HUMILITÉ ET MORTIFICATION
ont créé jadis autour de lui une atmosphère d'admiration Maintenant que la maladie lui interdit la chaire et que sa chambre est devenue à peu près tout son univers, il se recueille, sans murmurer, dans une plus constante prière ; il jouit de son obscurité ; sa gaîté paraît s'épanouir à mesure que vient le silence appelé par ses vœux et que s'appesantit son fardeau de souffrances.
Gomme si la paralysie^ qui tient toujours ses membres captifs ; comme si les rhumatismes, qui ont déformé ses pieds au point de l'empechcr parfois de se tenir debout, ne crucifiaient pas assez cette chair de péché qu^il a juré, avec saint Paul, de réduire en servitude, il recherche avidement toutes les occasions de se mortifier.
L'appartement qu'on lui a ménagé dans la nouvelle maison est plus spacieux que sa misérable chambre d'autrefois ; mais quelle pauvreté encore dans ces trois pièces blanchies à la chaux, dont un lit çl'anachorète, un vieux fauteuil garni de cuir, un prie-Dieu vermoulu et quelques tables chargées de cartons forment tout l'ameublement !
Il ne se contente pas des humiliantes sujétions que lui imposent ses infirmités ; il va volontairement au-devant du mépris. A voir pour la première fois ce pauvre vieux prêtre impotent, à la soutane déchirée, jaunie, maculée de tabac, qui donc se croirait en présence du personnage qui porte un des noms les plus vénérés du clergé de France? Il se délecte de l'étonnement que provoque le contraste entre sa réputation et la mine piteuse qu'il offre aux visiteurs.
Malgré la faiblesse de l'âge, il n'a rien retranché de ses habituelles pénitences. « La croix, déclare-t-il, est comme un livre sanglant, dans lequel nous pouvons apprendre tout l'ordre des secrets de Dieu, toute l'économie du salut des hommes, la règle fixe et invariable pour former nos jugements et nos mœurs. » Et il se conduit d'après cette maxime. Ses jeûnes sont à peu près continuels. Sa messe et son action de grâces achevées, il passe au confessionnal et y reste pendant des heures, à moins que le Frère sacristain, témoin de sa fatigue, ne le^supplie
d'accepter une légère réfection ; il se contente alors de quelques grammes de pain humecté de café.
En prévision de l'excès de travail, lui sert-on, la veille d'une grande fête, un déjeûner un peu plus copieux? Il invoque la loi du jeûne, et renvoie les mets sans y avoir goûté.
Regardera jusqu'au bout cette fidélité aux jeûnes de TEglise. En 1859, l'année qui précéda sa mort, l'abbé Houet, lui écrivant de Rennes à Poccasion de sa fête, lui dit, entre autres paroles aimables : « J'ai appris avec peine que vous avez été souffrant aux fêtes de Pâques,, pour avoir voulu imiter votre saint patron durant le carême. Saint Jean était jeune. Il faut, à quatre-vingts ans, une nourriture plus substantielle que le miel sauvage et les sauterelles (1). »
Cette héroïque tempérance, il l'observait, nous Tavons vu, jusque dans ses voyages. Au dire du frère Casimir, qui l'accompagnait de temps en temps, il passait des journées dans sa voiture encombrée de livres et de brochures, sans prendre autre chose qu'un morceau de pain.
Toujours accablé d'affaires, il n'était pas seulement réduit à prendre ses repas en voiture ; il y devait aussi achever sa toilette. On le voyait parfois, armé d'unrasoir, sans savon, essayer de se faire la barbe, malgré les cahots du véhicule. On devine dans quel état il arrivait au presbytère voisin ; mais les balafres de sa figure ne lui étaient qu'un prétexte à joyeuses saillies.
Fidèle jusqu'à l'héroïsme à la pratique des vertus chrétiennes, M. de la Mennais n'est pas moins admirable dans l'accomplissement de ses devoirs de prêtre.
Prêtre, il l'est partout; il l'a été, depuis son ordination, dans ses œuvres les plus éclatantes, aussi bien que dans les
(1) Lettre inédite, du 24 juin 1859. — Archives des Frères.
DISCERNEMENT DES VOCATIONS 60a
détails les plus ignorés de sa vie. Apologiste, éducateur, missionnaire, administrateur, fondateur, il n'a jamais voulu qu'une chose^ l'extension du règne de Dieu.
Plusieurs traits de la fin de sa vie nous révèlent son savoir-faire dans l'œuvre délicate entre toates du discernement des vocations. Un petit fait, pris au hasard, fera connaître sa façon originale de consulter l'Esprit-Saint. Un jour, un jeune homme de vingt-quatre ans arrive à Ploërmel, demandant son admission comme novice. On le conduit à la chambre du supérieur, qui, très occupé, se contente de l'embrasser, puis lui conseille de se joindre à la communauté. Le nouveau venu va trouver la bande rieuse, et parfois un peu espiègle, des postulants. Il les accompagne en classe, à l'étude, en récréation. Huit jours s'écoulent ainsi, au bout desquels le malheureux, accablé d'ennui et d'incertitude, est enfin mandé par le Père.
« Il faut songer, mon fils, à une confession générale, afin de bien commencer ta formation religieuse.
— C'est inutile, monsieur: je ne resterai pas.
— Voyons, mon ami, il s'agit de raisonner. Ici, tout trimestre commencé est dû en entier. C'est donc ton avantage de fester. Fais ta confession générale, instruistoi, et, dans trois mois, nous verrons. »
Le jeune homme, qui était normand, goûta le conseil, et les trois mois n'étaient pas écoulés, qu'il tremblait d'entendre le supérieur l'appeler pour régler son compte. Celui-ci, on le conçoit, le voyant à l'aise, ne dit pas un mot. La crise était passée, le novice si hésitant au début devint un religieux exemplaire (1).
Avait-il affaire à un adolescent qui abordait ingénument le noviciat, sans en connaître les austères pratiques ? « Souviens-toi, lui disait-il, que c'est ici une ratière. » Et la pensée de cet avertissement, jointe aux incessantes bontés du Père, triomphait des tentations d'inconstance (2).
(1) D'après un récit du frère Gabriel.
(2) D'après un récit manuscrit du Frère Job.
Mais c'est surtout à l'heure de la prière, c'est surtout à Fautel qu'il faut observer M. de la Mennais pour apprécier sa fidélité à la grâce du sacerdoce.
On peut juger de sa piété par ce fait que, une fois prêtre, malgré l'accablement de ses fonctions, il ne manqua jamais à la récitation du chapelet.
Toujours il avait célébré la sainte messe avec une religion profonde; mais, pendant les années recueillies qui précédèrent sa fin, seul désormais, avec :< Dieu seul », il paruts'unjr plus intimement encore à la sainte Victime.
Sa dévotion pendant la préparation au saint sacrifice et l'action de grâces faisait sur les novices la plus vive impression : « Jamais, au dire de Tun d'eux (1), il ne proférait une parole depuis l'entrée à la sacristie jusqu'à la Sortie, à moins que ce ne fût pour répondre, d'un seul mot, au Frère sacristain, lorsque c'était nécessaire. Aussi, connaissant ses habitudes de recueillement, les Frères ne l'abordaient pas , à moins d'urgence , sur le parcours de sa chambre à l'église, et vice veî^sa ; on attendait qu'il fût rentré dans son cabinet. »
Par respect pour la sainte hostie, il ne prenait jamais de tabac avant sa messe, quoique, les dernières années, il ne la dit guère avant onze heures et demie du matin. C'était souvent, pour lui, une privation fort pénible.
A peine à l'autel, il paraissait transfiguré. Sa contenance modeste, son geste mesuré, le feu de son regard voilé sous sa paupière baissée, tout annonçait l'homme -qui s'arrache aux spectacles d'ici-bas pour converser librement avec le Dieu caché. Souvent, à l'élévation ou à la communion, de grosses larmes disaient l'ardeur de sa foi et les transports de son cœur.
Les deux dernières années, condamné à une réclusion presque absolue, il obtint de célébrer la sainte messe dans un oratoire privé, sans quitter ses appartements.
Le déclin de sa mémoire avait suivi la ruine de ses forces. De peur d'omettre une cérémonie ou une
(1) Le frère Ulpien-Marie.
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prière, il pria M. Guilioux d'apprendre à" un Frère la liturgie du saint sacrifice, afin que celui-ci, devenu son servant attitré, pût le guider, et, au besoin, le reprendre. C'est au frère Philéas, déjà chargé du soin de la sacristie, que fut confié cet office de confiance. Il devait être édifié, jusqu'à la fin, de la fidélité du Père à le consulter sur les rubriques et de sa simplicité à suivre ses indications.
Même pendant les mois lugubres où la goutte le clouait sur son fauteil, le vieillard se procurait, de temps à autre, au prix de mille souffrances, la joie d^assister aux cérémonies de la grande chapelle. Appuyé sur le bras du frère Philéas, il se traînait à la tribune, recevait dévotetement la bénédiction du Saint Sacrement, puis rentrait à sa chambre, le corps brisé.
Le jour vint où celte joie lui fut refusée. Il lui fallut, de plus, — suprême sacrifice — renoncer à célébrer les saints mystères. Ne pouvant plus faire descendre Dieu sur l'autel, il voulut, du moins, l'adorer présent dans son modeste oratoire. Pendant les derniers mois, un aumônier ou un professeur du collège vint, plusieurs fois la semaine, dire la messe, sous ses yeux, et lui donner la sainte communion.
Le souci de ses devoirs envers Dieu se manifestait encore par sa fidélité à réciter le bréviaire, même dans l'accablement de l'extrême souffrance. Toujours, il avait fait passer cette récitation avant les affaires les plus urgentes. Un des Frères assistants venait-il le consulter, ses prières une fois commencées ? u Attendez, disait-il^ mon bréviaire avant tout ! » Et il le renvoyait.
Le frère Philéas qui, à partir de 1857, le récita quotidiennement avec lui, a remarqué qu'il prononçait les paroles saintes avec une particulière piété, les jours de fêtes de la sainte Vierge.
Ce fut sa dernière consolation. Lorsque ses jambes lui refusèrent tout service, et qu^il dut renoncer à se tenir debout à l'autel, il^ continua de psalmodier, de concert avec son fidèle servant, les prières liturgiques ;. il devait mourir en les murmurant.
Un homme aussi éclairé dans les voies de Dieu, aussi indulgent, aussi favorisé du don d'oraison, un prêtre dont toute « la conversation était dans le ciel, » devait être un confesseur incomparable.
Au dire de ses anciens novices, nul n'excella, comme lui, à remuer les âmes et à leur inspirer l'horreur du mal. « Est-ce que notre cœur n'était pas brûlant pendant qu'il nous parlait ? » Ce mot des disciples d'Emmatis rend exactement, aujourd'hui encore, l'impression de plus d'un vieux Frère.
Avec lui, le démon de la fausse honte n'avait rien à faire : « Dis-moi bien tout, mon fils! » suppliait-il. Et c'étaient des tableaux de la passion du Christ, des rappels de touchants souvenirs, des adjurations enflammées, qui faisaient d'inguérissables blessures de repentir et d'amour. Aussi resta-t-il jusqu'au bout le confesseur en vogue, et entendait-il, pendant les retraites, plus de pénitents à lui seul, que tous les missionnaires ensemble.
Lorsqu'il connaissait la solide vertu d'un sujet, il lui arrivait d'exercer son esprit de foi en lui imposant une longue préparation à l'absolution.
« Un soir d'hiver, raconte le frère Hermias-Marie, nous nous présentâmes, plusieurs novices et moi, pour nous confesser au bon Père. J'étais le premier arrivé dans l'antichambre ; je frappai à sa porte.
— Entrez!
« Je pénétrai dans l'appartement.
— Que veux-tu, mon fils?
— Me confesser.
— Mets-toi là » !
« Et il m'indiquait la gauche de son fauteuil.
« Je m'agenouille, le dos au feu, et je commence le Co7ifiteov. Cependant le bon Père fait un grand signe de croix. 11 ouvre son bréviaire, et se met à réciter tranquillement et dévotement Vêpres et Gomplies. Je