LES RAV ES DE LA VIEILLESSE
Sous l'œil de Dieu , privé des encouragements de l'opinion et des excitations du succès, brise' de fatigue et accablé d'infirmités , cet homme , ce chrétien , ce prêtre , nous apparaîtra fidèle jusqu'au scrupule aux promesses de son baptême et à la grâce de son sacerdoce. Après l'énumération de ses grands travaux, en faut-il davantage pour motiver les ambitions de ses fils ?
Au reste, nous ne prétendons point, dans ce chapitre, peindre un nouveau Jean de la Mennais. Tous les traits essentiels de son caractère sont déjà connus du lecteur ; tout au plus nous reste-t-il à signaler quelques actions caractéristiques accomplies dans le secret, ou quelques vertus plus humbles qui, au cours de notre récit, n'ont jeté qu'on éclat voilé.
Les dernières luttes soutenues, de 1854 à 1837^ pour l'existence de l'institut, jointes aux tristesses de la mort de Féli, avaient achevé dans l'organisme ruiné du vieux prêtre l'œuvre de la maladie et des années.
Une bonne miniature de cette époque {i) ^ous le représente pendant cette période de décrépitude, ou, pour mieux dire, de consommation.
Ce n'est plus la belle tête intelligente peinte, en 1827, par Paulin Guérin (2), oîi l'éclair du regard transfigure des traits d'ailleurs anguleux et heurtés. Les cheveux en broussaille, presque blancs , encadrent maintenant un visage sillonné de rides profondes ; la bouche enfoncée, la lèvre inférieure proéminente, le long nez à la pointe acérée, un léger kyste qui envahit une des paupières, tout accentue les lignes violentes de ce masque à l'aspect si tourmenté ; mais le front garde sa noblesse et la
(1) Elle est signée Le Chenetier, et se trouve à Ploërmel, dans le cabinet du supérieur général. Elle est très ressemblante, ayant été faite avec beaucoup de soin, sur une bonne photographie du temps. Nous la reproduisons en tête du présent volume.
(2) Nous avons fait placer, en tête du premier volume, ce portrait, reproduit par rhéliogravure.
vivacité de Tceil s'est tempérée de douceur ; 'bref, ce visage ravagé révèle^ dans son calme radieux, le secret travail de l'âme qui s^approche de Dieu.
« — Not'Père est un vilain bonhomme, disent irrévérencieusement les postulants nouveaux venus à Ploërmel; mais il est bon, très bon. »
La bonté, cet ordinaire apanage des âmes droites qui ont beaucoup vécu, est devenue, en effet, le caractère dominant de ses rapports avec les siens.
Parfois encore, le premier mouvement est vif, comme autrefois. Soit que la nature tente de reprendre ses droits, soit que le souci du bon ordre impose la vigueur, il est prompt à la réprimande ; mais comme ses douces paroles en corrigent ensuite la sévérité!
Un jour, — c'était en mars 1850, — quatre novices étaient occupés à une besogne manuelle, sous la direction d'un Frère, qui, appelé brusquement au dehors, fut obligé de les laisser seuls. Repris par la turbulence de leur âge, les jeunes gens entrent en lutte, se bousculent, et, finalement, vont tomber pele-nièie dans une haie de buis, sous l'appartement du supérieur. Attiré par le bruit, celui-ci se présente à la fenêtre, fronce le sourcil et appelle chez lui les délinquants. Ils entrent sans mot dire : « Faites vos paquets, commande le Père, et partez immédiatement! »
Stupeur et consternation des malheureux enfants. Ils ne trouvent ni une larme, ni une excuse.
Soudain néanmoins, l'un d'eux fait un signe. Tous» tombent à genoux, et implorent leur pardon. Le Père n'y peut tenir; il les relève l'un après Fautre : « Au moins, ne recommencez plus !... » Ce fut là tout le châtiment.
Les vieux Frères qui l'ont connu se rappellent encore son moyen habituel de réprimer leurs peccadilles : « Qu'as-tu fait? disait-il au coupable; baise la terre!... » Et, l'instant d'après : « Embrasse-moi, mon fils ! »
Lorsque, après sa messe, il rentrait à sa chambre, appuyé sur le bras du frère Donat, il traversait la salle d'étude, et Fouvcnt, alors, allongeait un coup de canne