‹ Jean-Marie de la Mennais, 1780-1860Chapitre 193 sur 260 · DEMANDES INDISCRÈTES · texte numérisé non relu

DEMANDES INDISCRÈTES

Féli avait légué sa fortune mobilière et la propriété de ses livres à M'"^ de Kertanguy ; quant à ses manuscrits, il en avait conlié la publication à M. Eugène Forgues, jeune littérateur, d'opinions libérales, dont il avait fait la connaissance chez M. de Vitrolles.

Celui-ci se mit en tète de publier, non seulement les œuvres inédites de Lamennais, mais une biographie de l'écrivain défunt. Pour en réunir les éléments, il fallait, pensait-il, s'adresser à l'abbé Jeaa, qui, par ses souvenirs, et, mieux encore, par les documents écrits restés en sa possession, lui serait d'un grand secours. Il fît présenter sa requête au supérieur des Frères par M. de Vitrolles. Juste un mois après la mort de Féli, celui-ci eut bien le courage d'inviter Fabbé Jean à fouiller des papiers dont la seule vue lui était un martyre.

Le vieillard était alors incapable d'écrire. Il se fit excuser par M. Ruault d'avoir à écarter cette étrange demande : « Indépendamment des raisons de santé, disait celui-ci, M. de la Mennais n^a point ici sous la main les pièces qu'il s'agirait de mettre en ordre. Nul plus que lui, assurément, n'éprouverait le besoin de concourir à réhabiliter la mémoire de son malheureux frère, au faible degré où elle pourrait être réhabilitée aux yeux des catholiques ; toutefois, sa conviction intime est qu'on n'y parviendrait point en faisant un pôle-mele des bons écrits d'autrefois et de ceux que, depuis, l'Eglise a justement frappés de ses censures.

« D'ailleurs, les esprits sont encore trop émus d'une fin si, déplorable pour qu'une édition quelconque, même des meilleurs ouvrages de notre cher défunt, puisse être accueillie favorablement du public, et avoir l'écoulement qu'on désirerait... En tout cas, M. de la Mennais ne peut absolument donner son concours à une si laborieuse entreprise ; l'épuisement de ses forces y met un obstacle insurmontable (1). »

(1) Cf. A. Roussel, op. cit., t. II, p. 439.

M. de VitroUes comprit ; mais il mourut lui-même au bout de quelques semaines, et M. Forgues, huit mois plus tard, poussa l'indiscrétion jusqu'à revenir à la charge, en des termes qui furent très sévèrement jugés par M. de la Mennais.

L'abbé Ruault avait mis en avant, comme motif de refus, l'épuisement de ses forces. Répondant de sa propre main à M. Forgues, il lui expliqua, avec une singulière énergie, ce que le publiciste de rencontre aurait dû deviner. « Si invincible que soit ce premier obstacle, déclarait- il ^ il en est un autre, d'un ordre [différent, qui n''est pas moins invincible, je veux dire l'impression produite sur moi parla perte de mon malheureux frère.

« L'inexprimable douleur que j'en ressens n'est point de celles que le temps affaiblit peu à peu et finit par effacer, quand il s'agit d'une mort ordinaire. A l'âge oii nous étions parvenus, la tombe devait bientôt s'ouvrir pour l'un de nous, et l'autre devait le suivre de près. Alors l'espérance aurait pu être, pour le survivant, une puissante consolation ; mais, avec la pensée toujours présente d'une telle fin, un cœur animé par la foi, un cœur de frère peut-il trouver quelque adoucissement à sa douleur? N'est-elle pas irrémédiable?.... Comment voulez-vous, monsieur, que je puisse, dans une pareille situation d'esprit et de cœur, remuer des papiers, d'ailleurs dispersés en divers lieux, dont chaque mot serait pour moi un coup de poignard ?.... Mon reste de vie n'y tiendrait pas.

« Il m'est donc impossible d'essayer seulement de faire ce que vous demandez de moi : je ne le pourrais même pas dans un entretien verbal. Au reste, croyezle bien, ni la distance à laquelle le pauvre Féli s'est tenue de moi, à ma grande peine, ni mes intérêts lésés (1), ni aucune considération humaine ne sont absolument pour rien dans ma détermination. Non, je ne cède qu'à l'empire d'une force majeure, l'impossibilité.

(1) Féli avait déshérité son frère.

« FÉLI! OH! FÈLIÎ » 587

Oh ! si, pour sauver mon bien-aimé frère, il n'avait fallu que le sacrifice du peu que je possède, le sacrifice de ma vie même, Dieu sait de quel cœur je l'eusse fait (1) ! » Il fallait faire sentir l'inconvenance de la démarche ; voilà pourquoi l'abbé Jean insiste, à ce point, sur la fin désolante de Féli. Mais, redisons-le, il n'avait pas perdu tout espoir, et il était loin de vouloir étouffer tous ses souvenirs, surtout quand pouvait s'y mfêler une consolante pensée.

Un jour, il en voulut savourer, sous l'œil de Dieu, la douceur et la tristesse, dans les lieux mêmes oii s'était épanouie son intimité avec celui qu'il pleurait.

C'était le 18 juin 18o4, quatre mois après la mort de Féli. Accompagné de quelques amis (2), il se rendit à la Chesnaie, fit ouvrir la chapelle fermée depuis vingt ans, et célébra le saint sacrifice sur l'autel où son frère avait dit sa dernière messe. Le sang du Sauveur, qui avait tant de fois coulé sur cette pierre à la voix du prêtre fervent, ne crierait-il pas miséricorde pour le pécheur ? Cette pensée soutint le vieillard pendant la fonction funèbre.

Son action de grâces achevée , il sortit, parcourut la terrasse silencieuse, et, de là, regardant une fenêtre bien connue, celle de la chambre de soq frère, dont les volets restaient clos, il cria d'une voix désespérée : « Féli ! oh ! Féli ! »

Hélas ! la mort avait passé ; son appel ne trouva point d'échos. Alors, vaincu par la souffrance, il s'affaissa entre les bras du Frère qui le servait. Revenu à lui, on voulut l'entraîner; mais il n'était plus maître de refouler le flot des souvenirs. Il pénétra, chancelant, dans la vieille

(1) Cf. A. Roussel, op. cit., t. II, p. 442.

(2) Entre autres, M. Hérisson, curé de Mordelles, et M. le recteur de Taupont.

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maison tant aimée, il en visita lentement tous les recoins, comme pour revivre, en quelques heures, un passé si doux, puis, brisé par Témotion, tomba de nouveau, privé de connaissace.

On l'arracha à ce spectacle, et il revint, en hâte, à Ploërmel (1).

Obligé de mener rude guerre contre les ennemis de son œuvre scolaire, il parvint à dominer ses tristesses intimes; mais si le nom de Féli ne revint plus guère dans §es conversations avec les hommes, l'âme de son frère resta, jusqu'à la fm, l'objet habituel et préféré de ses entretiens avec Dieu.

(1) Chaque année, jusqu'à sa mort, il refit ce pèlerinage à la Ghesnaie.

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