‹ Jean-Marie de la Mennais, 1780-1860Chapitre 191 sur 260 · TENTATIVE SUPRÊME · texte numérisé non relu

TENTATIVE SUPRÊME

ment comme celui-ci : u On meurt, qu'importe ! mais « on part, alin de tout faire, de tout tenter pour sauver « une telle âme ! » Il faut prévenir un scandale qui aflligerait si profondément l'I^glise, et chasser du temple ces indij^nes profanateurs qui entourent votre frère, empêchent tout prêtre d'en approcher, et disent entre eux : « Pourvu, au moins, qu'il ne se démente pas « dans le dernier moment ! »

(( Ces propos infâmes ont été tenus par un sieur Barbet, négociant ruiné, qui obsède votre frère et a refusé l'entrée de sa chambre au P. Magalon, à M. Martin de Noirlieu, au curé de la Madeleine, et môme à votre propre nièce, qui ne s'en est pas plainte, à notre connaissance, mais qui, nécessairement, doit beaucoup en souffrir. Ce n'est pas par elle que nous avons appris les détails dont je vous parle ; mais je les tiens d'une source certaine.

« Partez donc , cher Père ; rendez-vous, â petites journées, vers ce frère bien-aimé; vous le ramènerez à Dieu ; vous seul le pouvez. Notre-Seigncur vous donnera force et courage, et ne permettra pas que, dans votre position, ce voyage soit inutile. Oh! non, soyez-en sûr ! Et vous aurez sauvé un frère, réjoui l'Eglise, une fois de plus vaincu Tenfer (1) ! »

Dans d'autres circonstances, le Père aurait peut-être trouvé cette injonction un peu indiscrète et impérieuse; mais on y sentait le cœur d'un ami ; d'ailleurs, elle était trop d'accord avec ses propres désirs pour n'être pas obéie. Cette fois, l'abbé Ruault, au courant de la situation, n'osa plus s'opposer au départ.

On attela la vieille berline. Le frère Donat, compagnon habituel du supérieur dans ses courses de Bretagne, occupa le siège du cbchei', et le P. Colin, alors aumônier de la maison-mère, prit place à côté du vieillard. On quitta Ploërmel, le mardi 28 février, à midi, et l'on se dirigea vers Bennes.

(1) ce. A. Uoiissel, op. ci/., [ II, p. :i04.

Arrivé dans cette ville vers huit heures, Fabhé Jean se rendit chez les Frères, et, là, ne rencontrant aucun journal, envoya aussitôt retenir des places à la voiture d'Angers. En même temps, il faisait porter chez son ami, M. le député Duclos, une pièce qu'il désirait lui faire signer.

Gelui-çi avait lu les journaux. 11 se rendit en hâte chez les Frères, et apprit à l'abbé Jean la fatale nouvelle. Le lundi 27 , avant même que les voyageurs eussent quitté Ploërmel, le pauvre et toujours si cher Féli était mort ; aucun prêtre n'avait consolé son agonie ; aucun n'allait bénir son cercueil !

C'était le calice que le vieillard avait si souvent conjuré Dieu de lui épargner. Il fallait le boire jusqu'à la lie!

A l'exemple du Sauveur agonisant , le malheureux courba la tête ; de grosses larmes descendirent le long de ses joues pâles, et il répéta la parole d'infinie résignation, jadis si familière à Féli : Ita, Pater, qiioniam sic fuit placitum ante te[\.) !

Sans voir personne, il reprit, avec ses compagnons, la route de Ploërmel. « Le pauvre Père, raconte M. Ruault, nous arriva, le mercredi soir, épuisé de fatigue et de chagrin. Un moment, nous craignîmes une attaque ; mais un bain de pieds, mêlé de cendres chaudes et de moutarde, opéra un mieux sensible. Le Père put prendre un peu de nourriture : il n'avait rien pris de tout le jour. Nous eûmes une preuve de plus que ce malheureux

voyage aurait mis sa vie dans le plus grand danger

Grâce à la divine Providence, il nous est rendu. Hélas! qu'il est à craindre que ce soit pour peu de temps ! Il ne voit plus que son pauvre frère, et rien ne peut le distraire de cette pensée, la nuit comme le jour ! Et quels motifs de consolation pourrions-nous lui suggérer?... Cependant il a reçu certaines lettres qui Font bien soulagé, pour le moment du moins. Mais la plaie ne peut plus se fermer (2). »

(1) « Oui, mon Père, puisqu'il vous a plu ainsi ! »

(2) Lettre inédite à Ange Blaize. — Archives des Frères.

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