DERNIERS MOTIFS D'ESPERANCE
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Quelles étaient les lettres qui açloucissaient le regret d'une pareille mort? Ce n'était point, assurément, celles d'Ange Blaize. Pour toute consolation, il écrivait à son oncle que « Féli était mort dans su liberté d'esprit et d'action. » Mais sa sœur,* M™"* de Kertanguy, qu'une suprême fatalité avait empêchée d'assister aux derniers instants de l'infortuné, avait écrit, le lendemain, à l'abbé Jean : « Espérons que Dieu aura touché un moment le cœur de celui que nous pleurons. Je viens d'entendre la sainte messe à son intention ; il ne faut pas perdre tout espoir (i). »
Elle se ri'servait d'indiquer, plus tard, ses motifs de confiance. C'étaient, paraît-il, quelques paroles de foi surprises sur les lèvres du moribond.
De son côté, Tabbé Kermoalquin suggérait au vieillard de consolantes pensées : « Si la mort a tout terminé, elle n a pas brisé en nous l'espérance pour le salut d'une âme à laquelle tant de saints se sont si fortement intéressés. Dieu a pu vouloir sauver secrètement cette chère âme, et cependant laisser aux hommes un exemple propre à nous tenir dans la plus profonde humilité ; et, pour mon compte, je m'attache à cette pensée du salut secret de votre frère, qui a fait tant de bien à l'Eglise, et qui a contribuié si efficacement au salut de tant d'âmes... Dominus es.t qui jiidicat ! C'est Celui dont il a dit tant de bien qui l'a jugé : espérons (2) ! »
Le récit des derniers moments de Féli, qui parvint plus tard à l'abbé Jean, laissait, lui aussi, quelque place à la confiance.
Après les négations que nous avons rappelées et qui avaient terrifié ses proches, on vint annoncer au malade^ que rarchevêque de Paris demandait à le voir. 11 voulut
(1) Cf. Roussel, op, cit. y t, l\, p., 413.
(2) Id., op. cit., t. II, p. 420.
parler; mais ne pouvant plus se faire comprendre, il se retourna vers la muraille, avec un mouvement d'impatience découragée. Que se passa-t-il alors dans son âme ? Ne fut-elle pas éclairée « de cette lumière pénétrante,, inexorable, qui, comme il avait dit lui-même, nous apparaît aux derniers moments comme un crépuscule de l'éternité? » C^est le secret de Dieu. « Une longue larme venue du fond du cœur coula en silence sur la joue du malade ; mais elle sécha aussitôt, dévorée par le feu brûlant de la douleur : ce fut tout (1). »
Ce fut tout, pour les témoins de cette mort étrange; mais, au regard du Père des miséricordes, qui réserve pour le lit de mort son plus pressant appel, cette larme n'était- «lle pas le muet langage d'un cœur vaincu enfin [mr l'éternel amour ? Tous les anciens amis de Lamennais le pensèrent, sauf peut-être le P. Lacordaire (2).
L'abbé Jean allait vivre, jusqu'à la fm, de celte espérance.
Mais il était frappé au cœur et, parmi tant de lettres consolatrices, il en reçut plus d'une capable de rouvrir la blessure.
. (1) Pelletan, Le Siècle, 4 mars 1854.
(2) D'autres catholiques, qui ne connaissaient Lamennais que de réputation, exprimèrent, en apprenant sa mort, le même sentiment. Prêchant, le dimanche suivant, dans la chapelle de l'Oratoire, le P. Gratry lit les réflexions suivantes : « Devons-nous désespérer du salut de cette pauvre âme ? Devons-nous cesser de prier pour elle ? Non. Nous ignorons les desseins de Dieu : il n'est donné à aucun homme de sonder les profondeurs de la miséricorde infinie. Malgré toutes les apparences, malgré le refus, persistant jusqu'à la fin, de recevoir les secours de la religion, j'espère... Pour que ce grand exemple servit d'enseignement, Dieu a permis que cette fin fût dépourvue cle toute espérance ; mais cette âme avait contribué à relever le sentiment religieux dans notre pays : à raison du bien qu'elle avait fait avant sa chute, ne pouvonsnous penser qu'il y aura eu un retour caché à nos regards, avant de paraître devant Dieu, et qu'elle aura obtenu miséricorde ?.... »
« — Je me rappelle très bien, écrivait', le 24 août 1890, M. de Guitaut, que, quelque temps après la mort de M. de la Mennais, l'abbé Gombalot avait entendu raconter à sa nièce qu'au moment où la vie était à peu près éteinte en lui, où il était sans parole et sans mouvement, elle s'était penchée vers lui, et lui avait entendu murmurer distinctement ces mots : « Mo7i Dieu ! ayez pitié de moi 1 » ^Ricard, Vie de l'abbé Combalot, p. 133). — Montanelli, l'ancien ministre révolutionnaire florentin, qui avait passé près de Lamennais une partie de la dernière nuit, assurait qu'il l'avait entendu prier et ofl'rir ses soufl'rances â Dieu. Cf. VUnivers du 19 septembre 1893. : Lettre de M. le comte de B.