DERNIÈRE MALADIE
Il avait atteint quatre-vingts ans. Les Frères dont il recevait les soins sentaient tous que le ternie était proche.
Il célébra sa dernière messe le jour de Pâques 1860. Le 30 septembre suivant, une attaque de paralysie le terrassa de nouveau, et fit concevoir les plus vives inquiétudes.
On voulait lui caclier la gravité du mal, mais l'arrivée du docteur Pinaalt, mandé de Rennes en toute hâte, lui en dit assez. Quand l'abbé Houet, accouru, lui aussi, à la première alerte, entra dans la chambre du malade :
(( Pourquoi tant de mystères ? dit-il. Je vois bien que c'est fini ; il fallait me le dire sans détour. »
La crise passa toutefois, et le vieillard reprit son train de vie, sauf Fexpédition des affaires, dont il se déchargea tout à fait. Sa journée fut désormais une longue prière.
La récitation du bréviaire le fatiguait beaucoup ; néanmoins, il ne voulut point y renoncer. Le 8 décembre, il put encore psalmodier, en son entier, l'office de l'Immaculée Conception. Les jours suivants, ses souffrances devinrent telles^ que M. Ruault, d'accord avec le frère Philéas, l'obligea à se contenter de quelques psaumes. Il se dédommagea, dès lors, en égrenant son chapelet, et en se faisant lire quelques pages du catéchisme de Saint- Malo, alternant avec des chapitres de Vlmitation.
Ses pensées n'étaient plus de la terre. Néanmoins, avant de quitter les siens, il voulut leur adresser l'adieu du chrétien et du prêtre. La circulaire qu'il prépara pendant les derniers jours fut expédiée à tout l'institut l'avantrveille de sa mort.
Du seuil de l'éternité, le mourant adjurait les siens de secouer le sommeil de la tiédeur et de songer à l'heure fatale. ^
« Mes très chers Frères^ disait-il, il est peu d'enseignements aussi profitables à Tœuvre du salu^ que celui que nous donne le temps, lorsque nous venons à considérer la rapidité avec laquelle il s'écoule. Sachons en profi-
ter. Chaque année qui finit est un grand pas de plus vers notre éternité ; et^ sans aucun doute, celle qui va commencer sera la dernière pour plusieurs d'entre nous... Qui est prêt? où en est TafFaire de notre salut? quel amendement les années passées ont-elles apporté à notre conduite? sommes-nous plus obéissants, plus mortifiés, plus à Dieu, moins à nous-mêmes et à notre amourpropre ? quel est notre zèle et notre dévouement pour le salut des âmes? en un mot, quel profit avons-nous tiré de nos exercices de piété, de la fréquente réception des sacrements, et des grâces sans nombre dont Dieu ne cesse de nous favoriser ?
« A des questions si graves, que répond.notre conscience ? Hélas! tout ou presque tout est à faire pour l'éternité! Cependant nous touchons au terme, et nous dormons peut-être tranquilles, — ce qui serait le comble du malheur — dans Tétat déplorable de la tiédeur...
« Je vous dirai, mes très chers Frères, en empruntant les paroles de l'Apôtre : « // est temps de vous réveiller de votre sommeil... Le Seigneur est proche . » J'ai la douce confiance que, dociles à la voix de ma paternelle sollicitude, qui, peut-être, se fait entendre pour la dernière fois, vous allez vous lever et marcher avec une nouvelle ardeur dans les sentiers bénis de la ferveur et de la régularité, en vous adonnant avec plus de courage que jamais à la pratique de vos règles et des vertus propres à votre sainte profession. Les temps sont mauvais. Priez et consolez l'Eglise par la bonne odeur de toutes les vertus. Excitez-vous mutuellement à employer désormais les jours qui vous restent à semer beaucoup^ afin de recueillir abondamment dans le ciel. Pour atteindre ce terme de notre espérance commune, affermissez-vous de plus en plus dans la grâce, dans la paix, dans la charité et dans l'humilité de Notre- Seigneur...
« Je ne veux pas vous le dissimuler, mes très chers Frères, mes forces baissent sensiblement ; continuez à prier pour moi ; après Dieu et la bienheureuse Vierge