‹ Jean-Marie de la Mennais, 1780-1860Chapitre 217 sur 260 · LETTRE A M. DE MONTALEMBERT · texte numérisé non relu

LETTRE A M. DE MONTALEMBERT

Monsieur et très cher ami, j'ai été plus heureux que je ne puis le dire de vous revoir à Paris, et je viens vite vous remercier de l'accueil si cordial que vous m'avez fait. Permettez qu'en même temps réclame les services que vous m'avez offerts avec tant de bonté. Je les réclame, non pour moi, mais pour la Religion dans nos colonies, car vous pouvez lui en rendre de fort importants.

Le ministre de la Marine met un grand zèle à proclamer l'instruction religieuse parmi les noirs. Sur ce point, on ne saurait trop le louer ; il court à pleines voiles vers le bien ; mais je regrette que, dans les mesures qu'il prend, tout ne soit pas conforme aux principes catholiques.

Procurez-vous, je vous prie, si vous ne Tavez déjà reçu en qualité de pair de France, YAbrégé sommaire que le département de la Marine vient de publier officiellement sur l'exécution de V ordonnance royale du 5 janvier 18-iO, relative à l'instruction religieuse, à l'instruction primaire et au patronage des esclaves.

Le ministre rappelle qu'un concours est ouvert pour la confection d'un catéchisme spécial destiné à être enseigné dans les colonies, et il ajoute :

« Dans l'œuvre de la moralisation des esclaves, la mission du prêtre s'étend et s'agrandit ; de nouveaux efforts doivent être exigés de son zèle : il faut donc le guider dans cette voie nouvelle, lui i?idiquer les points principaux sur lesquels doivent porter ses instructions pastorales, le mettre à portée, en un mot, de faire à la fois du nèo-re un citoyen et un chrétien. » °

Ne vous semble-t-il pas entendre la papesse Victoire parlant à ses prêtres P

Mais continuons :

« Tel doit être le but du catéchisme spécial mis au concours. La partie dogmatique ef orthodoxe, dont l'approbation appartient* en définitive, à l'autorité ecclésiastique, y sera sans doute peu étendue mais la partie morale devra recevoir un certain développement. »

Le ministre annonce ensuite l'intention de soumettre les ouvrage?

qui lui seront envoyés à l'approbation de l'autorité ecclésiastique, quan à la partie dor/malique seulement.

Ainsi, l'autorité ecclésiastique n'aura même pas un simple avis à donner sur ce qu'on appelle la partie morale, comme s'il était possible catholiquement et raisonnablement de les séparer l'une de l'autre, comme si l'autorité ecclésiastique n'avait pas à juger de ce qui doit être le principal objet des instructions pastorales de ses ministres.

Ici je ferai observer que les colonies ont déjà un très bon catéchisme, composé par M. Pastre, ancien préfet apostolique de Bourbon, et approuvé, non pas à Paris, mais à Rome, par la Sacrée Congrégation de la Propagande. Conservera-t-on ce catéchisme ? Je le pense, puisque dans le- catéchisme spécial, la partie dogmatique et orthodoxe, comme l'appelle le ministre dans son encyclique, aura très peu d'étendue. II y aura donc deux catéchismes : est-ce un avantage, dans un pays surtout où on ne sait pas lire }

Voici un autre passage remarquable d'une circulaire adressée par l'administration, le 17 août 1840, aux gouverneurs de nos quatre colonies

« En ce qui concerne les ministres du culte (de l'indiiférence desquels on se plaint, non sans raison), il me parait nécessaire de réclamer V intervention d'une autorité épiscopale, non seulement pour que les obligations qu'ils ont à remplir, quant à l'instruction des diverses classes de la population, deviennent l'objet de tous leurs soins, mais encore pour qu'ils soient désormais soumis d'une manière plus intime à une haute discipline, qui vienne en aide à l'autorité que vous exercez sur eux. »

Mais quelle est donc cette autorité épiscopale, qui viendra en aide à l'autorité de MM. les gouverneurs sur le clergé ? quel est cet évêque ? quel sera son titre î de qui recevra-t-il sa mission ?

Ces questions doivent vous paraître, comme à moi, fort graves.

Évidemment les intentions du ministre sont excellentes ; honni soit qui mal y pense ! Toutefois, il n'est que trop clair que ce qu'il y a de peu régulier dans la marche qu'il suit vient de ce qu'il y a de défectueux dans l'organisation ecclésiastique des colonies. Sans cela, cependant, sans un clergé mieux organisé, que peut-on faire et que fera-t-on ?

Cher ami, réfléchissez, je vous prie, sur toutes ces choses ; occupezvous-en, et agissez pour le mieux. Cette cause est belle et digne de vous. Quant à moi, je ne puis ni ne dois intervenir, et je neveux pas être nommé, car il y aurait trop d'inconvénients à ce que je le fusse. Je compromettrais mes œuvres : on ne manquerait pas de dire que VIgnorantin se mêle de ce qui ne le regarde point. C'est pourquoi gardez-moi le secret lé i»lus inviolable, et ne dites que ce que vous croirez pouvoir dire d'.ipi-ès la lecture des pièces officielles ci-dessus rappelées.

Daignez recevoir et présenter à madame de Montalembert 1 hommage du respect plein d'affection avec lequel je suis.

Votre dévoué serviteur (tam',

L'abbé J.-M. de La Mentais.

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