Lettre inédite à Mgr de la Croix, 17 avril 1849. — Archives des Frères.
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aux membres influents de ce comité, qui les établirent aussitôt, à leurs frais, dans un faubourg de Londres.
La paroisse où devait s'ouvrir leur première école, Sainte-Marie de Hammersmith, était intéressante à plus d^un titre. Elle comptait une nombreuse population catholique et possédait une belle église gothique. La maison destinée aux Frères était vaste et commode ; les habitants les accueillirent avec une faveur marquée. Rien n'eût manqué au bon ordre de la communauté et au succès de l'école, si le frère Mélaine eût pu conquérir sur ces jeunes gens, désormais exposés aux tentations de vie large et immortifiée, une suffisante autorité.
Sans doute, ils écrivaient au fondateur tous les deux mois ; ils avaient même conservé de ses attestions un souvenir touchant ; mais, ne sentant plus immédiatement au-dessus d'eux cette main qui prévenait leurs écarts, ils retombèrent peu à peu sous l'empire de la volonté propre, et le relâchement gagna les mieux disposés, ^
Bientôt il fut avéré que le frère Mélaine, ne sachant qu'imparfaitement la langue, étranger à plusieurs matières d'enseignement qu'on exigeait dans les écoles anglaises, incapable de se plier à des habitudes qu'il regardait comme contraires à l'esprit de l'institut, n'arriverait à satisfaire, ni les jeunes Frères, ni le comité des écoles. ,
Il n'avait qu'à repasser en France, et son départ fut arrêté, d'un commun accord, entre le cardinal et M. de la Mennais.
Si /quelqu'un devait réussir dans cette charge délicate, ce ne pouvait être qu'un Anglais. M. l'abbé Glenie, ancien élève d'Oxford, prêtre d'intelligence ouverte et de vertu éprouvée, fut choisi pour diriger l'école de Sainte-Marie et présider aux exercices religieux des Frères.
Son premier soin fut d'aller à Ploërmel prendre les conseils de M. de la MeUnais. D'ailleurs, il ne devait être, jusqu'à nouvel ordre, que le délégué du Père, entre les
mains duquel les jeunes Anglais avaiemt fait leurs vœux. Son voyage eut lieu au mois de novembre 1851. Après avoir assisté, pendant plusieurs semaines, aux exercices du noviciat^ il quitta la Bretagne, plein de confiance en l'avenir.
Tout alla bien d abord. De temps en temps, de jeunes Frères revenaient, après les deux ans d'épreuve passés en Bretagne, grossir la petite phalange. Bientôt il fut possible de fonder deux nouvelles écoles dans un quartier italien de Londres ; une autre fut établie à Liverpool ; à peine ouvertes, toutes étaient eBiVahies par des centaines d'enfants.
Informé de ces résultats, M. de la Mennais voulut préparer la branche anglaise de son institut à une complète autonomie, et, le 12 octobre 1832, il rédigea la note suivante, destinée au cardinal Wiseman :
« No-tts n'avons qu'à louer Dieu du succès de notre œuvre en Angleterre. Mais il est temps de nous occuper de ce qu'il reste à faire pour l'affermir et pour Tétendre par degrés. Je vais exposer avec simplicité mes idées à cet égard; je les soumets sans réserve au jugement de Votre Eminence.
« 1^ Les Frères anglais doivent former plus tard une congrégation distincte de celle de Ploërmel ; cependant elle en suivra les règles et en adoptera les usages, dans tous les points essentiels.
« 2° Pour le moment, on ne peut que préparer les Frères à une existence qui leur soit tout à fait propre, et voici, s^lon moi, la meilleure marche à suivre pour arriver à un but si désirable le plus tôt possible, mais avec prudence et sagesse.
«Je donne immédiatement à M. Glenie toute l'autorité qiïej'ai exercée jusqu'à présent comme supérieur général en recevant les vœux.
« M. Glenie les recevra à l'avenir, et en dispensera^ s'il y a lieu, sans qu'aucun recours vers moi soit nécessaire ; il organisera le noviciat, y recevra les postulants, réglera tous les emplois, et placera les sujets comme il le jugera
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bon; en un mot, il fera à Londres ce que j'ai fait moimême à Ploërmei, le tout dans la plus entière dépendance de Févêque diocésain.
« 4*^ Si Monseigneur le trouve bon, je conserverai seulement le droit de direction.
« ïy^ Plus tard, et lorsque Monseigneur jugera qu'il y a un nombre suffisant de Frères anglais liés par le vœu perpétuel pour qu'ils prennent part à l'administration (douze par exemple), deux de ces Frères seront nommés par M. Glenie et approuvés par Son Eminence pour formerle conseil, dont les attributions seront les mêmes que celles énoncées dans mon Acte de dernière volonté.
« Ce qui précède sur le gouvernement' de la société naissante est loin d'être complet ; mais je pense que cela suffit dans l'état présent des choses ; il est trop tôt, ce me semble, pour agiter les autres questions auxquelles le développement de l'œuvre pourra donner lieu (I). »
Le succès reposait dé&ormais sur l'abbé Glenie. Esprit cultivé et méthodique, il avait su tout de suite adapter l'enseignement des Frères aux besoins du pay&. Mais comment un homme élevé au milieu des libres ébats des scholars d'Oxford , habituée la vie large du clergé anglais, eût-il pu maintenir dans sa maison les sévères observances de Ploërmel ?
Moins rigoureux que le frère Mélaine pour les infractions à la règle, il se vit promptement débordé par les exigences de ses religieux. Quelques-uns s'émancipèrent à ce point, qu'il fallut leur remettre leurs vœux.
Le pauvre supérieur avait beau prendre les conseils de M. delà Mennais; trop faible pour les suivre, il descendait, de concession en concession, jusqu'à la tolérance de toutes les fantaisies. Bientôt ce fut l'indiscipline incorrigible, prélude fatal de la dispersion.
Il crut, un instant, que le vœu d'obéissance était un frein insuffisant, et que l'œuvre serait sauvée, le jour oii les Frères consentiraient à se lier par les grands vœux .
(1) Pièce inédite. — Archives des Frères.
Le docteur Manning, supérieur des Oblals de Saint- Charles, de Bayswater, était alors à Rome. 11 tenta, au nom du cardinal Wiseman, d'affilier Thumble institut des Brothers of Christian Instruction à celui des Pères des Ecoles pieuses, fondé par saint Joseph de Calasance. L'idée ne fut pas approuvée à Rome, et le docteur Manning se contenta de rapporter à Tabbé Glenie un exemplaire des règles de cette congrégation.
On ne trouvait plus de postulants pour le noviciat de Hammersmith, sans doute parce que la communauté, tombée dans le relâchement, avait perdu son prestige auprès des catholiques.
Mais les évêques ne se résignaient pas à manquer de maîtres chrétiens. Faute de mieux, on se décida à bâtir, près de la maison des novices, une école normale destinée à la formation de bons instituteurs laïques. Les Frères les plus capables y donneraient l'enseignement, et les deux maisons recevraient la direction de M. Glenie.
Ce projet fut adopté, et l'on vécut ainsi jusqu'en 1861, époque de la démission de l'abbé Glenie. La dernière lettre du digne prêtre à M. de la Meunais est datée de décembre .1854. Le directeur de l'école normale abandonna, vers ce temps, la règle des Frères bretons, pour faire suivre aux quelques religieux restés près de lui celle de saint Joseph de Calasance. Dès lors, tout lien fut rompu entre Ploërmel et Hammersmith (1).
Les frères avaient travaillé quatre ans^ comme disciples de M. de la Mennais, à l'éducation des pauvres dans deux grandes villes anglaises. En apparence, le résultat était médiocre ; mais Dieu fait croître tôt ou tard les germes confiés à sa Providence. A l'heure oii nous écrivons, le supérieur général des Frères bretons se propose
(1) En 1861, la retraite de Tabbé Glenie amena la dispersion des derniers Frères. L'école normale de Hammersmith fut alors confiée, pour l'enseignement profane, à des maîtres laïques, et pour la direction spirituelle, aux Pères de l'Oratoire de Londres. — Cf. Foriyninth annual report of the catholic schools comiltee, p. 19.