DERNIÈRE MALADIE
Marie, ma pensée la plus chère est pour vous. Soyez attachés de cœur et d'âme à la sainte Eglise et à votre institut ! Bénis soient à jamais Jésus et Marie Immaculée ! Amen. »
Ce grand devoir accompli, le fondateur ne pensa plus qu'à la visite de Dieu. Son dernier effort l'avait épuisé. Dans la nuit du 21 décembre, une nouvelle crise se déclara, et les Frères alarmés, songèrent aux derniers sacrements.
« Cher Père, dirent-ils, vous voulez bien, n'est-ce pas, qu'on vous donne FExtrême-Onction ? Nous serons plus tranquilles. »
Le vieillard se redressa, pour accentuer sa réponse- « Oui, mes enfants, bien volontiers !
Les rites sacrés se déroulèrent, dans leur majesté simple et émouvante.
« Croyez-vous, demanda le prêtre, à toutes les vérités que l'Eglise catholique nous enseigne ? »
Le malade joignit les mains ; deux larmes roulèrent sur son visage pâle, et, d'un ton que rien ne saurait rendre : « Oh ! oui, j'y crois ! »
Dans la matinée du lendemain, il se trouva moins accablé. Néanmoins, vers neuf heures, le mal parut s'aggraver, et les religieux présents tombèrent à genoux : « Père, votre bénédiction pour nous et pour tous vos enfants î »
11 souleva sa main glacée et bénit, pour la dernière fois, sa nombreuse famille représentée par les Frères qui sanglotaient au pied de son lit. Puis, avisant dans un coin de la pièce le religieux que l'Esprit de Dieu lui avait désigné comme son successeur : « Mon fils, dit-il au frère Cyprien, mon fils, achève mon œuvre î »
Dans l'après-midi, M. Lagrée, curé de Ploërmel, lui apporta le saint Viatique, qu'il reçut avec les sentiments de la plus vive piété. Cette nourriture céleste sembla le ranimer. Il se soutint jusqu'à la nuit du 26. Son état habituel
était un recueillement profond. 11 conversait avec Dieu, récitant des psaumes, les recommençant, et disant par cœur tout ce que conservait sa mémoire. Parfois, la fièvre semblait le dominer, et il avait de légers accès de délire. On le voyait alors prendre son drap de lit, le tenir comme un livre, et esquisser son grand signe de croix en disant : « Oii en sommes-nous?... Deiis^ in adjutorium nieum intende... » Moins d'une heure avant le dernier soupir, il récitait encore son chapelet. En lui, le prêtre survivait à tout le reste.
Forcé, à chaque minute, de changer de position, tout mouvement lui causait de cruelles souffrances: pas une plainte ne trahit son angoisse.
11 conserva aussi jusqu'au bout l'exquise délicatesse qui avait toujours réglé ses rapports avec les siens. Comme ils l'avaient aidé à se retourner, au prix de quelques efforts pénibles : « Oh I merci, leur dit-il, merci, mes enfants... Combien je vous donne de peine, et que je vous dois de reconnaissance à tous ! Priez, mes enfants, priez... »
Ce furent ses dernières paroles. Bientôt il éprouva une faiblesse qui dura cinq ou six minutes, puis, vers dix heures trois quarts, il parut s'endormir doucement... le grand lutteur était entré dans son repos.
Quand l'Eglise de Jésus-Christ pleure un homme qui a combattu pour sa cause à un rang d'honneur, elle môle à ses larmes des hymnes de reconnaissance, et ses chants de deuil eux-mêmes ont un accent de triomphe.
C'est qu'elle a conscience d'être une armée. Elle sait que le départ d'un athlète vieilli ne l'empêche pas d'être victorieuse. Sa voix — .voix du ciel et de la terre — est la voix des phalanges triomphantes et couronnées comme elle est la voix de celles qui se succèdent, sans jamais défaillir, sur les champs de bataille d'ici-bas. Fière de poursuivre jusqu'à la hn la guerre entreprise par le Christ, elle est hère aussi de lui présenter, pleine et glorieuse, une carrière de plus, une vraie carrière de soldat.