LES IDEES DE M. GUIZOT
du moins, de j>cira]tre tels à la plupart des pères de fainille.
« A cela, quel remède? L'exécution franche de la Charte, la liberté (1)! »
En attendant l'efFet de ce mémoire, M. de la Mennais résistait de son mieux aux menues tracasseries du despotisme académique.
Les comités canlonaux avaient hi prétention d'imposer à ses écoles des livres classiques. Il notifia au recteur de lacadémie de Rennes un refus poli, mais absolu. « Nous avons été obligés, lui écTivit-il, de simplifier les tableaux de lecture dont nous nous servions anciennement, quoiqu'ils fussent cependant hien moins compliqués que le nouveau syllabaire. Celui-ci ne convient donc nullement aux enfants des ca;nipagnes, dont Lesprit est sri peu ouvert.
« Il a un autre défaut plus grave. On n'y trouve ni les comniandeanents de Dieu, ni les commandements de FEglise, ni aucune prière en français, ni VAve Mana^ ni le Confiteor, en latin. Il est bon, sans doute, que les enfants sachent ce que c'est qu'un baromètre et un télégraphe; mais il est plus important encore qu'ils commencent à apprendre leurs prières en commençant à apprendre à lii-e (2). »
La liberté — une liberté relative du moins, — vint d'un homme à qui l'abbé Jean ne songeait pas à la demander, du protestant Guizot. Le 17 octobre 1832, Fancien ministre de l'Intérieur reprenait possession du porteteuille de l'Instruction publique. ^
M. Guizot, à qui l'on a reproché de ne pas aimer le peuple, parce qu'il ne flatta -jamais ses grossiers instincts, (^ait partisan d'une large diffusion de renseignement populaire; seulement, il le voulait varié selon les milieux, adapté aux besoins réels des populations, par-dessus tout
(r Cité par Ropartz, p. 380 et suivantes. L'estiiiiable biographe croit à tort, que cette note fut aidressée à M. de Salvandy.
(2) Lettre inédite, du 21 avril 1832. — Archives des Frères.
moral et religieux. « Et je n'entends pas seulement par là, disait-il, que l'enseignement religieux doit avoir sa place dans l'école, et que les pratiques de la religion y doivent être observées; un peuple n'est pas élevé religieusement à de si petites et si mécaniques conditions; il faut que l'éducation populaire soit donnée et reçue au sein d'une atmosphère religieuse, que les impressions et les habitudes religieuses y pénètrent de toutes parts. La religion n'est pas une étude ou un exercice auquel on assigne son lieu et son heure; c'est une foi, une loi qui -doit se faire sentir constamment et partout, et qui n'exerce qu'à ce prix, sur l'âme et sur la vie, toute sa salutaire leçon. C'est dire que, dans les écoles primaires, l'influence religieuse doit être habituellement présente. Si le prêtre se méfie ou s'isole de l'instituteur, si l'instituteur se regarde comme le rival indépendant, non comme l'auxiliaire fidèle du prêtre^ la valeur morale de l'école est perdue, et elle est près de devenir un danger (1). »
Il abordait le pouvoir avec le dessein d'assurer la liberté des associations religieuses, et, qui plus est, de favoriser leur développement, « les considérant comme les plus honorables concurrents et les plus sûrs auxiliaires que, dans ses efforts pour l'éducation populaire, le pouvoir civil pût rencontrer (2) ».
Avec un huguenot de cette nuance, il était facile de s'entendre. Informé des dispositions du Ministre, M. de la Mennaîs partit pour Paris, se présenta chez M. Guizot, et fut parfaitement accueilli. Le lendemain, il adressait • au haut fonctionnaire la lettre suivante :
« Monsieur le ministre, dans l'entretien que j'eus l'honneur d'avoir, hier, avec vous, vous avez bien voulu me promettre un secours d'argent pour m'aider à étendre les établissements d'instruction primaire que j'ai fondés en Bretagne. Je désire que ce secours me soit adressé à Ploërmel (Morbihan), parce que c'est là qu'est mon
(1) Mémoires pour servir à Vliistoire de mon temps, t. III, p. 69.
(2) IbicL, t. HT. p. 79.
APPEL A LA PHOÏECTION DVi MINISTRE 49
école normale, et que je compte l'employer à augmenter le nombre de mes instituteurs novices.
« On m'a alloué annuellement de deux à cinq mille francs depuis 1822 jusqu'à 1830, sur les fonds destinés à encourager l'enseignement primaire ; mais c'est moins à la question de la somme que vous m'accorderez, Monsieur le ministre, que j'attache du prix, qu'à recevoir du gouvernement une marque d'intérêt et d'encouragement. Je tiens beaucoup à ce que l'on sache que j'agis de concert avec lui, qu'il approuve mes ellorts et qu'il rend justice à la pureté de mes intentions (1). »
Le ministre promit beaucoup, et tint parole. Non seulement il assura à ce qu'il appelait « l'établissement normal de Ploërmel « un crédit annuel de deux mille francs, mais il se hâta de faire rouvrir l'école de Vitré et d'exempter les Frères de la garde nationale.
Cependant les tracasseries locales continuaient, et il était bien di fficile de les faire cesser tout à fait, puisqu'aucune loi n'avait encore organisé l'enseignement primaire. Fort des encouragements qui lui venaient de Paris, M. delaMennais n'hésitait pas à en appeler au ministre de la tyrannie de ses agents. Voici, entre autres, une réclamation qu'il lui faisait parvenir, le 15 avril 1833 :
u Vous m'avez permis, Monsieur le ministre, de m'adresser à vous directement, lorsque j'éprouverais quelque difficulté extraordinaire. En voici une à laquelle j'étais loin de m 'attendre, et à propos de laquelle il me serait agréable d'avoir une prompte réponse.
« Vous savez, je crois, que ma méthode consiste principalement a diviser une école en sections plus ou moins nombreuses, et à mettre, autant que possible, non pas un enfant, mais un Frère, à la tête de chaque section, d'où il résulte que les enfants font, dans nos grandes écoles, des progrès plus rapides que nulle part ailleurs, parce que leur travail est continu, et parce qu'ils reçoivent toujours la leçon directement du maître.
1) Lettre médite, du 15 décembre 1832. — Archives des Frères.
:>0 JKAN-MAIUK DE LA MENNAIS
« Soiivont, dans les paroisses même de campagne, deux Frère s tiennentensmnble une (Hîole de moins de cent enfant s, soit dans la môme pièce, soit dans denx pièces coniiguès, et ordinairement, c'est un très jeune Frère que je charge des enfants les moins avancés. Le traitement du second Frère n'est que de cent francs, et j'y gagne encore, en ce sens qu'il m'en coûte moins de le former en l'occupant ainsi d'une manière utile, que de le garder au noviciat : il s'insti'uit à l'aide de son confrère, et, un peu plus tard, c'est-à-dire quand le moment de le placer seul arrive, il a déjà une assez longue expérience des classes. Les merlleurs maîtres sont ceux qui ont passé par cette épreuve.
(( Mais cela deviendrait évidemment impossible si, comme on voudrait l'exiger maintenant, chaque Frère employé dans nos écoles devait être muni d'avance d'un brevet de capacité et d'une autorisation spéciale. Cette prétention, dont j'entends parler, ne me parait nullement fondée sur le reste des ordonnances, puisqu'il ne s'agit point de deux école-s distinctes, mais de deux maîtfes, dont l'un entièrement subordonné à l'autre, enseigne les éléments de la lecture et le catéchisme, afin que celui-ci n'ait à instruire que les élèves plus avancés et à peu près de môme force. J'ai donc l'honneur de vous adresser une copie de la réponse que je viens de fajire, sur cette question, à un curé dont on cherche à désorganiser la belle école, sous le vain prétexte qu'il n'y a dans la commune qu'un Frère autorisé. Il serait fort important pour moi de savoir positivement à quoi m'en tenir là-dessus : les deux Frères exercent dans le même local, et souvent les enfants de l'un vont dans la classe de l'autre, pour le catéchisme par exempte (1). »
Deux mois après, cette question était tranchée par la loi du 28 juin 1833, due à l'initiative de M. Guizot. Cette loi
('- Lettre inédite. — Archives des Frères.
LA LOI DU 28 JUIN 1833 l'A
créait un enseigaement primaire d'Etat. Pour comprendre les modifications qu'elle introduisait dans l'organisation des écoles congréganistes, il en faut rappeler les principales dispositions.
Désormais chaque commune de î' 'ance aura un instituteur; cet instituteur devra recevoir un traitement fixe, qui ne pourra être inférieur à deux cents francs, et sera complété par les rétributions mensuelles des élèves. On lui fournira, de plus, un local convenablement disposé, tant pour lui servir d'habitation que pour recevoir les élèves. Outre les écoles ordinaires, une école supérieure primaire sera créée dans les chefslieux de départements et dans les communes dont la population excède six mille habitants. De plus, dans chaque département sera fondée une école normale pour former des maitres. Cette école normale, destinée à préparer des instituteurs laïques, pourra être, aussi bien que les simples écoles dites communales, dirigée par des religieux. Enfin, à côté de l'enseignement public, les particuliers seront autorisés à ouvrir des écoles, à laconditicn qu'ils soient approuvés par les recteurs d'Académie, et iwturvus du brevet de capacité.
Cette loi était un bienfait pour la plupart des provinces de France, privées d'instituteurs capables.
A la Bretagne, que M. de la Mennais avait déjà couverte d'un réseau d'écoles, elle était moins nécessaire. Bien plus, elle allait créer au fondateur de graves difficultés. Sans doute, les Frères de l'Instruction chrétienne qui seraient reconnus instituteurs communaux recevraient, à ce titre, un modique traitement, et l'obligation où seraient les communes de leur fournir un logement épargnerait, en partie, à M. de la Mennaisja lourde charge de contribuer à la construction des écoles libres. Mais, d'autre part, il faudrait, plus que jamais, compter avec le mauvais vouloir de certains universitaires qui, aveugles partisans de l'école mutuelle, mettraient à trop haut prix les brevets de capacité. En outre, les Frères, devenus instituteurs communaux, seraient soumis, de ce chef, à toutes sortes
de contrôles qui pourraient singulièrement gcner le supérieur.
N'importe ! M. de la Mennais appréciait, plus que personne, l'appui légal que lui fournissait M. Guizot, et il accepta de bonne grâce la concurrence.
Pour continuer d'enseigner, il fallait des brevets, beaucoups de brevets : il se mit en* devoir d'en obtenir.
Ce n'est pas tout. Des écoles primaires supérieures allaient s'établir dan^ les villes. En créer de libres, c'était un moyen de faire le bien en grand. M. de la Mennais le comprit, et résolut d'en fonder une à Dinan.
Il suffisait, pour cela, d'organiser, selon les programmes officiels, les études du grand pensionnat que les Frères tenaient déjà dans cette ville (1).
M. de la Mennais se mit à l'œuvre, avec le concours de M. Querret. Celui-ci venait de rentrer dans la vie privée. Affligé d'une santé débile et rebuté de certains procédés peu délicats de ses chefs hiérarchiques (2 s il retrouva néanmoins son ardeur au travail pour venir en aide à son vieil ami.
Il entreprit de faire, deux fois par semaine, le voyage de Pleurtuit à Dinan et à Saint-Servan, afin de préparer, pour les mathématiques, les jeunes Frères qui aspiraient au brevet. De plus, il composa, à l'usage de leurs élèves les plus avancés, des traités d^ Arithmétique théorique
,1) Cette maison, dont nous avons raconté les modestes origines, s'était développée avec une rapidité surprenante. En septembre 1831, M. de la Mennais avait dû acheter, pour la somme de 2i000 francs, un bel enclos, où l'on construisit le vaste établissement qui existe encore aujourd'hui.
v2) M. Querret avait été lésé dans ses intérêts par la révolution de 1830. On se rappelle qu'ilavait quitté la faculté de Montpellier pour revenir en Bretagne. Considéré, jusqu'en 1830. comme professeur de faculté en congé, il avait joui de la moitié de son ancien traitement, tout en percevant ses honoraires de professeur au collège royal de Rennes. La nouvelle administration le mit en demeure d'upter entre les deux fonctions, et il retourna à Montpellier. Obligé, pour raison de santé, de regagner, encore une fois, sa province, il se vit privé, en 1833, de sa chaire d'enseignement supérieur et de sa pension de retraite. En présence de pareils procédés, il n'avait plus qu'à quitter l'Université. Les joies de la famille, de l'amitié et de l'étude consolèrent ses dernières années, qu'il passa à Pleurtuit,. dans sa propriété de la Motte.
L'ÉCOLE SUPÉRIEURE DE DINAN o3
et d'Algèbre^qm supportent toujours la comparaison avec les meilleurs manuels (1).
11 y avait alors, à quelques lieues de l'habitation de M. Querret, dans la commune de Ploubalay, un jeune maître qui devait, plus tard, faire honneur à l'institut, comme mathématicien, le frère Bernardin. Après ses six heures de classe quotidienne, il trouvait moyen de se rendre, plusieurs fois par semaine, au château de la Motte, oii M. Querret lui donnait des leçons ; puis, rentré à Ploubalay, il passait une partie des nuits au faite d'une maison en construction, oii il avait installé un observatoire astronomique. Son maître disait de lui, quelques années après : « J'ai enseigné probablement près de deux mille élèves dans ma vie ; sur ce nombre, je ne crois pas en avoir •rencontré plus de quatre comme le frère Bernardin. » Nous verrons, plus tard, quel parti sut tirer' M. de la Mennais de ce talent, que rehaussait une simplicité charmante et une admirable humilité.
Parmi les matières marquées au programme des examens officiels figurait une scie::ce qu'on aurait pu croire nouvelle, tant elle tenait peu de place jusqu^alors dans l'enseignement primaire : la géographie. 11 n'en existait pas de bons manuels classiques. Qu'à cela ne tienne!
,1) U publia successivement, de 1822 à 18;3.j, « à J'usage des écoles des Frères de l'Instruction chrétienne, » des Leçons élémentaires d'Arithmétique pratique ; des Leçons élémentaires (TAriilimétique théorique; de? Leçons élémentuives d'Algèbre et dea Exercices sur les leçons élémentaires d' Arithmétique. 11 avait cédé la propriété de ces ouvrages aux Frères, qui les vendaient à leur maison de Saint-Servan. Avec une touchante modestie, M. Querret se donne, dans la préface de ses traités, comme travaillant sous la direction et d'après les vues de M. de la Mennais.
« L'intelligence des enfants très jeunes, dit-il, n'est pas,''en général, suffisamment développée pour qu'il soit possible de faire marcher de front, à leur égard, l'étude de la théorie de l'arithmétique avec celle de la pratique : c'est pour cette raison que M. de la Mennais lait d'abord exposer, dans ses écoles, la simple pratique du calcul. Mais lorsque l'enfant avance en âge,... le moment est venu alors de soulever le voile par lequel sont liées les unes aux autres les vérités mathématiques qui lui ont été enseignées. Aussi estce celui que M. de la Mennais choisit pour introduire dans les classes d'arithmétique l'étude de la théorie. — (Avertissement des Leçons élémentaires d'Aritlimé tique théorique, Saint-Malo, H(.vius, 1835.) — Cet hommage, rendu par un homme du métier à la sagesse pédagogique de notre héros, même en des matières où l'on aurait pu douter de sa compétence, nous semble particulièrement digne d'attention.
L'infatigable fondateur en composera un lui-même. Nous en avons eu le manuscrit sous les yeux, et nous y avons reconnu les qualités d'ordre et de clarté qui distinguent tous les écrits de l'abbé Jean. Mais hélas j pour composer, il faut des loisirs, et où les prendre dans une vie à ce point surchargée?
« Ma géographie n'avance pas, écrivait-il au frère Laurent : le temps me manque pour y travailler (1).
Cette fois, le courageux ouvrier avait trop présumé de ses forces : son manuel de géographie est une des rares œuvres pédagogiques qu'il n'ait pu conduire à bonne fm.
D'ailleurs, tant de labeurs n'étaient point stériles. Les jeunes ecclésiastiques à qui M. de la Mennais voulait confier des classes dans son école supérieure de Dinan, comme MM. Mermet, Doucet et Houet, obtinrent, ainsi que plusieurs Frères, le brevet exigé (2), et rétablissement, avec son personnel choisi de maîtres et d'élèves, s'ouvrit, à la rentrée de 1835, sous les meilleurs auspices.
Une retraite avait été prêchée aux en^fants de TécoJe primaire, quelques mois auparavant, par M. de la Mennais, assisté de tous les prêtres de Dinan. Mgr 4e la Romagère, qui semblait enfin rendre justice à son ancien grand vicaire, vit là un excellent emploi de ses
(1) Letti'e inédite du 5 octobre 1834. — Archives des Frères.
(2) Le 4 septembre 1835, M. de La Mennais écrivait à M. Querret :
« Cher ami, que Dieu soit béni, et vous après! M. Mermet, M. Houet, brevetés du premier degré! Cinq Frères brevetés du second degré, M. Macé idem! Sur dix candidats, deux seulement ajournés, n'est-ce pas chose merveilleuse, miraculeuse et bien propre à exciter votre zèle? Dieu s'est servi de vous pour opérer celte espèce de prodige : il a récompensé votre dévouement si généreux à une œuvre qui est si éminemment la sienne. Mais il faut que vous m'aidiez à tirer parti du succès que nous venons d'obtenir; c'est-à-dire qu'il faut que vous me fassiez un projet de prospectus d'une école de premier degré à Dinan. Occupez-vous-en tout de suite, je vous' en prie, car cela presse, et envoyez-moi votre travail dans le plus bref délai, car je veux le faire imprimer au plus tôt. Quelques jours perdus, ce serait perdre beaucoup. Hâtez l'impression de la Théorie d'arithmétique. Je n ai que le temps de vous embrasser, et vous savez avec quelle tv3ndresse je le fais, ce qui est fort heureux, car je ne pourrais pas vous le dire. » — Ropartz, p. 401.
ESTIME DE i\i. GUIZOT POUR L'ABBÉ JEAN 55
facultés oratoires, ei oiVrit de donner lui-même quelques inslruclions. « Il faut bien l'aider, disait-il en parlant de M. de la Mennais : il nous rend tant de services! »
Lorsque l'abbé Jean vit tout son personnel en état de faire bonne figure devant les inspecteurs généraux de l'Université, il fut heureux de montrer au ministre comment il profitait de sa modeste subvention. M. Guizot fut charmé de sa confiance, et il a raconté dans ses Mnnoires, avec un accent de sympathie qui ne lui est point familier, avec quelle loyauté l'abbé Jean avait réclamé son contrôle;
« Le nom du fondateur, dit-il, son esprit à la fois simple et cultivé, son entier dévouement à son œuvre, son habileté pratique, son indépendance envers son propre parti, sa franchise dans ses rapports avec le pouvoir civil, tout en lui m'inspirait un confiant attrait, et il y répondit au point de provoquer lui-môme (rare abandon dans un ecclésiastique), l'inspection du gouvernement dans ses écoles. Il m'écrivait, le 3 mars 18H4 : (( Lorsque j'eus l'honneiir de vous voir dans le mois (( d'octobre de l'année dernière, vous eûtes la bonté de (( me dire qu'un inspecteur général de l'Université (( visiterait de votre part, en 183 i, mon établissement « de Ploërmel. J'ai le plus grand désir de voir s'accomplir « cette promesse ; mais je voudrais savoir à quelle époque « M. l'inspecteur pourra venir, car, autrement, il est « presque certain qu'il ne me trouverait pas ici, à cause « des continuels voyages que je suis obligé de faire dans « cette saison. Cependant, il m'importe beaucoup de (( m'entretenir avec M. l'inspecteur; j'aurais à lui dire « une foule de choses qui sont d'un grand intérêt pour « le progrès de l'instruction primaire en Bretagne (1). »
Et le narrateur compare « cet honnête et ferme Breton, devenu un pieux ecclésiastique et un ardent instituteur du peuple, absolument enfermé dans son état et dans son œuvre », à son frère, « ce grand esprit égaré dans
\'\ Mémoires pour servir à l'histoire de mon temps, t. 111, p. 81.
ses passions, tombé parmi les malfaiteurs intellectuels de son temps (1). »
Cette haute estime de l'abbé Jean, M. Guizot la garda toute sa vie. Il devait lui en donner, en 1851, un témoignage décisif. Il voulait, à cette date, fonder une école clans sa propriété du Val-Richer, commune de Saint-Ouenle-Paing, dans le Calvados. Il ne craignit point, lui protestant, de la confier à un fils de M. de la Mennais.
« Je voudrais, écrivait-il ^ celui-ci, que la maison fût occupée par un de vos Petits Frères. J'en suis d'accord avec le maire et le curé de la commune. Je crois que la population accueillerait un de vos Frères mieux que tout autre instituteur. Pouvez -vous m^en donner un? Quels en seraient les frais et les conditions? Vous seriez bien aimable de me répondre le plus tôt possible à cet égard. J'ai la confiance que, si vous pouvez répondre à mon désir, vous me ctioisirez un Frère d'un caractère sûr et d'un esprit intelligent et conciliant. L'inlluence du maître d'école sur la moralité et la paix de la commune est encore plus importante que ses leçons aux enfants (^. »
En 1834, la faveur du ministre était, pour l'œuvre de l'abbé Jean, un appoint précieux. Elle ne pouvait, hélas I faire taire entièrement les rancunes impies qui, de tout temps, sous couleur de libéralisme, ont poursuivi les institutions catholiques.
Dans sa séance du 15 février, la Chambre des Députés s'occupa des Frères de Ploërmcl. Ils avaient été dénoncés par un conseil municipal d\ine bourgade bretonne. Des apôtres du laïcisme, comme Le Provôt, Salverte, Glais- Bizoin, essayèrent de soulever l'opinion contre une œuvre qui contrariait les plans de la secte voltairienne. L'un représentait l'institut des Frères comme une congrégation
(1) Mémoires pour servir à l'histoire de mon temps. I. III, p. 82.
(2) Cité dans la Chronique de l'Institut des Frères de Vlnstruction chrétienne, n" du 31 mai 18T9.