‹ Jean-Marie de la Mennais, 1780-1860Chapitre 189 sur 260 · CERCLE FORMÉ AUTOUR DE FELI · texte numérisé non relu

CERCLE FORMÉ AUTOUR DE FELI

Trois jours après, nouvelle lettre, plus détaillée, où M™*^ de Grandville fait connaître à l'abbé Jean toute la situation. Livré à la surveillance de ses faux amis, Féli a fait éconduire successivement tous les visiteurs soupçonnés de vouloir lui rappeler le passé. M. Benoistd'Azy, M"'*' Gottu, qu'il a autrefois convertie ; M"'^ de Vaux, fondatrice des Dames de Saint-Louis ; l'abbé Martin de Noirlieu; le P. Ventura; même M. de VitroUes, qu'il fréquentait depuis trente-cinq ans, se sont vu refuser l'entrée de son appartement.

Le plus entreprenant de ses gardiens est un démagogue, du nom de Barbet, qui se prévaut d'un billet signé de lui, pour écarter les visiteurs gênants.

Gomment briser ce cercle qui enserre le malade, sous prétexte de faire respecter ses volontés ?

L'abbé Jean se dit qu'on tiendrait compte, au moins, des droits de la famille^ Gondamné par les médecins à ne pas quitter sa chambre, il écrivit, le 31 janvier, à son neveu, Ange Blaize, alors établi à Saint-Valéry- sur- Somme :

(( Sur le champ, pars pour Paris, je t'en conjure. Va, comme représentant la famille, auprès de ton pauvre oncle mourant, et fais de ton mieux dans cette cruelle circonstance. Ne manque pas de concerter tes démarches avec M^^^ Hélène de Gornulier-Lucinière et sa sœur (1), avec xM. de Vitrolles et l'abbé Martin de Noirlieu. Hélas ! hélas ! je ne puis te dire rien de plus ; je n'ai que des larmes et des prières (2). »

Touché de l'afFection que lui avait toujours témoignée son neveu, Tabbé Jean comptait sur lui pour l'aider à ramener Féli. Il ne savait pas que si, en politique, le jeune homme s'était séparé de l'écrivain au point d'encourir sa disgrâce, il restait, au point de vue religieux, son trop fidèle disciple.

(1) M"" de Grandville.

(2) Essai biographique sur F. de la Mennais par M. Blaize. Paris Garnie r frères, 1858, p! 163.

A peine arrivé à Paris, Ange Blaize reçut communication du billet suivant, que le malade avait remis, dès le 16 janvier, à MM. Barbet et Benoît- Ghampy : « Je veux être enterré au milieu des pauvres, et comme le sont les pauvres. On ne mettra rien sur ma fosse, pas même une simple pierre. Mon corps sera porté directement au cimetière, sans être présenté à aucune église. »

C'en était assez pour Pancien élève de Tabbé Jean devenu libre-penseur. Par respect pour le vœu de Féli ; persuadé peut-être, lui aussi, « qu'il serait affreux que M. de la Mennais se démentit à la mort )) (1), il se fit le complice de ses gardiens.

Heureusement, une autre personne arrivée à Paris allait représenter la famille auprès du mourant. Le 4 février, M"'^ de Kertanguy (2), la propre sœur d'Ange Blaize, était descendue à TAbbaye-aux-Bois, chez ses amies, M""^ de Grandville et M^^*^ Hélène de Cornulier- Lucinière.

C'était une femme pieuse, mais timide, et qu'on espérait bien, malgré ses droits incontestables, écarter du lit de son oncle. A peine arrivée, elle se rendit au domicile de Féli et fut admise à entrer dans sa chambre, mais àja condition de ne pas lui dire une parole.

Cependant, à force d'instances, M™^ de Grandville et elle obtinrent de converser brièvement, et devant témoins, avec le. malade. Vers le 7 février, celui-ci éprouva un mieux sensible, et, la surveillance s'étant un peu relâchée, quelques-uns des visiteurs tant de fois éconduits purent se glisser auprès de lui.

Madame Cottu s'agenouilla près du lit de Féli, et lui

(1) Cette parole aVait été prononcée par un des nouveaux amis de Lamennais.

(2) Veuve dElie Kertanguy, l'ancien secrétaire et ami de Féli.

UNE LUEUR D'ESPOIU 577

demanda s'il voulait qu'on priât pour lui : « Oui », répondit il. Elle n'osa pas aller plus loin.

Berryer fut moins heureux. Introduit furtivement, et sentant qu'il n'avait que peu de moments pour agir, il rappela un pieux entretien qu'il avait eu jadis avec ](\ malade ; mais Féli l'arrêta en disant : « J'ai réfléchi depuis. »

L'abbé Rohrbacher ne fut pas admis, malgré ses instances, à voir son ancien et fidèle ami.

M'"*" de Kertanguy, qui avait toujours été très aimée de son oncle, continuait de le voir régulièrement, et adressait à l'abbé Jean, tous les deux ou trois jours, ses bulletins de santé. Ils ne tardèrent pas à redevenir inquiétants. De froides journées survenues tout à coup aggravèrent la pleurésie dont souffrait le malade. Sa nièce se décida alors à faire, en faveur de son âme, un effort décisif.

C'est au cœur qu'il fallait s'adresser, et elle le comprit. Après lui avoir parlé de ses petits enfants, qui, restés en Bretagne, priaient pour leur oncle Féli et réservaient l'argent de leurs menus plains pour faire dire des messes à son intention, elle essaya de réveiller sa vieille affection pour son frère. Rien de touchant comme la lettre du 20 février, où elle rapporte à l'abbé Jean ses efforts pour faire revivre le passé :

(( Mon oncle Féli, écrit- elle, m'a parlé de mes affaires de Basse-Bretagne, puis de sa santé, qui paraît l'inquiéter; il m'a dit : « Je sens que c'est hni ; il faut se rési- « gner à la volonté de Dieu ; je serai bien quand je me « reposerai près de lui. » Je lui ai répondu : « Oui, mon (( cher Féli, que la volonté de Dieu soit faite ! Nous ne « sommes heureux que quand nous sommes près de lui. « Mais tu es mieux. » J'ai cherché à le rassurer. Alors il m'a dit : « Ne parle pas ainsi » ; et il a fait un geste qui signifiait qu'il désirait éloigner tout ce qui pourrait le porter à la Sensibilité, et cela, je l'ai remarqué plusieurs fois dans notre conversation.

« Après cela, il s'est fait un moment de silence, après

lequel j'ai pris sur moi, mon bon oncle^ de parler du désir que vous avez eu de vous rendre près de votre frère, désir au-dessus de vos forces, et j'ai assuré que vos amis vous avaient empêché de vous mettre en route pour Paris. Alors, mon oncle Féli m'a dit : « C'est heu- « reux qu'il ne soit pas venu. « Je lui ai répondu que vous eussiez bien souffert de le voir aussi malade. « Oui, m'a-t-il dit, écris-lui que j'ai été encore bien u plus malade que je ne le suis aujourd'hui. » Je l'ai prévenu que je vous avais écrit jeudi pour vous tirer d'inquiétude ; il m'a dit : « Tu as bien fait. » Je lui ai parlé de tout ce que vous souffriez en n'apprenant pas de ses nouvelles ; j'ai ajouté que j'allais vous récrire pour vous dire que je l'avais vu. 11 m^a dit : « Tu « feras bien. » Je lui ai demandé permission de vous dire mille choses de sa part. Il a hésité à me répondre ; je lui ai dit : « Mon cher Féli, mon oncle Jean a tant « de chagrin ! Depuis plusieurs nuits il ne peut plus dormir ; « un mot de toi lui fera tant de bien! Je l'en conjure, <( permets-moi de le lui dire. » 11 s'est remis ; puis il m'a dit, comme il me l'eût dit autrefois : « Dis le-lui. » J'ai ajouté : a Je dirai à mon oncle Jean bien des choses de u ta part. — Oui, m'a-t-il dit bien affectueusement (1). »

En lisant ces lignes, où se révélait encore le bon cœur de Féli, le vieillard fut tenté de tout braver pour voler à son chevet. Son frère allait mourir, mourir dans l'apostasie I No fallait-il pas disputer à Fenfer cette âme de prêtre ? Ne fallait-il pas essayer sur elle, une dernière fois, la puissance des supplications et des larmes?

Mais en le voyant brisé de fatigue, perclus de rhumatismes, menacé, à la moindre imprudence, d'une nouvelle attaque de paralysie, les médecins maintinrent leur défense, etM.Ruault, avec leur secours, réussit à l'arrêter.

(1) Lettre du 20 février 1854. — Cf. A. Roussel, op. cit., t. II, p. 397.

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