AUX FRERES DES ANTILLES
Brest, le 5 septembre 1841.
Mes très chers Frères, ne pouvant écrire à chacun devons en particulier, et ayant déjà répondu à chacune des lettres que vous m'avez adressées, sans en excepter une seule, je profite du départ des Frères qui vont vous rejoindre, pour vous donner à tous quelques avis essentiels.
1° Je crois remarquer que plusieurs d'entre Vous sont disposés à se plaindre trop facilement des désagréments qu'ils éprouvent, et ainsi, ils se privent des mérites dont ils s'enrichiraient s'ils avaient plus de résignation, plus de patience dans ces diverses épreuves, s'ils comprenaient mieux le prix de ces croix légères en etfet, quoiqu'elles leur paraissent quelquefois bien pesantes. Lisez, mes Frères, lisez la vie des saints, et efforcez-vous d'imiter ce qu'ils ont fait dans des circonstances semblables : pour moi, je n'en connais aucun qui ne se soit réjoui d'avoir quelque chose à souffrir pour Jésus-Christ, avec Jésus-Christ, et qui ne lui ait rendu grâces .
2° J'ai lieu de craindre que vous n'ayez laissé s'affaiblir en vous le double esprit d'obéissance et de mortification. Je dis d'abord l'esprit d'obéissance, parce que celui qui obéit extérieurement, mais qui ne brise pas sa volonté dans ce qu'elle a de plus intime, qui murmure en secret contre son directeur et ne soumet pas son jugement au jugement du supérieur, n'est pas un vrai religieux. Examinez-vous et jugez-vous d'après cette règle. J'ajoute l'esprit dé mortification^ car il m'a été dit qu'on s'était cru autorisé, à cause du climat, à se permettre divers relâchements, lesquels pourraient devenir bientôt une .source de désordres graves, si on ne se hâtait pas de" les réformer. Mes très chers Frères, rappelezvous donc souvent que la pénitence est non seulement conseillée, mais commandée à tous par notre divin Sauveur, qui, en faisant pénitence pour nous (et quelle pénitence !) ne nous a nullement dispensés de faire pénitence nous-mêmes.
3« 11 m'a été pénible de recevoir des lettres de personnes respectables, mais étrangères à vos maisons, qui m'ont appris qu'elles étaient instii'uites de certaines misères qui se sont rencontrées parmi vous. 0 mes Frères, qu'est-ce que- ceci?
De grâce, ne soyez plus jamais, à l'avenir, indiscrets, imprudents à ce point. Ne violez jamais cet article de votre sainte régie qui vous défend
de parler au dehors, à qui que ce soit, et dans quelque cas que ce soit, de ce qui se passe dans l'intérieur de la communauté.
Mes Frères bien-aimés, ne vous imaginez point que je vous écrive ceci sans motifs : oh non ! j'en ai un bien puissant de vous parler avec cette franchise toute paternelle. Je veux, mes enfants, votre salut avant tout ; je veux, déplus, que, chaque jour, vous vous rendiez déplus en plus dignes de la haute et sainte mission que vous avez reçue de Dieu, quand je vous ai dit, en son nom : « Mon fils, quitte tes' parents, ton pays, et dévoue-toi tout entier à Tœuvre à laquelle la divine bonté t'appelle. » Mes enfants, lorsque je vous ai tenu ce langage, vous avez répondu : Amen. Et moi, j'ai dit : Alléluia, parce que je n'ai pas douté que cet Amen ne fût l'expression d'une résolution énergique.
Mes Frères bien-aimés, recevez avec une humble soumission mes remontrances paternelles : je vous les adresse à tous en commun, parce que ce sont moins des reproches que des avertissements.