‹ Jean-Marie de la Mennais, 1780-1860Chapitre 183 sur 260 · REFUS D'UN TOM'BEAU DANS LA CHAPELLE · texte numérisé non relu

REFUS D'UN TOM'BEAU DANS LA CHAPELLE

Les assistants s'approchent, déconcertés..

« Vous allez" me dire, déclare le supérieur, pourquoi vous avez fait creuser ce caveau. »

Il fallut avouer la vérité.

« Ainsi, voilà qui est prouvé;, reprit M. de la Mennais, vous n'auriez pas tenu compte de ma volonté formelle, que je vous avais pourtant fait connaître ! il faut qisje j^appelle le notaire pour dresser un acte qui vous force à respecter mes intentions. Je veux être enterré dans le cimetière commun, au milieu de vous tous. Que ce caveau soit comblé sur le champ ! Ma place n'est pas ici ! »

Un des assistants* alla consullier le notaire, que le supérieur menaçait d'appeler.

« Faites murer simplement le caveau, dit l'officier public. L'acte que je pourrais dresser ne vous obligerait d'aucune sorte. Vous serez libres^, plus tard, de procéder à une exhumation et de rapporter le corps dans l'église . »

On suivit le conseil ; l'avenir devait le justifier.

La chapelle était achevée à la fin d^août 1854. En contemplant ces voûtes aériennes, vers lesquelles monteraient désormais, plus libres et plus joyeuses, les prières de ses fils, le fondateur tomba à genoux et s'abîma dans une 'humble action de grâces. De quel cœur il répéterait maintenant le Qtiam dilecta tabernacida tiia^ qui avait été la règle de sa vie !

Lorsque^, le 8 septembre suivant, au soixante-quatorzième anniversaire de sa naissance, il célébra, pour la première fois, la sainte messe dans le gracieux sanctuaire, c'est encore par un Te Deiim enthousiaste qu'il termina la cérémonie.

LMglise-mère de l'institut méritait d'autres honneurs. A.près entente avec Mgr Jaquemet, on fixa au 10 septembre 185.6 la date de sa consécration.

Déjà, à la demande de M. Richard,, le corps d'un martyr des catacombes, saint Félicissime, avait été destiné à la chapelle de Ploërmel, et, depuis le 11 octobre 1855, les précieuses reliques reposaient au milieu des Frères.

' Invité à la cérémonie du 10 septembre, Mgr de la Croix avait reculé devant les fatigues d'un long voyage, mais, jouant gracieusement sur son nom, il avait tenu à offrir les croix sur lesquelles devait couler Thuile de la consécration.

La fête, favorisée par un ciel radieux, attira à Ploërmel un immense concours. Après la fonction sacrée,, Mgr Jaquemet et M. Richard comblèrent d'attentions le vieux supérieur. Le lendemain, ils durent repartir pour Nantes, mais, en passant devant l'église qu'il venait de consacrer, le prélat fit arrêter sa voiture, en descendit, et alla baiser pieusement le seuil de ce lieu vénérable, oij tant d'âmes désormais s'offriraient en holocauste. La dédicace de cette solennité fut célébrée, à Ploërmel, pendant huit jours.

Ce xievait être la dernière grande joie du fondateur.

11 est arrivé à Tâge au delà duquel, selon le Psalmiste, il n'y a plus que misère et douleur (1). Aussi, les deuils, les séparations et les regrets vont-ils remplir ses dernières années, sans parler des contradictions que les ennemis de ses œuvres lui susciteront jusqu'au bout.

Dès maintenant, malgré les consolations que lui ménage la Providence, son âme est sous le pressoir. Avant de raconter ses deuils de famille, signalons deux épreuves qui lui viennent du dehors, et dont l'une menace son honneur, l'autre, la durée de soii institut.

Lorsque, vers 1850, le bréviaire romain fut introduit dans les diocèses de Bretagne, on composa, à l'usage des fidèles, des recueils d'offices extraits des nouveaux livres liturgiques. Sur le conseil du Père, M. Guijloux ajouta au Bréviaire des laïques, publié en 1847, un Paroissien qui, outre des extraits du missel et du bréviaire romains^ contenait quelques rares frag-

(1) Et amplius eorum labor et dolor. Ps. lxxxix, 10.

LE PROCES VATAR 561

ments des offices propres aux diocèses de Rennes, de Saint-Brieuc et de Quimper. L'impression en fut confiée à un vieil ami de M. de la Mennais, M. de Lamarzelle, domicilié à Vannes.

Or, un imprimeur de Rennes, M. Vatar, cousin de Mgr Brossais-Saint-Marc, avait obtenu le privilège exclusif d'imprimer les Propres [i) des trois diocèses en question. Lorsque parut ' le Paroissien des Frères, il se prétendit lésé dans ses droits, et poursuivit en contrefaçon M. de Lamarzelle. Malgré les déclarations des évoques de Quimper et de Saint-Brieuc, qui, tout en cédant à M. Vatar le droit d'imprimer le Propre liturgique de leur diocèse, n'avaient nullement voulu empêcher qu'on en fit des extraits à l'usage des fidèles, l'imprimeur des Frères fut condamné à la saisie de tous les exemplaires non vendus et aux dépens.

M. de Lamarzelle n'était pas seul atteint ; le supérieur de Ploërmel, auteur désigné du Paroissien, portait, devant Topinion, la responsabilité d'avoir trempé dans une contrefaçon. Fort de son entière bonne foi, il conseilla à M. de Lamarzelle d'appeler de ce jugement devant la cour de Rennes. Il ignorait alors que, non content d'autoriser M. Vatar à poursuivre l'imprimeur de Vannes, Mgr Brossais -Saint-Marc l'y avait fortement engagé, et qu'à son défaut, il se déclarait prêt à revendiquer lui-même ce qu'il regardait comme son droit.

A peine informé que, derrière Timprimeur de Rennes, 11 y avait un évêque, M. de la Mennais revint sur ses pas, et négocia un arrangement avec un grand vicaire de Mgr Saint-Marc, agissant au nom du prélat (2).

Il voulait éviter à tout prix de mettre en cause

(1) On appelle ainsi les appendices ajoutés au missel et au bréviaire romains, et qui contiennent les offices des saints locaux.

(2) U commence par réduire Taliaire à ses véritables proportions : « Restent donc, écrit-il à M. l'abbé Combes, les extraits du « Propre » de Rennes, consistant dans quelques vieux bouts de Messes, formant ensemble une page à peine, et sept oraisons fort curieuses, qui ne sont pas moins du domaine public que le Credo, le Pater, V Ave et le Confiteor. En réalité, voilà donc à quoi se réduit un si grand procès ! »

Févêque de Rennes devant les tribunaux ; mais, d'autre part, il ne pouvait sacrifier tout à fait les intérêts d'un homme qui, à son occasion, venait de subir une sorte de flétrissure. Le prélat fut inexorable. Il repoussa les propositions les plus raisonnables et se déclara prêt à poursuivre l'affaire devant toutes les juridictions.

Soutenus par les évêques de Quimper et de Saint- Brieuc, MM. de la Mennais et de L'amarzelle avaient toutes les chances de succès. Plutôt que de plaider contre Mg-r Saint-Marc, le supérieur des Frères abandonna tousses droits. « Monseigneur, écrivit-il au prélat, par respect pour la religion, dont l'honneur m'est cher avant tout, je ne veux pas que l'odieux et ignoble procès de M. Vatar contre M. de Lamarzelle soit plaidé dans votre ville épiscopale. Nous payerons loOO francs à M. Vatar, et nous tenons à sa disposition et à la vôtre tous les livres de prières dont vous avez demandé la" saisie et qui ne sont pas encore vendus. Hélas ! je ne suis pas celui qui perdra le plus dans cette affaire : je n'y perdrai que de l'argent (1) ! »

Ces contradictions, suscitées par des dignitaires ecclésiastiques, et d'autant plus cruelles qu'il en vénérait davantage les auteurs, avaient rempli sa vie entière. Il ne s'y accoutumait pas , elles s'ajoutaient, d'ailleurs, aux tracasseries de ses vieux adversaires, que la loi de 1850 n'avait point totalement désarmés, et qui trouvaient, dans de récents décrets, de nouveaux moyens de vexation.

Le coup d'Etat du 2 décembre avait remis en question la loi Falloux. Si le nouveau ministre, M. Fortoul, n'osait ou ne pouvait en changer les dispositions fondamentales, il lui faisait subir de profondes altérations. C'est ainsi que la nomination des instituteurs commu-

(IV Lettre médite du 26 juin 1853. — Archives des Frères.

PAUL LAMAGHE 56^

naux avait été retirée aux conseils - municipaux pour être confiée aux recteurs. D'autres mesures arbitraires se préparaient.

Sentant la liberté lui échapper légalement, le supérieur des Frères s'efForçait de la retenir par des moyens fort justes, mais non toujours prévus pailles règlements.

Naturellement, il trouvait des censeurs dans les fonctionnaires locaux de l'Université; mais parfois ces censeurs étaient indulgents. La lutte fut d'abord courtoise.

Le recteur de l'académie des Gôtes-du-Nord était, depuis 1850, un des fondateurs des conférences de saint Vincent de Paul, partisan décidé de la liberté d'enseignement, M. Paul Lamache. Cet excellent chrétien avait accepté un poste délicat, pour travailler à faire vivre en paix deux forces rivales, destinées à agir utilement l'une sur l'autre par une bienfaisante concurrence. C'est dire que l'entente était facile entre lui et le supérieur des Frères.

Ils se connaissaient de réputation, sans avoir pu se rencontrer, lorsque,en 1851 ^ la visite annuelle du couvent de la Providence amena M. de la Mennais a Saint Brieuc. Il alla faire visite au nouveau recteur. Celui-ci devait, vingt-cinq ans plus tard, raconter lui-même l'entrevue au successeur du Père ; le lecteur nous saura gré de lui laisser la parole.

« Je n'ai pas besoin de vous dire avec quel sympathique respect M. de la Mennais fut reçu, lorsqu'il me fit l'honneur de venir me voir, à Saint-Brieuc. Il connaissait et il appréciait avec la plus indulgente bienveillance quelques écrits que j'avais publiés pour la défense des libertés religieuses, de sorte qu'il rendait visite, comme il eut la bonté de me le dire, à « Paul Lamache », en même temps qu^au recteur de l'académie départementale des Côtes-du-Nord. -

« Moi, je le connaissais par la vénération universelle et si bien méritée dont il était l'objet dans toute la Bretagne, par sa réputation de grande vertu et de remarquable intelligence, par le bien immense qu'il avait

fait, et surtout par son œuvre de prédilection, les écoles des Frères de Ploërmel, que je voyais fonctionner dans le département.

(( Au bout de vingt minutes d'entretien, je reconnus, sans aucun étonnement, que ce saint homme était en même temps d'une gaîté charmante. C'est assez la coutume.

:( La contagion de bonne humeur me gagna tellement, que je me mis à Tunisson de son langage, même pour lui présenter quelques observations motivées par certaines irrégularités légales que mon devoir était de f-aire cesser. « Mon Très Révérend Père, lui dis-je en riant, il « y a ici un contrebandier et un douanier, avec cette « particularité que le contrebandier est un saint homme, « et que le douanier est, hélas ! beaucoup moins res- « pectable. Mais enfin il doit et il veut remplir son office. « Avant que la loi de 1850 eût établi la liberté de Ten- « seignfement, le régime des douanes universitaires était (( si rigoureux, si peu équitable, qu'en vérité la contrece bande devenait excusable et presque nécessaire. Mais « actuellement, il n^ a plus de douanes proprement dites ; « la loi de 1850 n'a laissé subsister qur'un cordon sanitaire. « Vous ne tenez pas compte de ce cordon, par suite de (( vos anciennes habitudes de contrebande. Mon devoir, (( à moi, est de le faire respecter, et je vous avertis que (( je tire si la consigne est de nouveau violée. »

Cette saillie lui plut beaucoup mieux que n'eût fait un langage compassé ; et, de fait, il m'épargna désormais la désagréable nécessité de tirer^ même à poudre.

Il resta plus d'une heure dans mon cabinet, ^t, malgré la forme gaie qu'il donnait volontiers à sa pensée, comme on sentait bien la charité, la fermeté, la foi, le zèle de cette grande âme ! Cette impression fut très vive chez moi, et elle y est restée très nette et très présente, quoique les particularités de sa conversation échappent à ma vieille mémoire.

(( Je le priai ensuite d'entrer dans la chambre voisine, où étaient ma femme et mes enfants, et, sur mon ins-

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