VEXATIONS INFLIGEES AUX FRERES
taxe p<*rsormelle et à endosser runiforme de la garde nationale, il changea d'attitude, et, sans se départir du respect, se tint sur la défensive.
Au fond, ce qu'on voulait, à Paris, c'était faire comprendre au fondateur des Frères que l'ère de la faveur était close. Persécuter n'était ni d'ans les goûts, ni dans les intentions de ces libéraux dont s'entourait Louîs- Pliilippe; aussi, après les premières tracasseries, en vinrent-ils peu à peu, avec M. de la Mennais, aux procédés courtois.
Mais cette tolérance resta longtemps inconnue en province. En Bretagne, comme ailleurs, la révolution de Juillet fut le signal d'une levée de boucliers contre tout ce qu'on soupçonnait, à tort ou à raison, de fidélité au régime déchu (1).
Les Petits Frères enseignants se virent exposés aux mêmes colères que le clergé, et les Jacobins, libres enfin de satisfaire leurs vieilles rancunes, crurent le moment venu de tout oser contre eux.
A Guingàmç, ils occupaient, depuis plusieurs années^ avec l'assentiment de la municipalité, quelques salles du collège. On les mit brutalement à la porte. Le biographe auquel nous avons emprunté déjà plus d'un renseignement, M. Ropartz, fréquentait alors leurs classes. « Les Frères, dit-il, durent se réfugier, avec leurs élèves,, pendant tout l'hiver de 1831, dans un méchant grenier ouvert à tous les vents, où la pluie tombait comme s>ur la place publique. Il fallait bien tout le dévouement de nos maîtres et l'insouciance de notre âge pour tenir une semaine dans cet immonde galetas. N^us y tînmes \me année entière. Pendant ce temps, la persécutio<n mesquine que l'on faisait endurer aux pauvres Frères portait
(r VAvenir (n- du 7 juin 1831) rapporte plusieurs exploits assez curieux ées patriotes bretons contre les prêtres et les Frères.
ses fruits; le nombre des écoliers doublait, et l'on jetait les fondements de ce bel établissement, Fun des plus importants de la congrégation, où huit Frères suffisent à peine aujourd'hui. C'est l'histoire toujours vieille et toujours nouvelle des œuvres chrétiennes (1). »
Cette facilité à tourner les obstacles décontenançait les ennemis de labbé Jean : « Quel homme! s'écriait celui qui, à Guingamp, avait mené la campagne. Il a le diable au corps, et je n'ai jamais vu son pareil : on le chasse de la cave, il monte au grenier I »
A Lannion, on fut moins radical. Toutefois, les Frères se virent privés, en partie, des ressources que la ville s'était engagée à leur fournir. La charité privée leur vint en aide, et, en réponse au mauvais vouloir du conseil municipal, ils purent donner l'instruction gratuite à cent soixante enfants pauvres.
Partout les vexations des autorités locales suscitèrent de semblables dévouements. Pour une école qui se fermait, faute des secours promis par la commune, trois surgissaient à rimproviste, et regorgeaient immédiatement d'élèves.
Cela ne faisait pas le compte des patrons de l'école mutuelle. Ils avaient juré, cette fois, de rouvrir, sur les ruines des établissements rivaux, leurs classes depuis longtemps décriées. La guerre recommença, plus violente et plus malhonnête encore qu'en 1819.
Il y avait à Vitré une école fondée en 1827, qui, dèsda première année, aVait accueilli deux cent trente enfants, et en avait refusé cent, faute de place. Tout présageait à cette maison un brillant avenir, lorsque survinrent les événements de 1830. Le conseil municipal démissionnaire fut immédiatement remplacé par une commission des plus hostiles aux Frères. Cette commission supprima la subvention qui leur était allouée pour les classes gratuites, les expulsa de la maison qu'ils occupaient, et insista auprès du préfet. pour obtenir leur renvoi.
(1) Guingamp et le pèlerinage de Notre-Dame de Bon-Secours, p. 237»
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En mai 18'M, les Fj-ères s'installèrent, tant bien que mal, dans un nouveau local prépare à la hâte. L\5coie allait survivre aux persécutions et redevenir prospère. Ce n'est pas ainsi que l'entendaient les libéraux de Vitré. En mai 1832, un incident misérable, la vivacité insignitiante d'un Frère à Tégard d'un enfant, servit de prétexte à de nouvelles attaques. Cette fois, l'école succomba. Les Frères durent regagner Ploërmel, emportant sous le bras leur modeste trousseau, et il fallut, de la part de M. de la Mennais, quinze mois de démarches et de pourparlers pour faire rapporter l'inique mesure.
Enfin, à Ploërmel môme, le conseil municipal menaça de retirer aux deux Frères qui tenaient l'école de la ville les locaux mis à leur disposition en 1822, et d'installer à leur place des instituteurs laïques.
Dans un mémoire adressé au maire, M. de la Mennais n'eut pas de peine à établir ses droits sur un immeuble acheté, pour l'usage des Frères, avec les fonds du département. Il terminait par les lignes suivantes, où, comme toujours, le cri du cœur sacerdotal domine les raisonnements et les calculs de l'homme d'affaires: « J'observerai qu'il me semble impossible, dans l'état des choses, de substituer une nouvelle école primaire à la nôtre au 1'''' septembre prochain. Mais soyez sans inquiétude à cet égard, monsieur le maire ; je n'abandonnerai point les petits enfants dont la Providence m'a fait le père. Que le traitement des Parères soit donc payé par la commune après le 1-^'' septembre, comme il serait juste et comme elle s'y est engagée, ou qu'elle le supprime à dater de cette époque, je n'en continuerai pas moins à instruire ces pauvres et chers enfants, dont les familles me donnent journellement des marques d'une confiance que je veux mériter de plus en plus (1). »
Les Frères étaient depuis longtemps populaires à Ploërmel. Le conseil municipal craignit d'indisposer les familles, et maintint le statu çuo.
{\) Fragment diui niémoire inédit, daté du 10 juillet 1831. —Archives lies Frères.
Ces épreuves n'atteigiieiit que des maisons isolées. Quelques mois auparavant, en 1831, une ordonnance royale avait imposé à la congrégation entière de lourds embarras. Tout instituteur public devrait désormais être pourvu d'un brevet individuel de capacité. Pour les Frères de l'Instruction chrétienne, aussi bien que pour les Frères de M. de la Salle, c'était la suppression des brevets délivrés sur le vu des lettres d'obédience. De plus, on abolissait les brevets du troisième degré, accordés jusqu'alors aux maîtres qui visaient seulement à l'enseignement élémentaire, et l'on ne maintenait que des diplômes d'ordre supérieur, supposant des connaissances tout à fait inutiles à des instituteurs de campagne.
M. de la Mennais n'était pas prêt. Du jour au lendemain, il voyait menacés d'interdiction une foule de jeunes Frères, qui enseignaient l'alphabet sous la direction de maîtres plus expérimentés, tout en complétant leur Instruction personnelle (1).
Il est vrai qu'on accordait aux directeurs d'écoles non munis de brevets un certain nombre d'autorisations provisoires.
(1) Dans plusieurs communes bretonnes., les maires du nouveau régime liâtèreut avec brutalité 1 application de ce décret. Voici un fait que publiait ÏAueni?% dans son numéro du 7 juin Î831 :
« Il y avait à Pleubian, près de Tréguier, un établissement de Frères pour rinstruction primaire, légalement fondé et prospérant admirablement. Vers le 20 du mois dernier, celui qui se trouvait à la lAte de cette maison ayant reçu son changement, le Frère directeur de l'établissement de Tréguier, chargé par le supérieur de la congrégation de suppléer en cas d'absence ou de maladie, y envoya provisoirement un autre Frère, déjà formé par de mûres études et une longue exp-érience. A peine y était-il arrivé, que Tordre était donné à deux gardes nationaux daller au lieu de la classe, et d'en chasser le maître et les élèves. Mais la cl;i >se n'étant pas encore ouverte, cette mesure fut sans efl'et. Cependant l'ardeur du maire ne se ralentit pas. 11 fit venir de Tréguier deux gendarmes pour s^mparer de la personne du Frère, et leur enjoignit d'aller le chercher jusque dans le presbytère, sans égard pour le desservant, homme plein de mérites et de vertus, et qu'une pareille bourrasque affligea profondément. Cette nouvelle mesure fut encore inutile. Le Frère, instruit de la rigueur des poursuites dirigées contre lui, était retourné à Tréguier, afin de s'y munir des pièces nécessaires contre une juridiction si terrible. Avec elles, il se rend chez
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M. de la Mennais attendit. Il espérait encore qu'on appliquerait avec quelque bienveillance les nouveaux règlements. Hélas! il comptait sans le zèle indiscret des fonctionnaires de province.
Quand il vit que toutes les préférences de l'administration étaient pour les écoles mutuelles, qu'on lui manquait d'égards au point de vouloir astreindre tous ses Frères employés dans un arrondissement à se rendre, le même jour, au chef-lieu, pour y subir la visite des inspecteurs, enfin qu'on lui faisait attendre indéfiniment les autorisations provisoires, ilrésolut de provoquer, par tous les moyens possibles, l'accomplissement loyal des promesses de la Charte.
Il était lié avec un député du Morbihan, aussi recommandable par son habileté en affaires que par sa parfaite droiture, M. le baron de Sivry. C'est à lui qu'il s'adressa pour faire parvenir en haut lieu ses doléances. La note qu'il lui communiqua fait connaître en détail une situation qui, après trois quarts de siècle, n'a guère changé.
« Il semble, dit M. de la Mennais, que, parmi ceux qui veulent sincèrement répandre Tinstruction élémentaire, et la rendre, autant que possible, universelle, il ne devrait exister qu'une sage et douce émulation de zèle; mais, malheureusement, il n'en est pas ainsi; et à qui la faute? Chacun dit : Ce n'est pas à moi. On s'accuse, on
monsieur le maire, qui lui demande d'abord son brevet universitaire. L*' Frère lui présente les pièces attestant qu'il appartient à une congrégation légalement autorisée pour renseignement primaire, qu'outre cette approbation du ministère de Tlnstruction publique, il a encore celle du ministère de la Guerre, ayant été exempté du service militaire, à la conf^itioii de se livrer dix ans à l'instruction; qu'il a les mêmes droits, qu'il est envoyé par les mêmes autorités que son prédécesseur. Tout cela ne signifie rien aux yeux de monsieur le maire. Il faut un brevet de i'Universitt'. « C'est l'intentiondemonsieurdeMontalivet, sans doute : soaordonnance est décisive. En vain 1« Frère répond qu'il a des droits acquis qui ne peuvent être alt-eints par cette ordonnance, puisqu'elle n'ai pas d'etiet rétroactif : il reçoit une dernière objection, c'est qu'il faut partir, afin d'épargner, sans doute, un second voyage aux gendarmes. Quelques-unes des pièces qu'il avait remises aux mains de monsieur le maire ont été, dit-on. adressées au procureur du l^oi près le tribunal de Lannion. Mais, quoiqu'il en soit, cet établissement tlorissant est tombé, malgré les engagements à acquitter envers les familles; et (-ette vaste commune est privée des bienfaits de l'instruction. »
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s'échaufTc, on s'irrite, et je ne sais quel déplorable duel s'engage entre les ekoles dites mutuelles et les écoles chrétiennes.
« L'administration elle-mêjiie fait imprudemment, tous les j )urs, cette distinction; dès lors, elle ne peut reprocher à personne de la faire à son exemple.
«En effet, les écoles dites mutuelles ( que j'appelle ainsi parce qu'elles ne le sont, le plus souvent, que de nom), sont les seules que la plupart des agents du gouvernement avouent, protègent et encouragent; les autres sont considérées par eux comme suspectes; ils les tolèreift'à peine, et, quelquefois, ils les persécutent avec éclat.
« Je vais exposer d'une manière générale ce qui se passe à ce sujet. Il serait impossible de rapporter tous les faits, ou bien, ce ne serait pas une simple note, mais un volume qu'il me faudrait écrire.
« 1^ Il y a des secours votés, soit par les Chambres, soit par les conseils généraux, pour l'encouragement de l'enseignement primaire; or, partout, sauf quelques rares exceptions dans le Morbihan, — M. le préfet a accordé iOO francs à l'école de Sauzon, et 300 francs à celle de Saint-Martin, — les communes qui ont ou qui demandent des Frères sont privées de la part à laquelle elles auraient droit dans ce fonds commun; on ne tient aucun compte des vœux les plus légitimes des familles, lors mènu^ que ces vœux sont légalement exprimés par les conseils municipaux.
(( 2"^ On a encore moins égard aux vœux des curés. On craint leur inthience sur les écoles, comme si elle n'était pas nécessaire, dans les campagnes surtout, pour attirer les enfants, et comme s'ils ne devaient pas l'exercer tout entière dans l'intérêt des bonnes mœurs. En agissant de la sorte, on empêche la fondation de beaucoup d'écoles, et l(* plus grand nombre de celles que l'on fonde restent vides.
« J'^ Au lieu de chercher à établir des écoles dans les lieux où il n'en existe point encore, on offre des sommes considérables (quinze cents, deux mille francs) aux com-
XOÏE ADRESSÉE A M. DE SIVHY 4:i
mimes où les Frères ont déjà des e'coles nombreuses et très suffisantes ])our la population, afin de ruiner ces écoles et de déterminer ces communes n renvoyer les Frères, et à les remplacer par des maîtres inconnus, ou trop connus. Cependant, telle est la confiance dont les Frères jouissent, et rattachement qu'on a pour eux, que nulle part on n'est parvenu à détruire lenrs établissements par ce moyen; mais il en est résulté que les nouvelles écoles ont inspiré une sorte d'inquiétude aux families chrétiennes. Elles se sont dit : Evidemment on n'a pas pour unique but de donner à nos enfants une instruction meilleure et de hâter leurs progrès, puisqu'ils en font de si heureux et de si rapides dans les écoles que nous possédons déjà; pourquoi attaque-t-on celles-ci avec tant de violence?... De là, une sorte de prévention contre les écoles imposées par l'administration; les maîtres placés et payés par elle ont, dans plusieurs endroits, si peu d'élèves, qu'ils pourraient les compter s-ur leurs doigts, sans même avoir besoin pour cela des deux mains; enfin, dans» un grand nombre d-e localités, cette question d'écoles est devenue malheureusement une question de religion et line affaire de parti. Que d'argent dépensé pour ne rien faire ou pour faire mal!
i^ La marche de l'Université n'est ni moins fausse, ni moins funeste. Je ne puis raconter ici fouies les tracasseries et toutes les misères de cette administration de convent. D'abord, elle a montré une espèce d'impartialité; mais, depuis qu'elle a une école normale sous sa direction, elle est jalouse de placer ses maîtres, et elle multiplie les difficultés de tout genre pour écarter les maîtrçs rivaux. Comme les siens ne réussissent presque nulle part, elle pi'end les autres en haine, attribuant à ceux-ci son défaut de succès. Sous les prétextes les plus frivoles, et sans que nous ayons aucun moyen légal de Fempêcher, elle suspend nos écoles et disperse nos enfants ; ses informations, sesjugements, tout est secret. Ce n'est pas tout. Se soumet-on à toutes les rigueurs de son code? Lui demande-t-on des brevets? Elle sera trois mois, six mois, et
même plus longtemps, sans les accorder, ou sans répondre. Elle m'a fait attendre, par exemple, pendant huit mois, l'autorisation du Frère de Mauron, et si M. le sous-préfet de Ploërmel ne s'était fâché sur ce retard, qu'aucun motif ne justifiait, il est très vraisemblable quetoutesmes démarches personnelles pour y mettre un terme eussent été inutiles.
« Autre exemple. J'ai fondé, à Loudéac, une école gratuite, dans le mois de novembre 1831. L'autorisation était de droit, d'après les ordonnances actuellement en vigueur, et pourtant, je ne l'ai pas encore obtenue, à la fin de .septembre 1832. Y a-t-il une raison quelconque de lemplacer un Frère sur-le-champ? Gela devient impossible, à moins de l'exposer à être traduit en police correctionnelle, car il faut que le Frère qui succède à l'autre soit préalablement autorisé, et cette autorisation n'arrive qu'au bout de plusieurs mois, ou n'arrive pas du tout. îVous sommes donc menacés, à chaque instant, d'une Saint-Barthélémy d'écoles.
(( ri serait à désirer, au contraire, q u 'on favori sàtlo concurrence entre tous les instituteurs, quels qu'ils fussent; c'est le seul moyen d'en avoir de bons, de répandre et>de faire fieurir l'instruction. Le monopole tue; la liberté vivifie et féconde tout autour d'elle. Pour donner à M. de Sivry une idée de l'arbitraire qui règne dans l'administration des écoles et de la passion que l'on met dans les discussions qui y ont rapport, je joins à cette note la copie d'un mémoire sur la suppression de l'école de Vitré, que j'ai adressé récemment au ministre, par l'intermédiaire de M. le général Bigarré et deJVl. Le préfet d'Ille-et-Vilaine. L'un et l'autre ont reconnu que j'avais parfaitement raison ; mais ni lun ni l'autre n'a cru pouvoir me donner l'assurance que justice me serait rendue!
(( En un mot, dans l'absence de toute loi, nous sommes livrés sans défense au caprice des comités cantonaux, la plupart mal composés, et aux volontés souveraines de l'Académie, qui, ainsi que je l'ai fait remarquer, saisit avec empressement toutes les occasions de nuire à des établissements qui ont le tort de v«loiir mieux que les siens, ou,