‹ Jean-Marie de la Mennais, 1780-1860Chapitre 190 sur 260 · LE REFUS DU PARDON · texte numérisé non relu

LE REFUS DU PARDON

Le 27 février, il écrivit, du moins, à son neveu, dont il ignorait toujours les vrais sentiments :

« Depuis trois semaines, je ne dors plus ; les plus douloureuses inquiétudes me tourmentent. Je désire du désir le plus ardent aller à Paris, et je ne le puis. Dis, de ma part , à mon pauvre Féli tout ce que je lui dirais si j'étais là. Prie-le, conjure-le, en mon nom, de songer à son âme, à l'Eglise qu^il a tant aimée, à son pauvre vieux frère, qui l'aime plus que jamais, et qui le supplie d'appeler près de lui un prêtre plein de cœur, de foi et de charité, qui soit pour lui comme un autre frère (1). »

L'original de ce billet, que nous avons sous les yeux, a été littéralement détrempé de larmes, et les traces en sont encore visibles sur les feuillets jaunis.

Hélas ! entre les supplications de l'oncle Jean et la volonté connue de l'oncle Féli, le parti d'Ange Blaize était pris. Il était persuadé que les sentiments de vague mysticisme dans lesquels se complaisait le malade suffisaient pleinement au salut de son âme. « Pendant sa maladie, a-t-il écrit, Lamennais avait toute sa pensée concentrée en Dieu (2). » Loin de disposer son oncle à la visite d'un prêtre, il continua de seconder les desseins de Barbet.

La volonté de Féli allait, du reste, s'affirmer sans réplique possible. Le dimanche 26 février, le docteur Jallat, son médecin, ayant déclare que la fin était proche, M. Barbet se décida à envoyer chercher M'"® de Kertan-

guy.

Celle-ci arriva en toute hâte, et, s'approchant du malade : « Féli, veux-tu un prêtre? Tu veux un prêtre, n'est-ce pas ?

' — Non ! répondit celui-ci. »

La nièce insista: « Je t'en supplie! »

(1) Ropartz, p. 474.

(2) Les dernières années de Lamemiais. — Sa maladie. — Sa mort. ((Èuvres inédites^ t. II, p. 382).

Il reprit, (l'une voix plus forte : « Non, non, non ; qu'on me laisse en paix! »

La pauvre femme t^e retira, puis, quelque temps après, abordant cle nouveau son oncle : « N'avez-vous besoin de rien? » 11 dit, d'un ton mécontent : « Je n'ai besoin de rien dn tout, sinon qu'on me laisse en paix (1)1»

11 n'y avait plus à insister. M""^ de Kertanguy et M"'® de Grandville, présente à l'entretien, se retirèrent dans un coin de l'appartement, et prièrent en silence.

La nièce de Féli avait eu beaucoup de peine à obtenir cette malheureuse entrevue. Depuis quelques jours, l'agonie du moribond était plus étroitement surveillée, et, sous prétexte de respecter la défense du médecin, les prétendus amis ne laissaient plus pénétrer aucun catholique (2).

M"»*" de Kertanguy s'en plaignait à l'abbé Jean, mais avec réserve, afin de lui épargner de nouvelles angoisses, f

La cruelle vérité lui vint d'une autre source.

Le 24 février, le supérieur de"^ Frères recevait d'un de ses amis, l'abbé Kermoalquin, les lignes suivantes:

« Très cher Père, je vous envoie une lettre qui va peut-cire vous décider enfin à partir pour Paris, où votre présence me semble si nécessaire, et à répondre à ceux qui vous retiennent à Ploërmel, dans un mo-

(1) D'après le procès-verbal des derniers moments de Lamennais, signé par les témoins de sa mort': Moutanelli, Armand Lévy, Henry xVlartin, H. Carnot et IL Jallat. — Ce procès-verbal doit être consulté avec précaution : mais ^\^^ de Kertangnv a affirmé, plus tard, devant des personnes très dignes de foi, l'exactitude du récit que nous rapportons.

(2) iNous ne voulons pas dire que tous ceux qui entouraient Lamennais aient eu la préoccupation d'empèclier des rétractations. Il est évident, en particulier,, qu'un des témoins de sa mort, M. Emile Ollivier, de qui nous tenons divers détails f^ur ses derniers moments, n'était guidé par aucune pensée sectaire : mais tous obéissaient, avec plus ou moins de bonne foi. au désir de lui épargner ce qu ils regardaient comme une pression regrettable.

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