‹ Jean-Marie de la Mennais, 1780-1860Chapitre 209 sur 260 · LA MORT ET LES FUNÉRAILLES · texte numérisé non relu

LA MORT ET LES FUNÉRAILLES

Désoles du départ du Père, les fils de Jean de la Mennais ne pouvaient s'empêcher de croire encore à sa présence invisible. Les disparus vivent pour ne plus mourir et leur affection ne cesse d'embrasser leur famille d'ici-bas. Il le leur avait tant de fois répété, qu'ils en avaient la ferme assurance. Aussi, tout en demandant pour lui le repos éternel, étaient-ils tentés d'implorer son appui auprès de Dieu.

Son corps, embaumé sommairement et revêtu des habits sacerdotaux, fut exposé dans la grande salle de la communauté, transformée en chapelle ardente.

La mort* avait respecté ses traits. Ses membres restaient flexibles, et il semblait toujours paisiblement endormi (1).

Durant cinq jours, une foule sans cesse renouvelée défila devant ces restes, pour rendre un dernier hommage à celui qui avait été l'honneur de la ville et du diocèse, l'éducateur de la Bretagne, l'ami et le bienfaiteur de tous. On s'agenouillait près du défunt, on baisait ses mains jointes sur le crucifix, on faisait toucher à ses vêtements des chapelets et des médailles. Détail touchant : on remarqua, parmi les visiteurs, un nombre prodigieux de petits enfants appartenant à Ploërmel et aux communes voisines. Les uns marchant à peine, les autres portés encore sur le bras maternel, se pressaient sans frayeur autour du cadavre, comme s'ils eussent voulu réaliser, môme après la mort du vieux prêtre, son vœu \â plus souvent exprimé : Sinite parmdos venue ad me.

Des témoignages de regret et d'admiration arrivèrent, de tous les points de là France, aux Frères du conseil. Evêques, ministres, abbés de monastères, recteurs de campagne, hommes du peuple, anciens élèves de toute condition s'associèrent dans un sentiment unanime de vénération et de reconnaissance. On remarqua spécialement les lettres de Mgr Saint-Marc, archevêque de Rennes,

(1) On prit une photographie du cadavre quatre jours après la mort. Ses traits n'étaient pas "sensiblement altérés.

de Mgr Jaquemet, évoque de Nantes, de Mgr Angebault, évoque d'Angers, de Mgr de Salinis, archevêque d'Auch, des évoques de Baveux et de Tarbes, de Tabbé de Thymadeuc, etc.... M. de Ghasseloiip-Laubat, ministre de la Marine, et M. de Falloux donnèrent aussi à la mémoire du défunt un souvenir ému.

Il fallut se séparer de la chère dépouille. Le 31 décembre, le Père fut déposé dans un cercueil de plomb, avec la relique de M. Deshayes, qui, depuis vingt ans, attendait sa sépulture définitive. Le môme jour, on lui fit de solennelles obsèques. Toute la ville de Ploërmel, l'élite du clergé de Vannes, de Rennes et de Saint-Briéuc (1), une longue file de Frères et d'écoliers, suivie d'un groupe imposant de Sœurs de la Providence, suivaient le cercueil. Après l'office funèbre, on conduisit le défunt, en suivant la grande allée qu'il avait tant de fois parcourue dans ses solitaires oraisons^ jusqu^à la modeste tombe qu'il s'était choisie au fond du cimetière.

Trente jours après, un prêtre qui avait pénétré, autant que personne, dans l'intimité du fondateur, M. de Léséleuc, redit aux Frères assemblés dans la chapelle voilée de deuil quelle perte venaient de faire l'institut, le clergé breton et l'Eglise de France.

Une pierre de granit, surmontée de la croix, portant une épitaphe simple et chrélienne (2), marqua le dernier asile du pretrequi, ayant vécu pauvre, avait voulu garder, jusque dans la mort, les livrées de la pauvreté.

Pour le vulgaire, ce fut tout. Une vie écoulée; une iiction dont la trace disparaîtrait sous le flot mobile des

(1) La cérémonie fut présidée par M. Thétiot, doyen du chapitre de Vannes. Le siège^était alors vacant, par la mort de Mgr de la Motte.

(2) Voici cette épitapiie : « Ci-gît, en attendant la résurrection bieniieureuse.iMessire Jean-Marie Robert de la Mennais, fondateur et supérieur général des Frères de l'Instruction chrétienne, né à Saint-Malo, le 3 septembre 1780, décédé à Ploërmel, le 26 décembre 1860. Priez Dieu Dour lui !»

LE FRERE GYPRIEN 62^

événements nouveaux ; une mémoire d'abord vénérée, qui s'effacerait au souffle du temps, telles furent, sur cette destinée comme sur tant d'autres, les prévisions des sages. A n'envisager que rinconstance misérable du cœur humain, ils avaient raison.

Mais « l'homme qui fonde une famille religieuse se prolonge sur la terre. Son action dans la société humaine échappe à tous les calculs, et reste le secret de Dieu (1) . »

On acquit bientôt la certitude que le Père protégeait toujours ses deux instituts.

Les Frères avaient élu un supérieur général le 24 janvier 1861. C'était celui que le fondateur mourant avait désigné pour « achever son œuvre ». Homme de foi profonde, de jugement droit et de ferme volonté, esprit très fm, cœur éminemment charitable, laissant à quiconque l'approchait la plus heureuse idée de sa bonté et de son dévouement, le frère Gyprien rappelait, par son caractère et ses habitudes, le supérieur disparu.

Dès la première hcure^ il mesura Tétendue de la tâche, et en aborda vaillamment les difficultés.

L'institut des Frères avait jeté en Bretagne de profondes 'racines. Achever l'œuvre du fondateur, n'était-ce pas donner des maîtres chrétiens aux provinces qui en réclamaient depuis des années ? n'était-ce pas enter plus fortement sur le tronc armoricain les branches gasconne et normande de l'institut ? n'était-ce pas donner un élan décisif à la vertu des Frères, en leur proposant les trois vœux de religion ? n'était-ce pas enfin assurer à la congrégation sa place dans l'Eglise, en provoquant, en sa faveur, l'approbation définitive du Saint-Siège?

Tel fut le programme du frère Gyprien. Bientôt la fondation des écoles chrétiennes d'Haïti, en 186i ; et, pendant la seule année 1876, la fusion totale de l'œuvre de Gascogne avec celle de Bretagne, l'autorisation légale accordée à l'institut pour toute la France, la réouverture des petits noviciats et l'introduction, dans la congrégation,

(1) Cliateaubriand.

des vœux de pauvreté et de chasteté, témoignèrent de sa courageuse initiative. Plus tard, ce fut le départ des premiers Frères pour le Canada (1886), et enfin, le 16 mars 1891, le décret solennel du Saint-Siège, approuvant et confirmant Finstitut. Le supérieur général avait trouvé les Frères au nombre de huit cent deux ; ils étaient maintenant plus .de deux mille (i). Pour réaliser de tels progrès, trente ans avaient suffi.

Au point de vue intellectuel, l'ascension n'avait --pas été moins rapide. Tandis qu'à côté des petites écoles s'élevaient ou se développaient de beaux pensionnats, consacrés à « l'enseignement moderne, » et d'oi^i l'on sortait avec le diplôme de bachelier, un religieux, placé à la tête d'une importante école rurale, donnait suite aux idées du Père sur l'enseignement agricole.

Bientôt le frère Abel eut créé, dans toutes les provinces du Nord-Ouest, un immense mouvement en faveur des campagnes. Ses expériences décisives, sa propagande aussi active qu'intelligente, enseignaient l'art de vivre à l'aise sans quitter le coin de terre natal. Grâce à lui, le paysan fut conquis; l'émigration vers les villes se ralentit, et ce bienfait social valut à l'humble, religieux une notoriété qui le désigna comme futur successeur du frère Gyprien.

De son côté, la congrégation de la Providence voyait s'étendre son action. Après la fondation de nouvelles écoles, à Rennes, à Sairit-Malo, à Guingamp et dans plusieurs communes rurales, elle se trouva assez forte pour essaimer, elle aussi, au delà des mers. En 1897, elle fondait une première maison au Canada.

Depuis longtemps, Frères de Ploërmel et religieuses de Saint-Brieuc remarquaient que la bénédiction d'en haut descendait plus abondante lorsqu'elle était sollicitée par l'intercession du Père. Après l'avoir imploré pour le succès des fondations, on s'enhardit jusqu'à lui demander de vrais miracles. Des guéri sons subites, étranges,

(i) Aujourd'hui (avril 1902). f^oiis le gouvernement du Révérend Frère Abel, Tinstitut compte 2Go7 membres, répartis en 4G0 maisons, et donne l'éducafion à 7o.0u0 écoliers.

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