‹ Jean-Marie de la Mennais, 1780-1860Chapitre 198 sur 260 · ABANDON A DIEU · texte numérisé non relu

ABANDON A DIEU

« Accoutumez-vous, écrit-il à un de ses fils, accoutumez-vous à faire toutes vos actions en esprit de foi. Les plus méritoires sont celles qui vous donnent le moins de consolations humaines (1). » Et à un autre : « Ah ! si nous connaissions le prix d'une âme, loin de trouver la classe pénible et de nous plaindre des peines de notre état, nous serions prêts à sacrifier notre vie pour procurer à ces tendres enfants le bienfaitde l'éducation chrétienne. » — « Un chrétien, disait-il encore, à plus forte raison un religieux, doit tout voir, tout juger dans les lumières de la foi, et considérer que ce qui contrarie ses désirs naturels est ce qui peut lui arriver de plus heureux, dans Tordre du salut (2). »

On sait avec quelle insistance il prêchait l'abandon à la Providence. Ses exhortations relatives à cette vertu rempliraient à elles seules plusieurs chapitres.

Plus il approchait du terme, plus il se confiait filialement au juste Juge, qu'il avait si fidèlement servi : (( Qu'importe, répétait-il, que nous soyons sur un point ou sur un autre de cette terre pour laquelle nous ne sommes point faits, et oii nous passons comme des ombres? Oui, qu'importe? 11 n'y a pas de distance pour les ûmes qui s'aiment en Jésus-Christ ; le temps n'a point de durée pour ceux à qui Téternité appartient .>.... 0 m-on Dieu, n'écoutez point nos désirs aveugles, nos prières indiscrètes! pourvu que nous soyons dans l'ordre que vous avez établi, et que nous secondions vos desseins ; pourvu qu'aidant nos frères à se sauver , nous nous sauvions nous-mêmes, tout est bien (3). »

Un jour, quelques prêtres voisins de Ploërmel dînaient à la maison-mère. Au sortir de table, on ht quelques pas dans l'enclos, et Pun des invités s avisa de dire à M. de la Mennais : « Père, votre congrégation

(1) Lettre inédite au Frère Edmond, 13 février 1853. — Archives des Frères.

(2) Lettre inédite au frère Gésaire, 1" Janvier 1846. — Ibid.

(3) Allocution aux Filles de la Providence de Saint-Brieuc. — Chronique des Frères, N" d'août 1902.

prospère ; mais vous n'êtes pas immortel. Vous avez parmi vos Frères des sujets bien capables ; néanmoins, une secousse terrible n'est-elle pas à craindre, le jour oii il plaira à Dieu de disposer de vous ? »

Le fondateur aurait pu éluder la question comme indiscrète. Il n'y songea pas, et, souriant doucement : « Mon cher ami, dit-il, de deux choses l'une. Ou ma congrégation est l'œuvre du diable, ou elle est l'œuvre du bon Dieu. Si elle est l'œuvre du diable, elle tombera, et il faudra dire : Tant mieux ! Si elle est l'œuvre du bon Dieu, elle souffrira contradiction, mais on aura beau nous vexer, nous sommes sûrs de vaincre, et, j'en réponds, le diable n'aura pas la palme (1)1»

Ce sentiment si profond, il l'exprimait parfois dans ses exhortations à ses fils, sous une forme aimable et touchante : « J'espère, écrivait-il au frère Liguori, que les petits enfants que vous aurez instruits vous recevront, un jour, dans les tabernacles éternels, s^ils meurent avant vous, et que vous les y recevrez vous-même, si vous mourez avant eux. Sanctifiez- vous, sanctifiez-vous, en faisant des saints ! »

Après de tels élans de foi et d'espérance, comment le missionnaire des campagnes bretonnes, l'apôtre des petits enfants et le père des esclaves n'eût-il pas trouvé des paroles de feu pour exalter la charité de Jésus-Christ? « 0 hommes^ s'écriait-il un jour, retirez-vous et laissezmoi avec mon Dieu !.... Vous ne voulez pas le connaître, vous ne voulez pas l'aimer ! Laissez-moi l'aimer, s'il est possible, et pour moi et pour vous ! Tout ce qui n'est pas Lui m'est à dégoût. Je ne trouve qu'en Lui le rafraîchissement et le repos

« Eh! quoi, vous cherchez le bonheur et vous repoussez l'amour I Mon Dieu, donnez-moi les cœurs de tous les hommes, afin que je vous aime pour tous les hommes (2). »

(1) D'après le récit de M. l'abbé Rozé, ancien recteur de Saint-Nicolasdu-Tertre.

(2) Lettres inédites, etc. à Mgr Bruté^ p. 74.

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