EN TENTE MÉNAGÉE PAR M. RICHARD
Je serai heureux du bien que vous aurez fait sans mon concours, tout autant que si je l'avais fait moi-même. »
Mgr Jaquemet vit qu'il faisait fausse route. Convaincu qu'il ne poursuivrait pas son projet sans blesser profonde'ment le supérieur, il y renonça pour adopter une autre combinaison. Voici l'idée qu'il soumettait, le 2 avril, à M. de la Mennais :
« Je désirerais pouvoir vous entretenir de vive voix au sujet de ma dernière lettre, et de celle que vous m'avez fait Phonneur de m'adresser. Dans l'impossibilité où je suis de faire le voyage de Ploërmel, je compte vous envoyer M. l'abbé Richard, un de mes grands vicaires.
« Je serais désolé d'affliger en rien le respectable supérieur d'une congrégation qui a rendu de si grands services à mon diocèse, et dont le concours me devient, chaque jour, plus précieux ; mais je pense qu'il ne sera pas impossible de concilier avec les vues de votre expérience les besoins et les intérêts de mon diocèse. Ces besoins et ces intérêts demandent que je multiplie dans les écoles de nos paroisses les Frères instituteurs. Les magistrats me le demandent, comme les curés et les populations. Si votre congrégation peut satisfaire à ce désir, je n'ai pas lieu de rien fonder de nouveau^ et si elle ne le peut pas, peut-être consentiriez-vous à établir, dans mon diocèse, un nouveau noviciat qui, en développant, dans ces contrées religieuses, les vocations, faciliterait l'accomplissement de mon désir.
« M. Fabbé Richard conférera avec vous, si vous le permettez, de ces importantes et difficiles questions. »
M. Richard vint à Ploërmel. A la vue de ce prêtre humble et doux, dont Féminente piété garantissait la droiture, M. de la Mennais retrouva son affabilité et son abandon. Pendant tout un jour, le fondateur des Frères et le délégué de Févêque de Nantes discutèrent les moyens de concilier les désirs de Mgr Jaquemet avec
les intérêts de la congrégation. On unit par admettre ridée d'uiQ postulat ou noviciat ^préparatoire, qui serait forndé dans le diocèse de Nantes pour favoriser les vocations, .et dont les sujets seraient admis à Ploërmel après quelq)ues mois d^épreuve.
Le vicaire général partit enclianté ; Tévêque ratifia les préliminaires d'entente posés à Ploërmel, et, vin mois après , une convention était signée entre les deux puissances .
On avait traité à peu près sur les mêmes bases que pour l'œuvre de Gast'^gne.
Pour les premiers frais, le prélat mettait à la disposition du supérieur une somme de six mille francs. Celui-ci avait rintention de joindre au petit noviciat un pensionnat, afin de fournir aux Frères les ressources indispensables. On s'entendit également sur ce point, et le frère Joseph- Marie, économe de la maison-mère, fut envoyé à Nantes, afin de trouver un immeuble propre à la nouvelle fondation.
On se fixa, aiprès diverses recherches, sur le château historique de la Papotière, situé dans la commune de Doulon, à quelques kilomètres de Nantes, et habité^ au quinzième siècle, par le favori du duc François II de Bretagne, Pierre Landais. La famille de Becdelièvre, qui le possédait, ne consentit pas à l'aliéner ; les Frères durent se contenter d'un bail de trois ans : ils ne devaient pas le regretter.
G'^st le 1^'' octobre 1852 que la petite communauté s'installa dans le vieux castel à demi ruiné. Elk devait être gouvernée par le frère Thadée , vrai modèle d'activité discrète, à qui M. de la Mennais confiait le droit d'avertissement et de réprimande sur tous les Frères de la région.
Les commencements furent pénibles. Au mois de février 1833, la maison ne comptait que huit postulants et trois pensionnaires. Mais peu à peu le mérite du frère Thadée attira la confiance des familles. Les pens-ioanaires vinrent nombreux, tandis que les candidats à
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la vie relig^ieiise s'obstinaient à rester rares. Au mois d'aoûtl857, on calculait, à Ploërmel, qu'en quatre ans, la Papotière n'avait pas fourni plus de trente postulants. G était peu ; il fut bientôt démontré qu'ii y avait avantage à supprimer ce noviciat préparatoire, et Ton s'y résolut.
'Cette fondation, qui ne réussissait pas sous la forme désirée, avait été néanmoins le point de départ d'un progrès incontestable.
On avait posé, à la Papotière, le principe des ju venais pour le recrutement de l'institut, et c'est en l'appliquant de nouveau, depuis 1876, que la congrégation a vu s'élever, dans des proportions inouïes jusqu'alors, le nombre de ses novices^
Les postulants de la Papotière furent remplacés par de simples pensionnaires, qui, plus que jamais, s'entassèrent dans l'école du frère Thadée. I)ès 1857, il fallait leur donner un aumônier; en 1861, ils devront déserter la vieille maison trop étroite, pour aller peupler le magnifique établissement de Notre-Dame de Toutes- Aides, qui a mis le sceau à la réputation des Frères, dans le pays nantais (1).
M. de, la Mennais avait trouvé dans M. l'abbé Riohard un ami qui , tout en lui rendant les plus signalés services dans la Loire-Inférieure, devait lui . procurer, jusqu'à ses derniers jours, la consolation qu'il appréciait le plus au monde, celle de converser avec un saint prêtre.
C'est M. Richard qui faisait, au nom de l'évêque, la visite annuelle des écoles des Frères. Chaque année, au mois d'août, il venait à Ploërmel rendre compte au fondateur de l'état de l'institut dans le diocèse de Nantes. Nous avons sous les yeux les notes qull prenait, au cours de ses tournées, pour les communiquer au vénéré Père. Rien de plus mesuré et de plus sage ; rien qui
(1) A l'époque même où les élèves de la Papotière étaient transférés à Notre-Dame de Toutes-Aides, le pensionnat du Thabor, fondé à Rennes par le Père en 1848, prenait un accroissement qui n'a fait que s'accentuer depuis lors. Cette maison est devenue, sous l'administration du frère Stanislas Kostka, un excellent établissement d'enseignement moderne.
révèle mieux l'esprit de foi qui, dès lors, dictait tous les actes du futur archevêque de Paris (1).
C'est à M. Richard que le fondateur des Frères dut d'entrer en relation de confiance et presque d'amitié avec Mgr Jaquemet. Ces deux hommes, dont le zèle avait failli se heurter avec un douloureux éclat, s'apprécièrent bientôt, grâce à la médiation du grand vicaire, et le prélat ne manqua pas une occasion de témoigner son estime au vieux supérieur.
Celui-ci n'était jamais en retour de courtoisie, surtout avec les évêques. L'occasion s'offrit, en 1856, d'afficher son respectueux attachement pour Mgr Jaquemet. Une vaste église, véritable joyau d'architecture- gothique, venait de s'élever à Ploërmel dans l'enclos des Frères.
C'est à l'évêque de Nantes que M. de la Mennais offrit delà consacrer. Mais nous devons, tout d'abord, rappeler l'histoire de cette construction, un des tours de force les plus étonnants du fondateur.
Il avait écrit, le 23 octobre 1850, à un missionnaire du Saint-Esprit : « Tout m'annonce que mon séjour sur cette terre ne sera pas long, et je puis dire avec l'Apôtre : Tempiis resolutionis meœ instat (2). »
L'événement qu"il envisageait de sang-froid, les Frères le redoutaient alors, et voyant l'œuvre du fondateur* inachevée, ils le pressaient d'utiliser, pour le bien de l'institut, une influence dont ne jouirait pas son succès-^ seur.
Le vieux sanctuaire des Ursulines ne pouvait plus contenir les Frères à l'époque des retraites, et, de plus, tombait en ruines. Il fallait une nouvelle cha-
(1) En 1901, S. E. le cardinal Richard a bien voulu adresser son témoignage écrit, en faveur des vertus de Jean-Marie de la Mennais, au tribunal constitué, à Ploërmel, par les ordres de Mgr l'évêque de Vannes, en vue de la béatification du serviteur de Dieu.
(2) « L'époque de ma dissolution est proche. » — Lettre inédite au R. P. Gauthier. — Archives des Frères.