M. FOURCADE
Dans une toute petite ville (S'-François, à la Guadeloupe), par les soins des Frères et des Sœurs, et grâce à leur zèle, il y a eu 600 mariages dans la première année de Fémancipation : auparavant, les esclaves vivaient comme des brutes, il n'y avait pas de famille !
« Je ne sais pourquoi je vous raconte tout cela. Vous ne vous fâcherez pas de ce que je me laisse entraîner par le plaisir de causer avec vous d'une œuvre que vous avez vu naître à Saint-Brieuc. Ce n'était presque rien à Forigine ; mais mon grain de sénevé, fécondé par la rosée du ciel, est devenu un grand arbre, et j'en bénis Fauteur de tout bien.
(( Cher ami, aimez-moi toujours comme je vous aime, c'est-à-dire ex toto corde. »
Quelques mois après, il écrivait au même : « C'est une triste chose que Fentètement. Je me suis obstiné à vous répondre de ma main ; or, cette infirme m'a refusé un service dont je lui aurais su bien bon gré, cependant. V^oilà l'explication de mon si long silence, dont vous êtes, sans doute, surpris. Ah ! vieillir, c'est mourir peu à peu, et pièce par pièce (1) ! »
Et malgré tout, cet homme, on pourrait dire cette ruine humaine, qui ne sortait plus, qui n'écrivait presque plus, qu'on n'apercevait plus qu'appuyée au bras d'un Frère ou étendue dans un fauteuil, trouvait moyen de séduire, jusqu'à l'enthousiasme, ceux qui visitaient Ploërmel pour la première fois.
En 1856, un vicaire général de Tarbes, M. FourcadC;, c'est présenté à la maison-mère pour réclamer, en faveur de son diocèse, de nouvelles fondations d'écoles. Emerveillé de l'accueil du Père, il ne lui écrit plus que sur îe ton du dithyrambe. « Quoique, en vous abordant pour la première fois, je me sois jeté avec une confiance toute filiale dans vos bras par suite d'une vive et respectueuse sympathie que j'ai sentie naître tout à coup, j'étais cependant loin de m'attendre à tant de marques de bonté. C'est chez
(1) Lettre inédite da 3 jnin IS'i;;. — Archives de^ Frères.
VOUS, mon bien vénéré Père, que j'ai compris le véritable sens de la parole : Ecce quarti bonum et quam juctindum
habitare fratres in iiniim L'union, la fusion des cœurs,
j'ai goûté tout cela dans votre maison ; voilà pourquoi je me suis retiré de Ploërmel transformé en vrai Breton (1). »
Le bon Père était heureux de ces conquêtes.
Rien ne le consolait comme de voir les ecclésiastiques à l'aise chez lui. « Notre maison est une auberge, disait-il, mais je ne m'en plains pas ; ces messieurs prouvent qu'ils aiment notre institut. «
Toutefois, la réception des hôtes ne passait jamais^ dans les préoccupations du supérieur, qu'après les intérêts de la congrégation ou des écoles.
Aussi longtemps qu'il put s'appliquer à une affaire, il ne manqua pas de présider son « conseil des ministres », comme il disait gaîment. Tant que, chaque jour, il put quitter son lit, c'est à lui que revint la tâche de dénouer les situations délicates et de décider dans les cas embarrassants.
Le frère Gyprien lui servait, il est vrai, de secrétaire, et Faidait parfois dans la rédaction d'actes importants ; mais c'est lui, toujours lui, qui revoyait, corrigeait, parfois refaisait de toutes pièces les lettres, mémoires et autres actes expédiés par les Frères du conseil.
Depuis son attaque de paralysie, il ne pouvait plus régulièrement visiter ses maisons. L'heure vint oîj il dut rétablir, en faveur de Frères dignes de sa confiance, la charge de visiteur. 11 annonça cette mesure à l'institut, le 19 marsM857, dans une circulaire religieuse et grave comme un testament.
« Quand je pense, disait-il, à ce petit grain de sénevé que je jetais en terre il y a quarante ans, sans trop savoir ce qu'il deviendrait, mais à la garde de la divine
(1) Lettre inédite du 4 mai 1856. — Archives des Frères.