‹ Jean-Marie de la Mennais, 1780-1860Chapitre 22 sur 260 · NOUVELLE EDITION DU « RECUEIL · texte numérisé non relu

NOUVELLE EDITION DU « RECUEIL

Une seule fois, la personnalité de l'auteur apparaît, avec sa chaude éloquence et l'accent victorieux de sa toi; c'est dans le chapitre intitulé : Instruction sur la ro cation.

Après avoir montré, en s'appuyant sur les Saints Livres, le néant des richesses et la folie de ceux qui les adorent, il ajoute : « Que si des considérations si puissantes ne vous touchaient pas, il ne me resterait qu'à vous dire, en fondant en larmes : Va, malheureux, calcule les avantages que le monde peut t'offrir, en échange du royaume de Dieu et des trésors de l'éternité; vends-lui ton âme, comme Judas vendit la sienne aux ennemis du Christ: prends cette pièce de monnaie que l'on jette à les pieds, ramasse-la dans la houe, lèche cet or! Et puis, haisse la tête, et ne regarde plus le ciel dont lu t'es rendu indigne. Créature si élevée par la grâce de ta vocation, te voilà donc tombée dans la fange de la terre; chaque jour, tu t'y enfonceras davantage: et les hommes mêmes qui te flattaient et t'enhardissaient à briser le doux et saint joug du Seigneur, se riront de ton malheur et de ta honte; il n'y a pas jusqu'aux petits enfants qui, demain, en te voyant passer, ne sifflent sur toi, comme s'ils lisaient sur ton front : Apostat (l)î »

Une société ne se gouverne pas seulement avec des lois écrites. Il faut à sa tête ui^ personnel éprouvé de supérieurs locaux, bien pénétrés de la pensée du fondateur et s'efl^orçant en tout, de la réaliser.

M. de la Mennais avait été longtemps seul au gouvernail. Il n'en était plus ainsi. Outre le frère Hippolyte, M. Ruault participait de plus en plus à la direction des Frères. Cet humble prêtre, dont le bon sens et le tact égalaient la piété, avait vite conquis toute la confiance du

l. Recueil à Vusage des Frères de l'Instruction chrétienne. Vanir s, de Lamarzeile. 1835.'

fondateur. Dès 1835, l'abbé Jean lui écrivait des billets comme celui-ci : « Chacun ici se plaint de vous, et personne ae veut plus vous rien dire d'aimable : on est trop mécontent de votre absence. Pour moi, je ne suis pas de ceux qui abandonnent le pécheur égaré dans des contrées lointaines. Je cours après lui, et je voudrais le ramener au bercail sur mes épauler. Pauvre égaré, je vous aime bien (1)1 »

L'abbé Ruault ne dirigeait pas seulement la conscience de M. de la Mennais. C'est lui qui, pendant les longues pérégrinations du fondateur, confessait, exhortait, conseillait Frères et novices. C'est lui qui leur transmettait les avLS du Père, et accomplissait, par son ordre, les actes urgents d'administration. Cette mission toute de confiance, il la remplissait avec une délicatesse et un désintéressement admirables.

Bientôt il fallut lui adjoindre un aide, car la besogne dépassait ses forces. M. de la Mennais choisit, comme second aumônier des Frères, un des anciens élèves de Malestroit, M. Tabbé Massias.

Désormais Tabbé Jean avait pour commensaux deux prêtres intelligents, pieux, pleins de gaîté et de bonhomie, qui lui furent souvent d'un grand secours parmi ses cruels ennuis.

dette petite réunion fut le noyau de la communauté composée d'aumôniers et de professeurs, qui se groupa plus tard autour du ifondateur, et fit de la maison de Ploèrmel un centre si apprécié des prêtres de la contrée.

Se sentant désormais fixé pour la vie au cœur de la Bretagne, M. de la Mennais eut la pensée de réunir autour de lui, à intervalles périodiques, ses amis jeunes et vieux, dont Tavaient trop longtemps séparé d'épineuses affaires et des voyages sans fin.

Les retraites annuelles des Frères fournissaient une occasion de fortifier, dans l'exercice commun du zèle sacerdotal, des liaisons récentes ou de raviver de chers souvenirs. L'abbé Jean prit rhabltude d'y convoquer les

i'î) Lettre inédite du 12 juin 1835. — Archives des Frères.

Al MONIERS ET PREDICATEURS 67

prèlrôs qu'il aimait ou dont il goûtait spécialement la sagesse.

En 1835, c'est Tabbé Angebault qui vint prêcher la retraite de Ploërmel. Il s'y rencontra avec un des plus anciens frères d'armes du fondateur, le cher abhé Langrez, demeure' fidèle, après vingt-cinq ans, à Tami de sa jeunesse.

On pul revivre, pendant une huitaine, les jours lointains de Saint-Malo ; on causa des commencements héroïques du collège, du vénérable M. Engerran, des congrégations d'écoliers ; on rappela toute cette vie si humble, si obscure et pourtant si pleine, qu'ensemble on avait vécue pendant dix ans trop vite écoulés.

En pénétrant dans ce passé qu'il ne connaissait qu'en partie, M. Angebault sentit croître sa vénération pour le fondateur des Frères, et les deux prédicateurs partirent enchantés de Ploërmel. De son côté, l'abbé Jean avait savouré, pleinement ces joies de l'amitié, dont, plus que personne, il sentait tout le prix. « J'ai été très content de l'abbé Angebault, écrivait-il ; quant à Langrez, je l'ai trouvé tel qu'il a toujours été. c'est-à-dire excellent (1). » .

Il va sans dire que, le plus souvent possible, M. Deshayes assistait à ces réunions. Toutefois, la vieillesse, jointe ;; au fardeau de se$ multiples fondations, le retenait, plus souvent qu'autrefois, en .Vendée. Malgré son intérêt toujours aussi vif pour les Frères bretons, il ne devait plus guère reparaître à Ploërmel (2).

Autant et plus peut-être que les aumôniers et les prédicateurs de retraites, les directeurs desjpetits noviciats pouvaient seconder Mt de la Mennaisjpour la formation

(1) Lettre à M. Ruault, 8 juin 183o. — Archives des Frères.

(2) Avant la retraite de 1841, la dernière à laquelle il aitassisté, nous ne trosuvons trace qu'une l'ois de sa présence à Ploërmel! C'est en 1836. M. de la Mennais écrivait, le 21 novembre, à M. Ruault : « Je regrette beaucoup de ne m'être pas trouvé à Ploërmel pendant le séjour que vient d'y faire notre très cher M. Deshayes. Que devient-il? Où va-t-il? Est-ce que je ne le verrai point ? » — Archives des Frères.

des Frères. Mais il fallait achever de les prépajer à ce ministère spécial. Le fondateur comptait beaucoup sur le frère Ambroise, dont il voyait à l'œuvre, depuis quinze ans, l'inépuisable et stoïque dévouement. Toutefois, avec ses tristesses, ses brusqueries, ses susceptibilités, le pauvre Frère n'avait-il pas besoin encore de parfaire en lui-même cette réforme qu'il était chargé d'opérer chez les autres? Aussi, comme l'abbé Jean s'applique à développer chez lui l'esprit religieux et l'aptitude au gouvernement!

11 s'etforce, avant tout, de corriger ses tendances au pessimisme. En 1835, un Frère de Tréguier a manqué, dans une lettre, aux égards dus à son supérieur local. Celui-ci s'en est plaint auPère, qui lui répond, le 26 mai : (( Le saint Evangile nous recommande de ne pas achever le roseau déjà brisé. Mettez en pratique cette maxime de douceur et de charité, et prenez garde d'irriter encore plus, par des paroles sévères, quoique justes, un pauvre enfant dont l'imagination est si ardente; il est plus digne de pitié que de colère. Vous exagérez aussi le nombre de ceux qui, dans la congrégation, ne sont pas animés de l'esprit de la règle. Dieu merci, vous vous trompez làdessus. Jamais nous n'avons été mieux que nous ne le sommes. Hélas! nous aurons toujours à déplorer l'afîail)lissement de la piété dans quelques-uns; mais ceux-là ne restent pas : ils nous quittent, ou nous les renvoyons. Prenez donc courage, mon cher enfant, et soyez attentif à veiller sur vous-même, pour écarter de votre âme ces idées et ces impressions de tristesse qui ne sont propres qu'à vous abattre et à rendre plus pénible l'accomplissement de vos devoirs. \'(mis savez, mon cher enfant, combien je vous aime, et je vous donne une nouvelle preuve de mes sentiments tout paternels en vous pai'iant comme je le fais (1). »

Chaque mois, parfois plus souvent, ce sont des conseils de mesure et de discrétion, vertus dont le bon Frère a toujours grand besoin : a Ménagez beaucoup le frère

i; Lettre inédite. — Archives des Frères.

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