VIE INTIME DE .L INSTITUT
C'est au plus tort de ses démêlés avec les missioniiaiies de Rennes que M. de la Mennais se voyait ainsi oblige' de défendre ses Frères calomniés et menacés.
CKn se rappelle qu'il avait rêvé de rattacher son œuvre d'instituteurs à la congrégation de Saint-Pierre, afin de lui assurer, plus tard, une direction et un appui. La scission une fois consommée, en présence des dangers que pouvait créer à ses Frères une législation hostile, il eut, pour eux, ,un moment d'inquiétude.
Sans doute, lïnstitut prenait un accroissement des plus consolants; mais ses destinées reposaient à peu près sur un seul homme — car M. Deshayes était plus absorbé que jamais par ses œuvres vendéennes, — et cet homme avait cinquante-quatre ans. Lui disparu, que deviendrait ce corps, auquel il communiquait l'impulsion et la vie? Dès l'origine, nous l'avons vu, il avait eu l'idée de confier à un Frère le gouvernement de la congrégation, aussitôt que son action personnelle ne semblerait plus nécessaire. Certes, il ne pouvait songer encore à se retirer, mais n'était-il pas temps de choisir un successeur?
Sur cette question délicate, il hésitait à sonder l'opinion de ses amis du diocèse de Vannes. Il voulait un avis absolument désintéressé, et il alla le demander à un
prêtre d'un diocèse étranger, qui possédait toute son estime, l'abbé Angebault, vicaire générât de Nantes.
C'est à M. Deshayes qu'il devait de le connaître. Aum(^nier de la communauté de Saint-Gildas-des-Bois fondée par le vénérable associé de Fabbé Jean, M. Angebault avait, plus tard, suivi de près, comme j^^rand vicaire, les premiers établissements de M. de la Mennais dans le diocèse de Nantes (1). Dès qii'ileut vu àl'œuvre les Frères enseignants, il résolut de les appuyer de toute son influence, et prit spécialementàcœur leur succès au pensionnat Saint-Stanislas, où ils étaient chargés des classes de français. Les affaires de ce pensionnat furent le point de départ d'une correspondance qui devait se poursuivre, de plus en plus intime et affectueuse, môme après l'élévation du grand vicaire sur le siège d'Angers.
M. Angebault était un prêtre sage et pieux, d'esprit positif et de commerce aimable, avec une pointe de gaité gauloise qui n'était pas pour déplaire à l'abbé Jean.
Xionsulté sur le gouvernement qu'il conviendrait d'imposer, plus tard, aux Frères, il se posa trois questions « Faut-il laisser les Frères se gouverner seuls? Faut-il leur choisir un supérieur indépendant? Faut-il les placer sous l'administration épiscopàle? » Il lui parut qu'on ne pouvait s'arrêter, d'une manière absolue, à aucun de ces partis, et voici les vues qu'il proposa à M. de la Mennais.
(( Dans l'état actuel et longtemps probable de la législation et des choses, je crois que le premier besoin pour votre institut est d'avoir un point d'appui. Il me seaible que je le chercherais dans l'autorité épiscopale, et que, des trois partis proposés, c'est celui qui offre le plus de garanties et de chances favorables. D'ailleurs, sans ou contre l'autorité épiscopale, nous ne pouvons rien, et, au contraire, il sourit à ma foi de penser que celui auquel l'Eglise confie le gouvernail est le plus digne de la confiance des passagers. Les communautés pouvaient être exemptes
(1) La première école établie dans le diocèse de Nantes, celle de Saint- Joachim, datait de 1827. Elle a été fermée en février 1875.
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autrefois (et cette question peut encore prêter à de longues discussions); mais, dans l'état actuel de la société, et surtout pour une congrégation comme la vôtre, la force est dans ténuité ; je prendrais donc pour base l'autorité épiscopale.
(( Mais je voudrais pourtant parer aux cliances de changements et de versatilité. Pour obtenir ce but. je donnerais à l'institut une règle forte, précise, détaillée, et, pour la soustraire à toute altération, je la soumettrais à une sanction supérieure à l'autorité môme épiscopale : je désirerais que l'autorité suprême du chef de l'Eglise la rendît inaltérable, et il me semble que, sous cette égide, je m'endormirais en paix (1). ^)
En recourant aux lumières de ses amis, M. de la Mennais ne s'engageait point à abdiquer totalement ses vues personnelles. Il lui sembla que M. Angebault s'exagérait la dif- Jiculté de laisser à un Frère le gouvernement de l'institut. Il crut que ce qui réussissait aux Frères des Ecoles chrétiennes ne pouvait être impraticable pour les siens, et il s'en tint à son premier projet, tout en se proposant bien de s'appuyer sur Rome, selon le conseil du grand vicaire.
Le 26 août 1835, il signait, de concert avec M. Deshayes^ lacté suivant.
« Au nom de la Très Sainte Trinité. Père. Fils et Saintl'^sprit.
« Nous soussignés, Gabriel Deshayes et Jean-Marie delà Mennais, fondateurs et supérieurs généraux des Frères de rinstruction chrétienne.
« Prévoyant que, d'un moment à lautre, la mort peut nous surprendre, et désirant assurer la perpétuité de la congrégation des Frères de l'Instruction chrétienne, que jusqu'ici nous avons gouvernée de concert, sans que nous lui ayons encore donné une constitution régulière, nous
(l) Lettre inédite, du .']1 O!tol)ro ISTk — A^'cliive- des Frères.
02 ji<:an-mai{ik de î.A mennais
avons arrèlé les points suivants, qui seront comme 1(^ fon-clement de son régime futur :
Article l. — « La (Congrégation sera gouvernée, après la mort de M. Jean-Marie de la Mennais, par un Frère et un conseil composé an moins de quatre autres membres de la société.
Article IT. — « l^e Frère supérieur général et les autres Frères du conseil seront élus par ceux à qui nous attribuerons, plus tard, le droit de concourir à l'élection ; toutefois, nous nous réservons la faculté de faire nous-mêmes le choix. Dans le cas où notre mort précéderait l'organisation définitive de la congré£ation, et dès aujourd'hui, nous choisissons le Frère 'Hippolyte pour supérieur général.
Article III. — « 11 y aura un conseil ecclésiastique attaché à la congrégation des Frères, qui sera chargé de son gouvernement spirituel. Les rapports de ce conseil avec celui des Frères seront réglés plus tard. Si nous mourions avant qu'ils le fussent, nous nommons M. Ruault, président dudit conseil, et, en cette qualité, nous le substituons dans tous uos droits.
« Fait et arrêté, à Ploèrmel, le 26 du mois d'août 183o, Article supplémentaire. — «Si M. de la Mennais mourait avant M. Deshayes, celur-ci serait seul chargé de la composition du conseil des Frères, et, quant à la composition et aux attributions du conseil ecclésiastique, il s'entendrait avec M. Ruault (1^. » .
Le Frère Hippolyte, à qui M. de la Mennais confiait le grand honneur de continuer son œuvre, était, nous le savons déjà, un religieux très humble, très ami de la règle, plein de droiture et de franchise, qui, depuis 1830, supph'ait le fondateur, pendant ses absences, pour la direction du noviciat. Il ne devait jamais remplir la charge qu'on lui destinait; mais sa longue vie d'obscur lab ur, passée tout entière à Ploërmel, dans les fonctions de
(1) Dans une seconde rédaction de cet acte, M. de la Mennais désigna, plus tard, le frère Julien comme futur supérieur général.
LE FUTUR (iO[ VEHNEMENT DE L" INSTITUT 03
maître des novices, puis d'assistant du supérieur géne'ral, prouve qu'il en était digne (1).
Trois semaines après la signature de l'acte qui réglait ainsi le futur gouvernement de l'institut, M. Angebault, ignorant sans doute le fait accompli, écrivait à l'abbé Jean : (( C'est toujours un problème pour moi que de savoir comment, après vous, on fera marcher tous ces éléments un peu divers. En montant au ciel, ayez soin de laisser votre manteau à votre Elisée\ J'en réclamerais un petit coin si j'étais encore en ce pauvre monde : pour des yeux profanes, certaine casaque que je vous ai vue ne devrait pas faire beaucoup de jaloux (2). »
Pas plus que Àe Frère Hippolyte, Tabbé Angebault ne devait recueillir le manteau du Père. Toutefois, ses avis ne restèrent point lettre morte. M. de la Mennais sentait, comme lui, la nécessité de donner à son institut « une règle forte, précise et détaillée ». Aussi, à peine libre des difficultés que 18o0 lui avait léguées, se mit-il à composer une nouvellt? édition des Statuts.
« Les règles anciennes, disait-il dans la préface de cet opuscule, n'ont point été changées, et ne pouvaient l'être, parce que l'expérience en a démontré la sagesse. Voilà dix-sept ans que la congrégation a été fondée, et elles sont demeurées invariables. Mais quelques-unes — le petit nombre — avaient besoin d'explications et de développements. Des usages se sont établis qui n'existaient pas à Forigine ; plusieurs cas se sont présentés, que nous n'avions pu prévoir; enfin le temps, ce grand maître de la vie humaine, comme l'appelle, un illustre docteur, nous a donné des leçons dont nous avons dû profiter, pour perfectionner de plus en plus un livre qui renferme tant d'instructions imporlantes, et si précieuses pour vous
vi) Le Frère Hippolyte avait été, nous l'avons dit i^tome 1*% page 331, note 3', disciple de M. Deshayes, à Auray. Après quelques années passées dans l'enseignement primaire, il fut appelé à Ploërmel en 1830. et y passa 56 ans dans la pratique la plus édifiante des vertus religieuses. Il mourut le 6 décembre 1886.
(2) Allusion à la mise toujours pauvre de l'abbé Jean. — Lettre, inédite du 13 septembre 1835. — Actiives des Frères.
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« Recevez ce livre, mes très chers Frères, comme si votre saint ange gardien vous le présentait, en vous disant de la part de Dieu : Faites ceci, et vous vivrez. »
Ce (( Recueil », pas plus que les précédents, n'est un manuel de pédagogie. Pour toutes les règles concernant la tenue et la direction des classes, M. de la Mennais continue de renvoyer ses disciples à la Conduite des écoles de M. de la Salle; mais son modeste opuscule est un admirable code de la vie religieuse.
Dans les « Règles de conduite » qu'il trace à ses Frères, rien que de simple, de précis et de mesuré. Tout est puisé aux sources les plus pures de l'ascétisme chrétien.
Nous connaissons sa prédilection pour les deux vertus religieuses par excellence : l'humilité et l'obéissance. Le vœu d'obéissance étant alors son seul moyen d'action sur ses disciples, on conçoit l'insistance avec laquelle il en recommande l'observation.
Quant à l'humilité, le frère du malheureux Féli en sent, plus que jamais, la nécessité, depuis les catastrophes récentes. Aussi, de quel accent il la prêche à ses enfants! Mais prêcher ne suffit point en pareille matière; par suite, jusque dans la composition de ce petit livre, le fondateur trouve moyen de pratiquer l'aimable vertu. S'il exhorte ses fils, ce n'est pas de lui-même, c'est en invoquant la doctrine de directeurs comme saint Rernard, saint Ignace de Loyola, et surtout saint Jean-Raptiste de la Salle, dont les disciples devront être pour les siens « des modèles et des maîtres. » Il ne pouvait oublier Louis de Rlois, le doux maître qui a formé sa jeunesse; plusieurs passages du Guide spiî^ituelse retrouvent presque textuellement dans le Recueil.
Sa prédilection pour l'auteur de Vlmitation devait se trahir également dans ce manuel de perfection religieuse, Aussi, ne se contente-t-il pas de lui emprunter deux pages caractéristiques sur l'obéissance et l'humilité; il fait passer dans ses (< Avis et instructions » le ton grave et simple, pénétrant et doux, des entretiens du \< Maître » avec « l'âme chrétienne ».