‹ Jean-Marie de la Mennais, 1780-1860Chapitre 180 sur 260 · DERNIERS TRAVAUX. DERNIÈRES CONTRADICTIONS · texte numérisé non relu

DERNIERS TRAVAUX. DERNIÈRES CONTRADICTIONS

M. de la Mennais écrivait, le 24 mai 1852 : « Mes travaux se multiplient à mesure que ma santé décline et que mes forces diminuent (1). »

En confiant cette plainte à M. l'abbé Richard, vicaire général de Nantes, il songeait, sans doute, à ses récentes fondations de Gascogne , d'Angleterre et de Normandie , aux nombreuses paroisses bretonnes qui lui demandaient vainement des écoles, aux remaniements et aux mutations que lui imposait la loi Falloux. Il songeait aussi aux soucis que lui faisait prévoir le digne vicaire général.

Le malentendu est, ici-bas, la grande épreuve des ge ns de bien appliqués à une œuvre commune. On sait si elle a été épargnée à M. de la Mennais. Sans le vouloir , un prélat digne de toute estime , Mgr Jaquemet , évêque de Nantes, va, de nouveau, la lai imposier.

Les écoles chrétiennes du diocèse de Nantes étaient partagées entre les Frères de l'Instruction chrétienne et les Frères de Saint-Gabriel, les premiers confinés au nord,

(1) Lettre inédite. — Archives des Frères.

PROJET DE Ms^ JAQUEMET 549

les autres au midi de la Loire , selon la convention de 1826.

Longtemps, M. Angebault avait exercé sur tous un contrôle aussi diligent que paternel, et ses démarches avaient épargné à M. de la Mennais plus d'un voyage dans la Loire-Inférienre.

Après son départ, moins exactement renseigné, le Père ne put veiller d'aussi près aux intérêts de la région ; le diocèse cessa presque entièrement d'envoyer des novices à Ploërmel, et M. de la Mennais n'y fonda plus que de rares écoles.

C'était précisément l'époque oii la confiance se détournait des instituteurs laïques pour venir aux religieux.

N'obtenant, ni de Saint-Laurent, ni de Ploërmel, le secours dont il estimait avoir un pressant besoin, Mgr Jaquemet résolut de fonder une nouvelle société de Frères, sur le modèle des deux autres, et de l'établir dans son diocèse. On verrait ainsi, duns le pays nantais, trois instituts religieux appliqués à la même œuvre, avec des règles à peu près semblables, mais séparés par les traditions et les usages, sinon par les intérêts. L'entreprise était délicate. Comment faire croire, en effet, que la nouvelle société n'aurait pas les préférences de levêque? Comment ôter à cette fondation tout caractère désobligeant vis à vis de M. de la Mennais?

Mgr Jaquemet s'y appliqua de son mieux. Il écrivit au Père, le 8 mars 1852:

/ (( Monsieur le supérieur, le concours si bienveillant que vous m^avez prêté, en m'aidant à répandre l'instruction chrétienne dans les paroisses de mon diocèse, me fait un devoir de vous entretenir d'un projet que je médite depuis quelque temps, et c'est à vous que je veux faire une de mes premières communications à ce sujet.

(( Je suis profondément reconnaissant de l'empressement que vous avez toujours mis à envoyer vos Frères dans les paroisses qui les demandent ; j'ai été heureux de recueillir, dans mes visites pastorales, les témoignages

dia bien qu'ils fant dans nos campagnes. Mon regret esit qu'il y ait un trop grand nombre de paroisses privées de ces bons instituteurs, soit paT défaut de ressources, soit à raison d'autres circonstances. Le désir de faire participer toutes nos paroisses, s'il était possible, aux avantages d'une instruction solidement chrétienne m'a inspiré la pensée de réunir quelques jeunes gens pour l^s former à l'enseignement primaire. Je les enverrais là où vos Frères ne peuvent aller ; ils suppléeraient au bien que ceux-ci ne peuvent faire partout. Si Dieu bénissait ce projet, j'essaierais de conduire ces jeunes gens à la vie religieuse ; ce serait une association bien humble et bien modeste.

(( Le diocèse de Nantes me paraît offrir un champ assez vaste pour que plusieurs ouvriers y travaillent à la fois. Nos jeunes instituteurs viendraient glaner quelques épis à la suite de vos bons Frères de l'Instruction clfrétienne et des Frères de Saint-Laurent.

« Telle est ma pensée, qui, du reste, n'a point reçu un commencement d '-exécution. Je tenais à vous en parler tout d'abord, puisque c'est de concert avec vous que je désire faire l'œuvre de Dieu dans mon diocèse, en y répandant les bienfaits de l'éducation religieuse , et j'espère bien de la miséricorde de Notre-Seigneur que nous y travaillerons avec d'autant plus de succès, que nous mettrons en commun nos efforts. »

Tout en rendant justice au zèle de l'évêque, M. de la Mennais ne fut pas dupe de ces bonnes paroles. Retirer immédiatement ses Frères «ut paru l'acte d'une susceptibilité ombrageuse et causé au prélat de graves embarras. Il n'en eut pas la pensée, mais il ne dissimula, ni son étonnement, ni les conséquences faJtales de l'ajcte qui se préparait.

« Monseigneur, écrivit-il, depuis déjà assez longtenaps j'ai entendu dire de divers côtés que Votre Grandeur se proposait de créer une congrégation de Frères instituieurs, lesquels, naturellement, un peu plus tôt ou un peu plus tard (car ce ne peut être qxi'une question de temps),

0BSERVAT101^5 DU SUPERIELMI DES FRERES . 551

seraient chargés de la plupart des écoles chrétiennes rurales de votre diocèse.

« Je n'ai pu, Monseigneur, qu'applaudir à votre zèle et souhaiter un plein succès à cette œuvre naissante. Mais, en même temps, je n'ai pu me dissimuler que la position de mes Frères dans le diocèse de Nantes allait être totalement changée, et je me suis demandé devant Dieu quel parti j'avais à prendre. 'Permettez que j'aie l'honneur de vous exposer avec une entière franchise toutes mes pensées sur cette grave afTaire.

« 1^ Il m'a toujours semblé que deux congrégations de Frères ayant absolument le même but et à peu près les mômes conditions d'existence ne pourraient vivre longtemps en paix et prospérer dans le même diocèse. M. Deshayes, mon vénérable ami, de si sainte mémoire, en était convaincu comme moi.

« Lorsqu'il quitta Auray pour aller à Saint-Laurent, il emmena avec lui dix Frères pour former le noyau d'une congrégation nouvelle, distincte de celle que nous gouvernions ensemble. Mais, afin d'éviter qu'il y eût, dans la suite, rivalité entre elles, nous sollicitâmes de concert et nous obtînmes une ordonnance, royale, qui donnait à chacun'e une circonscription particulière. De plus, il fut convenu entre nous qu'aucun Frère de Saint-Gabriel n'exercerait sur la rive droite de la Loire, et qu'aucun Frère de Ploërmel ne serait placé sur la gauche.

« 2° Plus récemment , quand j'ai envoyé des Frères aux colonies, j'ai refusé une forte allocation qui m'était ofïerte par M. le ministre de la Marine, à condition que je fournisse un certain nombre de Frères à Bourbon, lesquels auraient joui d'un traitement annuel de IGOO francs.

« Et pourquoi ai-je renoncé à un avantage si précieux pour mon œuvre? J'y ai renoncé, Monseigneur, uniquement parce que d'autres Frères étaient déjà établis dans cette île. Le ministre accueillit mes observations, et jugea, comme moi, qu'il ne serait pas sage d'introduire deux congrégations de Frères dans la niême colonie.

« 3*^ Je pourrais citer d'autres exemples qui prouvent

que, depuis l'origine de mon institut, j'ai toujours eu une invincible répugnance à admettre, dans les campagnes surtout, ce mélange d'écoles de même espèce dirigées par des congrégations différentes. On peut, sans doute, être d'un autre avis^ et je n'engage personne à préférer le mien ; mais mes convictions sont anciennes ; elles ont été mûries par la réflexion, confirmées par l'expérience, et, par conséquent, on ne peut trouver mauvais que j'agisse d'après elles et que je ne veuille entrer en aucune manière dans un plan d'organisation d'écoles qui leur est opposé.

« 4° Voyons maintenant oi^i nous en sommes pour nos écoles du diocèse de Nantes. J'ai, dans le diocèse, 32 établissements qui occupent 49 Frères. Mais 49 Frères employés en supposent environ 70 en disponibilité, car il faut toujours en avoir au moins plusieurs disponibles pour reniplacer les malades, les inconstants, etc. ; autrement les écoles seraient exposées, à chaque instant, à être suspendues, ce qui serait un désordre complet, et ce qui amènerait bientôt et inévitablement leur ruine.

« 5^ Je n'ai jamais eu du diocèse de Nantes un centime de secours ni d'aumône. ,

« Il résulte de cet exposé que les écoles de Nantes sont pour moi un fardeau énorme, et que, si je ne consultais que mes intérêts, je les abandonnerais toutes demain. Cependant bien différentes sont mes intentions, et, à moins d'événements imprévus, je ne précipiterai rien, je ne feiai point de Saint-Barthélémy.

« Mais il ne faut pas s'y tromper, une fois Fébranlement commencé, il ne dépendra pas de moi de l'arrêter; je serai obligé, quoique à regret, de rappeler successivement mes Frères pour les rendre, jusqu'au dernier, aux autres diocèses de Bretagne, fl'oîi ils sont presque tous originaires, et qui nous les demandent avec de si vives instances. Cela ne peut être long.

« Dieu veuille, Monseigneur, que vous parveniez à former promptement assez de sujets pour combler les vides que nous laisserons, et suffire à tous les besoins!

Page 1