DÉSINTÉRESSEMENT ET CHARITÉ
Parvenu à ces hauteurs, on pratique sans grand effort les vertus morales qui sont, en quelque sorte, au seuil de la vie chrétienne. Prudence, patience, justice et reconnaissance, humilité, tempérance et mortification vont naturellement de pair avec un amour qui s'exhale en de pareils accents.
D'ailleurs, les contants succès du serviteur de Dieu comme fondateur et administrateur ne témoignent-ils pas assez de sa prudence, et, quant à sa patience, l'attitude calme et humble de ce prêtre si souvent soupçonné, méconnu, vilipendé^ ne parle-t-elle pas assez haut ?
Certains esprits chagrins lui ont marchandé leur admiration, sous prétexte que son désintéressement ne serait pas au-dessus de tout soupçon. Le lecteur sait déjà que penser de cette réserve. Rien de plus éclatant que sa libéralité. En voici, au surplus, de nouveaux témoignages.
A l'heure oii nous écrivons, une pauvre vieille femme achève de mourir dans une chaumière de Gombourg, C'est Agathe Hillion, l'ancienne domestique de la Chesnaie, qui, pendant neuf ans, donna ses soins au supérieur des Frères, lors de ses séjours au manoir familial. Elle résume ses impressions sur son ancien maître en une seule phrase, toujours la môme : « Oh ! comme il était simple, recueilli, édifiant en toutes choses ! C'était un saint, un vrai saint!... » Et, pressée de recueillir ses souvenirs, elle rapporte le fait suivant : « Un jour, le fermier d'une des métairies voisines de la Chesnaie vint trouver M. Tabbé Jean. L'année avait été mauvaise; il se présentait les mains vides, et demandait du temps pour « payer son terme ». Au lieu de lui accorder simplement un délai, le bon supérieur lui fit remise pure et simple de sa dette. >. Et la vieille servante ajoute : « Il eut la même générosité vis-à-vis de mon père, qui, dans une circonstance spéciale, était également son débiteur. »
En 1844, une grande mission fat prechée à Ploërmel. Non content de s'offrir à confesser les hommes, qui vinrent le trouver en foule, M. de la Mennais reçut, chaque jour, à la table delà communauté, les nombreux prédicateurs invités par M. Nays, curé de la paroisse. Lorsque celui-ci voulut ^indemniser : « Je suis trop heureux, déclara le supérieur, d'avoir contribué, pour ma faible part, au bien de la paroisse; permettez-moi de ne pas recevoir un centime. »
Que l'on rapproche de ces faits la-^générosité qui présida à ses règlements d'intérêts avec ses anciens confrères de Saint-Méen, aussi bien qu'avec Mgr de Lesquen ; qu'on se rappelle ses propositions à Féli, au sujet de la propriété de la Chesnaie, et l'on verra ce qui reste d'iiccusations inconsidérées, ou de jugements acceptés sans examen.
Ce qui contribua, sans doute, à accréditer de telles erreurs, c'est l'humilité du saint homme, qui, à moins que l'honneur ecclésiastique ne fût en jeu, lui fit toujours négliger de se défendre.
« Mourir au monde et à soi-même, répétait-il, c'est la vie, la joie, le vrai bonheur (1 ) ! » Et, à chaque humiliation nouvelle : « Justus es, Domine , et rectum judicium tuum.., Bonum niihi^ quia hnmiliasti me ! »
La vieillesse est l'âge des tristesses mornes et des silences désolés. En voyant successivement tomber à ses côtés tous ses compagnons de route, en se sentant peu à peu mis à l'écart de tous les rôles utiles ou éclatants, le vieillard, égaré dans un nouveau monde, qui souvent le regarde en pitié, porte volontiers, sur son visage aussi bien que dans son cœur, le deuil du passé.
Elevé par la grâce au-dessus des sentiments humains, l'abbé Jean de la Mennais iguore ces stériles regrets Toute sa vie, il a cherché a être compté pour rien. Malgré tout, l'éclat de sa parole et la renommée de ses œuvres
. (1) Lettre inédite au frère Césaire, 1"' janvier 1846. — Archives des Frères.