‹ Jean-Marie de la Mennais, 1780-1860Chapitre 178 sur 260 · MM. FOUCAULT ET YOVQUE · texte numérisé non relu

MM. FOUCAULT ET YOVQUE

en termes touchants : « Je ne saurais vous rendre le bonheur, la joie, la reconnaissance dont j'ai été pénétré à la lecture de ces douces lignes tracées par une main qui s'est levée tant de fois sur moi pour me bénir. Oh ! vous savez bien consoler !.... (1) » Et encore : « Gomment pourrais-je oublier votre accueil paternel , votre bienveillance, vos attentions continuelles, et ces bontés de toutes sortes et de tous les jours dont nous étions l'objet ? comment oublier ces tendres conseils dictés par l'expérience, la sagesse et l'amitié? Puissé-je me rappeler longtemps ces exemples d'une vie toute sacerdotale, que le bon Dieu, par une grâce particulière, a mis sous mes yeux pendant neuf mois (2) ! »

Après ce départ, ce fut la mort du vénéré doyen de Tinchebray, l'inspirateur de l'œuvre. MM, Duguey et Foucault restaient seuls chargés de trouver des postulants, de les former et d'instruire un bataillon d'écoliers qui, de jour en jour, approchait de la centaine. Pour comble de souci, un pensionnat laïque, dirigé par des maîtres choisis en vue de la concurrence, s'éleva en face de la maison cléricale, avec la faveur de la municipalité.

Emu de pitié au récit des fatigués de M. Foucault, M. de la Mennais lui envoya un maître expérimenté, île frère Celse, avec mission de faire une partie des classes, et de diriger, de concert avec les deux prêtres, les jeunes religieux récemment arrivés de Ploërmel.

11 se réjouissait, au surplus, de voir avancer l'ennemi, et encourageait gaîmeilt ses fils à la bataille : « Je suis heureux, écrivait-il à M. Foucault, d'espérer que vous aurez à combattre votre administration nouvelle. C'est un bon signe, cela ! Puisque le diable vous Hioritre ses eornes erlflammées, apparemment; qu'il sait bien que vous êtes appelés à lui faire beaucoup de mal : je vous en félicite. Ledit sLeur n'est ,pas non plus de mes amis. Journelle-

(1) Lettre inédite du 15 janvier 1&52. — Archives des Frères.

(2) Lettre inédite du 17 novembre 1851. — Ibid.

ment il me donne des preuves de son mauvais vouloir. J'en bénis Dieu ; faites comme moi et ne soyez pas ingrat (1). » - ^

Dire en détail les épreuves que traversa l'institution naissante : mauvais vouloir des autorités, travail dévorant imposé par la pénurie des maîtres, difficulté de recruter des postulants, malentendus avec Tévêque, serait reprendre un récit dont la trame, toujours la même, est depuis longtemps familière au lecteur.

Caractère froid, volonté invulnérable aux menaces comme aux néfastes prévisions, l'abbé Duguey allait droit devant lui, sans entêtement, mais sans défaillance; la contradiction semblait l'aguerrir.

Il n'en était pas de même de M. Foucault. Son âme délicate était froissée par les brutales réalités de la vie quotidienne ; son cœur saignait bien souvent, et ce n'est qu'au vieil ami de Bretagne qu'il consentait à montrer sa blessure : « J'ai mangé, disait-il, mon pain blanc (2) à Ploërmel, avec Jean-Marie et les aimables prêtres qui le secondent. Ici, beaucoup plus, beaucoup trop de travail pour moi, et je n'ai presque aucun agrément. Je n'ai point retrouvé dans l'abbé Duguey les charmes et les bontés du Père de la Mennais, et puis un peu de "susceptibilité ici, un peu d'aigreur là, toujours trop peu de dévouement et d'abnégatiçn, tout réuni fait que je suis souvent à charge à moi-même et aux autres. Si je pouvais seulement, une fois le mois, aller dîner et rire avec vous tous, que cela me ferait du bien (3) !»

C'était la tentation qui, un jour ou l'autre, s'attaque au courage des meilleurs. M. de la Mennais connaissait de vieille date cette maladie des cœurs dévoués, mais trop sensibles aux égratignures ; aussi, de quel accent il rappelle l'excellent prêtre à la pratique des vertus viriles ! « Allons donc, du courage ! de la persévérance ! La cou-

(1) Lettre inédite da 23 septembre 1852. - Archives des Frères.

(2) Locution normande qui signifie : « J'ai passé le meilleur temps de ma vie »

(3) Lettre inédite du i'' lévrier 18B2. — Ibid.

LES PRÊTRES DE SAINTE-MARIE 5i5

ronne est à ce prix ! Quel mérite auriez-vous si vous n'aviez pas à soutïrir? Je vous le répète, niacte animal Vive la Croix (1) ! »

Peu à peu on adopta, comme règle de vie, cet abandon à la Providence qui était la grande force et la grande habileté du fondateur. Dès lors, les nuages se dissipèrent, et l'on vit se dessiner l'avenir d'une œuvre dont les débuts avaient inspiré de vives inquiétudes.

Dès le mois de mai 1832, les premiers novices revenus de Ploërmel avaient reçu le saint habit, au cours d'une cérémonie présidée par Mgr Rousselet. « Que n'étaisje là ! s'écriait M. de la Mennais. J'aurais pleuré de joie en voyant ce que vous avez déjà fait en si peu de temps (2-) ! »

La maison comptait alors quinze postulants, neuf pensionnaires, trois demi-pensionnaires et cent quinze externes (3).

Déchargé en partie de l'enseignement primaire, M. Foucault put donner des leçons de latin aux élèves les plus avancés. Bientôt un séminariste, séduit par l'idée de l'œuvre qui naissait à Tinchebray, y vint enseigner la musique et les mathémathiques. Un autre le suivit peu après. On avait, dès lors, à côté des petites classes, un rudiment de collège. Près du groupe primitif des Frères normcinds, on pouvait reconnaître, dans les quelques prêtres chargés des classes latines, le noyau de la future société des Prêtres de Sainte-Marie, qui se distingue aujourd'hui par ses succès dans les œ.uvres de prédication et d'enseignement.

La petite communauté des Frères vivait de sa vie propre. Elle suivait la règle de Ploërmel, mais ne re-

(1) Lettre inédite du 6 décembre 1853. — Archives des Frères.

(2) Cité dans lopuscule : Un ami de Venfanci : Jean-Marie de la Mennais, p. 118

(3) Dès 1855, le nombre des Frères de Normandie s'éleva à cinquantecinq.

levait directement, au point de vue religieux, que de jM. Diiguey, devenu le supérieur de Tinstitut des Frères de Sainte-Marie.

Des écoles avaient été fondées à Domfront, à Vimoutiers et autres centres importants. Cependant, malgré de multiples démarches , la congrégation n^avait pas obtenu la reconnaissance légale ; par suite, elle ne bénéficiait pas des avantages accordés aux instituteurs congréganistes par la loi de 1850. M. de la Mennais consentit à inscrire les noms des jeunes Frères de Tinchebray sur ses listes officielles, et à leur faciliter, par l'engagement décennal pris dans des conditions régulières, Fexemption du service militaire.

Pendant de longues années, les relations publiques de filiation entre les deux instituts se bornèrent à un voyage à Ploërmel que faisaient, chaque année, les jeunes Frères appelés b signer leur engagement d'instituteur (1).

Entre les deux fondateurs mêmes, les communications se firent rares ; niais l'abbé Foucault ne cessa jamais de célébrer les anniversaires de M. de la Mennais par quelques charmantes lettres embaumées des souvenirs de Bretagne.

Avec la similitude de règle, la commune vénération

(1) En 1857^ Mgr Pie, évêqu^ de Poitiers, qui venait de fonder Finstitut enseignant des « Qei-cs de Saint-Hilaire ». demanda à M. de la Mennais d'admettre sur ses listes les noms de ses jeunes sujets soumis au service militaire. Ils échangèrent, à ce sujet, plusieurs lettres. Nous citons^ la plus importante :

« Monsieur l'abbé, écrivait le prélat, permettez-moi de réclamer de votre obligeance un service dont je serais fort l'econnaissant, et qui importe à la gloire de Dien et au bien des âmes.

«' Plein de la pensée que rien ne saurait être plus utile que de reproduire rexcelknte œuvre- des Fi-ère s instituteurs telle que vous l'avez conçue, et n'ayant guère que ce moyen de procurer des instituteurs catholiques à ceiles de nos paroisses où domine le protestantisme, j'ai essayé une petite institution diocésnine.

« Nous avons trois de nos jeunes gens qui viennent de prendre leur brevet d'instituteurs primaires, et plusieurs autres seraient bientôt en mesure de le faire. Mais, soit pour leur exemption de la conscription, soit pour leur présentation officielle au préfet en qualité de Frères appelés par le vote- des communes à occuper le poste des- instituteurs communaux, nous devaas- teiMire à obtenirla leconnaissance légale, laquelle nous semble impossible, tandis que nous en sommes ainsi à nos premiers débuts.

« Je viens donc vous demander un serviee cfu'orr m'assure que vous avez bien voulu rendre à MM. de Tinchebray. Ce serait d'inscrire Ites

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