‹ Jean-Marie de la Mennais, 1780-1860Chapitre 177 sur 260 · L'INSTITUTION SAINTE-MARIE · texte numérisé non relu

L'INSTITUTION SAINTE-MARIE

de fonder une école aux États-Unis pour les enfants de cette race que M. de la Mennais désirait si vivement voir rentrer au bercail du Pasteur suprême.

Une autre branche de Frères, greffée sur le tronc vIt goureux de Ploërmel, devait donner au fondateur de plus durables consolations.

A deux pas de la petite ville de Tinchebray, en plein bocage normand, à mi-côte d'une pente ensoleillée, où de longues files de sapins se détachent en bordure sombre sur le clair feuillage des pommiers, un beau collège arrête le regard du passant. Au centre, une chapelle gothique, flanquée de deux fines tourelles; en avant du saint lieu, une cour spacieuse égayée par le cristal d'eaux jaillissantes ; à droite et à gauche, s'allongeant en ellipse, une colonnade copiée sur celle de la place Saint-Pierre^ à Rome ; puis, encadrant noblement cet ensemble, dévastes constructions affectées aux services scolaires, tel est l'établissement connu, dans le pays, sous le nom d'Institution Sainte-Marie.

L'origine de ce « Paradis des enfants » remonte à l'année 1851.

A peine la loi Falloux eut-elle libéré l'enseignement public, que M. Gouhier, curé de Tinchebray, songea à doter d'instituteurs chrétiens les campagnes du diocèse de Séez. Il avait pour vicaire un prêtre de foi profonde et d'inlassable dévouement, M. l'abbé Duguey.

Tous deux connaissaient l'œuvre de Ploërmel. Non loin de Tinchebray, dans un canton de la Manche, à Ducey, une école tenue par les Frères de l'Instruction chrétienne avait pris, presque sous leurs yeux, un rapide accroissement (1)."

Convaincus que les disciples de M. de la Mennais ré-

(1) Cette école avait été fondée en 1843, sur les instances de la vieille amie de M. de la Mennais, M"* de Villiers, retirée à Avranches, et décédée, n février 1844, à l'âge de quatre-vingts ans.

pondaient, mieux que d'autres, aux besoins des paroisses de rOrne ; les sachant, d'ailleurs, trop peu nombreux pour franchir les frontières bretonnes, ils résolurent de former, avec l'aide de Dieu et du supérieur de Ploërmel, une milice pareille à la sienne. Tinchebray esl^ presque aux portes du diocèse de Bayeux, et les deux prêtres savaient que les campagnes du Calvados manquaient, elles aussi, d'instituteurs chrétiens. Ils soumirent leur projet à leur évoque diocésain, Mgr Rousselet, puis à Mgr Robin, évêque de Bayeux. ^

Les deux prélats se prêtèrent volontiers à un essai, et l'abbé Duguey partit pour la Bretagne. Il écrivait à son curé, le 4 aoiit 18o0: « Je suis à Pioërmsl depuis midi.

J"ai été parfaitement accueilli par le bon M. de la

Mennais, qui est le vieillard le plus aimable que Ton puisse trouver. Il m'a remis entre les mains ses règles et ses statuts, et se fait un plaisir de m'entretenir, au mains deux heures tous les jours,, de ses affaires et des nôtres. Il veut bien se charger de nous former des jeunes gens si nous voulons lui en envoyer, comme il s'est chargé d'une vingtaine d'Anglais, qui lui/ont été adressés par les évoques d'Angleterre ; mais je ne crois pas qu'il soit possible d'obtenir de lui' qu'il nous donne de ses Frères,

attendu qu'il est obsédé de demandes La maison me

paraît bi^n tenue ; on y est animé d'un bon esprit ; l'enseignement y est, je croiSj à la hauteur convenable. Si Sa Grandeur l'a pour agréable, on pourrait donc choisir cette maison pour modèle, et, tout en changeant quelque chose à la règle, la prendre pour base de ce que nous ferions. Je reste à Ploërmel jusqu'à jeudi. Ce séjour me fera plus de bien qu'une année de réflexions et d'études spéciales sur la matière. M. de la Mennais a, dans ce moment-ci^ près de 800 Frères et 150 novices (1). »

Ces conférences de huit jours allaielit porter leurs fruits. A la différence du digne abbé Glenie, M. Duguey comprit qu'il ne suffisait pas d'envoyer des novices à

(1) Lettre inédite. — Archives de Tévêché de Séez.

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Ploërnael, mais que 1 œuvre de M. de la Mennais devait être préparée et continuée, en Normandie même, par des prêtres initiés aux méthodes du fondateur, dans une maison où l'on éprouverait les postulants et où les jeunes Frères feraient leurs premières armes.

Qui dirigerait cette maison? Absorbé par ses fonctions de vicaireet parles soucis matérielsde l'entreprise, M.-Duguey ne pouvait s'en charger. Il alla trouver deux de ses amis, pourvus d'un poste honorable dans le ministère, et leur proposa simplement, pour l'amour de Dieu et des âmes, de tout quitter afin de se faire maîtres d'école.

Cette offre n'effraya pas leur dévouement. Ils lui donnèrent leur parole, et se tinrent prêts à partir pour Ploërmel, au premier signal de l'évêque. M. de la Mennais encourageait le projet de toutes ses forces. « Je vous ai raconte, écrivait-il à M. Duguey, nos humbles commencements ; vous savez combien ils ont été environnés d'obstacles. Courage donc, et vite à la besogne (1) 1 »

Même bienveillance du côté de Mgr Rousselet. Il écrivait le 30 octobre, au vicaire de Tinchebray : « La bonté que vous a témoignée M. de la Mennais, les encouragements qu'il vous a donnés, l'intérêt qu'il veut bien prendre à cette œuvre, les facilités qu'itvous offre pour son exécution, me semblent être une indication providentielle pour l'entreprendre sans retard. Le dévouement de nos deux excellents jeunes prêtres, à qui Dieu inspire de s'y livrer, est un dernier indice qui me touche sensiblement. Prions Dieu de bénir ces faibles efforts, et espérons que M. le curé verra bientôt les fruits de la sainte pensée qui a germé depuis longtemps dans son cœur (2) ! »

M. Foucault, ancien professeur au petit séminaire de

(1) Lettre inédite du 5 septembre 1850.

(2) Lettre inédite. — Archives de l'évêché de Séez.

Séez, et M. Fouque, vicaire à Lougé-sur-Maine, méritaient à tous e'gards la sympathie de leur évêque. Ce dernier partit pour la Bretagne dès la fin de novembre, muni d'une lettre où Mgr Rousselet disait à M. de la Mennais : « Ne pouvant obtenir une colonie de vos enfants, je vous envoie les miens pour qu'ils prennent exemple sur les

vôtres Je prends la liberté de vous recommander ces

jeunes ecclésiastiques, comme une des plus chères espérances de mon diocèse (1). »

Quant à M. Foucault, pris d'inquiétude, au dernier moment, sur l'avenir, il ne céda point à la tentation de regarder en arrière, mais il était soucieux lorsque, suivi de deux postulants, il frappa à la porte de la maisonmère.

C'était le temps oii venait de s'organiser le collège Saint- Stanislas. La société ecclésiastique de Ploërmel était plus nombreuse, plus gaie et plus accueillante que jamais. Le Père surtout, voyant, depuis quelques mois, un champ nouveau ouvert au zèle de ses fils, avait retrouvé l'entrain des meilleurs jours. Au déclin d'une vie si traversée, il eût volontiers répété la parole de Bourdaloue mourant : « Je ne sais, mon Dieu, si vous êtes content de moi, et je reconnais même que vous avez bien des sujets de ne l'être pas ; mais pour moi, je dois confesser à votre gloire que je suis content de vous, et que je le suis parfaitement. »

A voir la joie qui rayonnait de son visage sillonné de rides profondes, à écouter les paroles de paix qui descendaient comme un baume dans les cœurs malades, on se sentait meilleur et déjà presque heureux. C'est surtout à table, au repas du soir, que le front le plus morose se déridait, lorsque la verve du vieillard jaillissait en saillies aussi spirituelles qu'imprévues.

Après quelques jours de contact avec cet homme vieux et malade, dont la bonne humeur narguait la souffrance et qui, appuyé sur la Providence comme sur un soutien visible, attendait de pied ferme avanies et contradictions,

(1) Lettre médite. — Archives de l'évêché de Séez.

LE PENSIOJS'NAT DE TINCHEBRAY 54i

Tabbé Foucault sentit s'évanouir ses doute?. Avec la parole du Père, un rayon de soleil entra dans son âme; il devait vivre neuf mois sous sa chaude influence, et marcher à sa lumière le reste de sa vie.

Malheureusement, sa mauvaise santé le rendait peu propre aux labeurs de l'enseignement.

On rentra à Tinchebray en septembre 1851. Il s'agissait d'ouvrir un pensionnat primaire qui pût servir, en môme temps, de maison de probation. M. Duguey avait acheté un vaste terrain aux portes de la ville ; on commença à bâtir. Le vicaire de Tinchebray s'ingéniait à recruter des postulants, pendant qu'un de ses amis, M. l'abbé Hamon, parcourait les diocèses de Séez et de Bayeux pour recueillir les sommes nécessaires. M. Foucault fut désigné comme chef d'institution, et cinquante enfants formèrent le noyau du pensionnat. L'essentiel était prêt. Le 2 octobre 1851 , M. de la Mennais reçut de Mgr Rousselet la lettre suivante :

(( Monsieur l'abbé , c'est le jeudi 15 de ce mois que s'ouvrira notre établissement de Tinchebray, par une cérémonie solennelle, à laquelle j'espère que Mgr l'évêque de Bayeux voudra bien présider. Ce jour, si vivement désiré, ne sera vraiment heureux pour nous, que si nous avons le bonheur de vous y voir. J'ai la confiance que vous ne nous refuserez pas cette faveur, qui ne sera pas la moindre de vos bontés. Car nous n'éprouvons pas seulement le besoin de vous exprimer notre reconnaissance de tout ce que votre charité vous a inspiré de bon et d'obligeant à notre égard, mais nous voulons aussi appeler la confiance des familles, en leur montrant que notre communauté est un rejeton de la vôtre, que nous vivons de votre esprit et de votre vie, que nous agissons sous votre impulsion et à votre imitation, qu'à ces titres nous par^ ticipons aux approbations et aux bénédictions du Saint-

Siège, et que nous avons qu-elque droit à espérer des succès, non pas égaux, mais semblables aux vôtres. Ces deux sentiments, de reconnaissance pour vous, m^onsieur l'abbé, et d'intérêt pour une œuvre à laquelle vous voulez bien accorder quelque bienveillance, nous font vivement désirer votre présence. Nous espérons que vous voudrez bien condescendre à nos vœux (1).

Malgré ses infirmités, le supérieur de Ploërmel se mit en route. La maison qu'on allait bénir n'était-elle pas la sienne, à plus d'un titre? N^allait-elle pas abriter des religieux formés par lui, et n'avait-il pas con'ribué luimême à la construction du bâtiment scolaire, par l'envoi d'un de ses Frères (2), chargé d'organiser les travaux?

Le 14 octobre, veille de la bénédiction, M. de la Mennais était à Tinchebray, et, le lendemain, il émerveillait les évoques de Séez et de Bayeux par son esprit, son amabilité et lénumération de ses œuvres de zèle. Il revint de Normandie porteur d'un nouveau diplôme : Mgr Rousselet avait cru honorer le chapitre de la cathédrale en y faisant entrer le fondateur des Frères, à titre de chanoine honoraire.

Jusque-là, rien que de simple et d'encourageant dans cette fondation, œuyre de quelques jeunes prêtres pleins d'entrain et bénis par deux évêques. Les difficultés allaient commencer. Ce fut la retraite de l'abbé Fouque, incapable de supporter les fatigues du professorat. L'excellent prêtre rentra tristement, comme vicaire, dans la paroisse qu'il avait récemment quittée; mais il conserva de Ploërmel un souvenir attendri.

M. de la Mennais lui écrivait de temps en temps. Ces lettres devinrent pour lui nn trésor, et il le lui déclarait

(1) Lettre inédite. — AucMyes de réTêché de Séez.

(2) Le frèKe Fulbert.

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