‹ Jean-Marie de la Mennais, 1780-1860Chapitre 23 sur 260 · LE FRÈRE AMBROISE · texte numérisé non relu

LE FRÈRE AMBROISE

Théodore, et ne commandez rien à vos Frères au nom de la sainte obéissance. Je ne crois pas l'avoir fait moi-même plus de deux fois depuis l'origine de la congrégation (1). » — « Je n'ai pas besoin de vous dire que vous ne devez jamais ouvrir les lettres que j'écris aux Frères. Ne leur imposez jamais de pénitences trop fortes : on gagne plus par l'indulgence et la douceur que par la sévérité (2). »

Il veut que le frère Ambroise traite avec ménagements les jeunes Frères de complexion délicate. Il lui écrit, en lui annonçant un nouvel auxiliaire : « Le Frère Euthyme est déjà joliment instruit. C'est un jeune homme de mérite, d'un esprit solide, et très vertueux, Ayez pour lui toutes sortes d'égards, parce qu'il en est digne. Si je vous dis ceci, c'est qu'il a besoin d'encouragements à cause de sa santé; sa poitrine n'est pas forte, et, s'il était trop chargé de travail, il n'y tiendrait point. Gomme il est né à Saint-Servan, sur le bord de la mer, l'air de Tréguier lui conviendra. Il en est persuadé lui-mônie, et voilà pourquoi je le mets à Tréguier, de préférence à plusieurs autres endroits où j'aurais pu le placer (3). » Ne reconnait-on pas, dans l'auteur de ces recommandations, le prêtre au cœur d'or qui écrivait, un jour, à M. Ruault : « Les malades sont res sacral »

Ce n'est pas que M. de la Mennais se dissimule les épreuves du frère Ambroise. Le pauvre directeur, souvent réduit à un personnel insuffisant, est obligé de faire des heures de classe supplémentaires, qui épuisent peu à peu sa santé, et, comme si ses délicates fonctions ne lui créaient pas assez de soucis, il est accablé de peines intérieures ,

(1) Letlre inédite, du 18 décembre 18;}1. — Archives des Frères. — On se rappelle que dès 1824, M. de la Mennais conseillait, dans le même sens, le frère Ambroise. — Voir tome 1". p. 363.

;2) Lettre inédite, d» 27 décembre 1831. — Le 22 décembre 1838, M. de la Mennais écrivait, dans le même sens, au frère Laurent : (( N'imposez pas de pénitences facilement, surtout à des Frères qui ont peu de piété, car cela serait malheureusement plus nuisible que profitable : on ne peut les ramener que par une o;rande douceur. » — Lettre inédite.

(S") Lettre inédite du 15 novembre 1837. — Archives des Frères.

dont ne le délivrent pas toujours les affectueux conseils du Père. Celui-ci ne perd pas courage. La commisération et la patience qu'il demande au frère Ambroise pour les autres, il commence par les lui prodiguer : ^ J'ai vraiment pitié de votre position, lui écrit-il; mais je ne vois pas que le remède à votre mal soit de la changer. Partout, vous trouverez des sujets extérieurs de tentation; et, quant à l'intérieur, il n'y a d'autre moyen d'y rétablir la paix que de pratiquer journellement le renoncement à vousmême et l'abandon à Dieu. Je voudrais que vous vous laissiez conduire par sa Providende comme un petil enfant par sa mère. Agissez avec foi et simplicité : vous serez béni de Dieu (1). »

Le frère Ambroise goûtait cette forte direction, lors même qu'il ne la suivait pas jusqu'au bout. Plus il voyait de près cet homme mort à lui-même, dont la robuste foi avait, si souvent déjà, transporté les montagnes, plus il sentait croître en lui le dévouement à Tœuvre et à la personne du fondateur. Nul peut-être, dans l'institut, n'a aimé, comme lui, M. de la Mennais.

C'est surtout aux heures d'épreuve que le dévoué religieux témoignait à son supérieur, reconnaissance et sympathie.

En 1837, la publication du Livre dupruplè. de Félicité, est venue envenimer une blessure toujours saignante. Le frère Ambroise prend part à la douleur de l'abbé Jean, et se hâte de le lui dire.

Très sensible à l'affection de son disciple, le saint prêtre profite néanmoins de sa démarche pour lui donner une nouvelle leçon de foi et de courage : J'ai bien des peines, sans doute; mais pour un chrétien, c'est un trésor. Il faut en remercier Dieu et lui demander la grâce d'en profiter. Cette vie-ci est courte; ne songeons qu'à rendre heureuse celle qui doit la suivre (2). »

Tant d'exhortations, de remarques, au besoin de répri-

(4) Lettre médite du 20 janvier 1837. — Arcihives des Frères. (2) Lettre inédite, du 2;j janvier 1837. — Archives des Frères.

LE FHERE AMBROISE 71

mandes, finirent par assouplir le caractère du frère Ambroise, tout en for li liant encore son énergie native. Lorsque M. de la Mennais crut pouvoir se reposer sur son tact et sa prudence, il le chargea de visiter, en son nom, plusieurs maisons de l'institut (i). Cette fonction de visiteur, confiée quelque temps aux frères Louis et Ignace, assistants du supérieur, n'était plus, en fait, exercée que par l'abbé Jean lui-môme. En charger un simple directeur d'école était une nouveauté dont M. de la Mennais n'eut point à se repentir. Le frère Ambroise^ ce rude villageois entré, à vingt-trois ans, au noviciat d'Auray, sans avoir jamais conduit autre chose qu'une charrue, était devenu apte à conduire des âmes; nul ne devait faire plus d'honneur à la direction du Père.

Les soins qu'il prodiguait au frère Ambroise, M. de la Mennais ne les épargnait pas au frère Paul, qui dirigeait le petit noviciat de Dinan. Honoré, dès le début, de la confiance du Père, celui-ci s'efforça, lui aussi, d'y répondre par un dévouement sans réserve.

M. de la Mennais tenait à se faire suppléer convenarblement auprès des jeunes 'Frères; néanmoins il ne se déchargeait pas tout à fait sur d'autres du soin de les former. L'institut a beau croître en nombre jusqtr'à effrayer l'activité des aumôniers de JPloërmel, chaque Frère n'en est pas moins tenu d'envoyer régulièreiaeiit son « compte de conscience » au supérieur et, toujours^ comme autrefois, il reçoit de lui le conseil approprié à ses besoins.

On a pu remarquer les invitations à la miséricoride que M. de la Mennais adresse au frère Ambroise^ Il n'en faudrait pas conclure qu'il fût disposé à fléchir, même sur des points de règle réputés peïo importants. C'est ainsi qu'il maintient la défense de

(1) La lettre d'obédience du frère Ambroi-se, coiunie visiteur, est datée eu 28 avril 1837.

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se mettre en route pour les vacances pendant la semaine sainte, de jouer aux cartes, de rester à la table du recteur, une fois le dessert servi (1). Si un Frère ftst trop écrasé par le travail de classe, il le dispense du jeûne pendant le carême; mais quelle dispense! « Il faut, dit-il, manger un morceau de pain sec le matin, avant la classe (2). »

Il exige que, dans ses maisons, la pauvreté soit observée avec la même rigueur que dans les grands ordres. C'est ainsi qu/on le voit, lui qui s'est tant de fois ruiné en faveur des bonnes œuvres, refuser au frère Polycarpe, directeur de Fécole de Ploujean, l'autorisation d'envoyer sa cotisation mensuelle à l'œuvre de la Propagation de la Foi : « Il serait, dit-il, contre la règle de contracter une obligation de ce genre. Vous n'avez rien, et, par conséquent, vous ne pouvez, rien donner, pas même un quart de centime. La pratique de la pauvreté va jusque là (3) ! »

Il tient à suivre de près ses établissements, et, tout en confiant au frère Ambroise la visite de quelques maisons, il passe sa vie, plus que jamais, « sur les grands chemins de Bretagne » (4).

Il faut'se rappeler dans quelles conditions l'on voyageai! alors pour apprécier l'intrépidité de l'abbé Jean. D'après "Ses propres récits, sa vie n'est pas toujours en sûreté. Au mois do décembre 1839, sur la route de Brest à Quimper, ses chevaux s'abattent six fois, en suivant. des côtes extrêmement rapides, où sa voiture menace, à chaque minute, de voler en éclats.

Quelques années auparavant, en 183o, c'est un voyage de trois cents lieues qu'il a accompli, pour les intérêts de sa communauté, dans la pauvre berline que ses Frères lui

1; (letto flornière défense paraît avoir été portée dans un but de discrétion autant que de mortification. M. de la Mennais n'interdisait pas à sf^ Frères de prendre un fruit avant de quitter la table.

(2) Lettre au frère Marcel, instituteur àJaBazou^es-du-Désert, 15 février

^(3) LeUre inédite, du 30 janvier 1840. — Archives des Frères.

(4) Expression de M. Ruault, qui, ne sachant parfois où lui adresser ses leUres, prenait un malin plaisir à les mettre à la poste avec cette suscription.

u SUR LES (jHANDS ClIEMIiNS DE RHETAGNE » 7:',

ont fabriquée à Ploërniel, et qui, certes, ne pre'sente aucun raffinement de confortable.

Enfin, au mois de janvier 1838, il a entrepris, dans la région de Dinan, une fournée des plus rudes, dont, quelques jours après, il fait gaîment le récit à M. Ruault : « 11 faut, dit-il, que je vous rende compte de mon voyage; cela en vaut la peine. A un demi-quart de lieue de Saint- Jouan, mes chevaux refusèrent d'aller plus loin. Impossible de leur faire faire un pas. J'en pris deux autres; ceux-ci marchèrent assez bien d'abord; mais, à une lieue et demie de Diuan, ils ne mirent pas moins d'une heure à montei' une cote longue et rapide, quoique les Frères poussassent aux roues de toutes leurs forces.^ Arrivés au sommet, les pauvres aniniiuix étaient épuisés. Ils s'avancèrent cependant pas à pas jusqu'au bas Bourg-Neuf, où un cheval de renfort, que j'envoyai chercher àDiium, vint les rejoindre et les aider à traîner jusqu'ici la \oiture vide. Pour moi. j'étiis descendu près de Saint-Carné, et je fis bravement uno b=dle et bonne lieue dans la neige : il y en avait un pied sur la terre. J'arrivai à dix heures du soir, sans avoir mangé qu'une petite tablette de chocolat depuis Ploërnael. Il résulte de là que je me porte à merveille, et que je trouve le coin de mon feu meilleur que jamais (1). » La fatigue de pareilles expéditions se compliquait parfois de cruels accès de goutte. M. de la Mennais prétendait avoir 'ti-ouvé un moyen de déloger iiiotesse inaportune, c'était de la « faire voyagei* » sans répit.

Une telle sollicitude devait porter des fruits.' Sous l'action infatigable de l'abbé Jean, l'institut gagna en régularité, en ferveur, en générosité, et se trouva bientôt prêt pour les besognes héroïques qu'allait lui imposer le fondateur.

(1) Lettre inédite, (hi l>(! janvier 183S. — Archives des Frères.

JEAN-MAllIE DE LA MENNAIS

VU

Pour une telle marche en avajit, il fallait de la décision et du caractère. De temps à autre, un traînard, trouAant le fardeau trop lourd ou la route trop longue, se détachait des rangs et s'asseyait à récart. La petite troupe passait, jetant un regard de compassion au malheureux qu'allaient envelopper les ténèbres de l'isolement, et se hâtait vers le but sans regarder en arrière.

M. de ia Mennais n'avait jamais craint, pour sa congrégation, l'effet moral de ces quelques défections.

« La congrégation, écrivait-il en 1835, ne serait pas ce qu'elle est, si aucun de ses membres ne s'en détachait, et l'exemple de ceux qui se perdent n'est propre qu'à affermir les autres dans leur sainte vocation, pourvu qu'ils y réfléchissent un peu (1). »

Du reste, il avait un sûr moyen de prémunir Tinstitut contre le scandale de ceux qu'il appelait sévèrement : « les apostats ». Plusieurs d'entre eux désiraient embrasser la profession d'instituteur. 11 ne consentait à leur remettre leur vœu d'obéissance qu'à la condition de les voir quitter la Bretagne.

,Voici en quels termes il déclarait ses intentions à un transfuge qui désirait exercer tranquillement ses fonctions laïques dans le pays oii il avait enseigné comme Frère :

« Mon Frère, les raisons d'intérêt personnel que vous alléguez pour rester dans le lieu où vous êtes ne peuvent prévaloir contre les raisons d'intérêt général d'après lesquelles j'exige que vous n'exerciez plus désormais que hors de la Bretagne les fonctions d'instituteur. Si vous avez un véritable repentir du crime que vous avez commis en apostasi^nt, vous devez désirer vous-même réparer, autant que possible, le scandale de votre chute; toutefois, ayant pitié de votre position malheureuse,

{i) Lettre inédite au frère Irénée, de Boiirbriar. l" juillet 1835. — Archives des Frères.

u LES APOSTATS » 75

je me chargerai, s'il le faut, de vous chercher une place au loin, qui vous donnera les moyens de vivre et d'acquitter vos dettes; ainsi, ni vous, ni votre mère, vous ne tomherez dans la misère : mais, je le répète, jamais vous n'obtiendrez mon consentement pour rester à Trans, parce que je ne pourrais vous l'accorder sans blesser ma conscience (!)• »

Le vœu d'obéissance, qui lui donnait prise sur ses sujets, il ne le remettait qu'à la dernière extrémité, et quand tout espoir était perdu de ramener les prodigues. Si quelque jeune Frère, dans une heure d'illusion, songeait à reprendre la livrée du monde, il lui rappelait, dans les termes les plus nets, la force de l'engagement religieux qu'il avait contracté envers Dieu, et du lien de justice qui l'unissait à l'institut.

« Vous tenez beaucoup à ce que je vous remette votre vœu, écrivait-il à un de h>es disciples dont la vocation chancelait, parce qu'il vous semble que votre vœu étant remis, votre conscience pourrait être parfaitement tranquille. C'est une erreur. Chaque fois que vous avez résolu en vous-même de violer votre vœu et de vous passer de ma dispense, vous avez péché mortellement. Votre refus de venir à la retraite, malgré l'ordre exprès que je vous ai donné de vous y rendre, est un autre péché mortel. Or, nul péché ne peut être pardonné sans contrition sincère. Eh ! je vous le demande, quelle contrition avez-vous de ces péchés-là? où est le bon propos? où sont les larmes de la pénitence? Lisez votre catéchisme, et vous verrez que je me borne à vous en rappeler les principes.

« Remarquez bien que tout ceci est passé, et qu'il n'est au pouvoir de personne de changer le passé, c'est-à-dire d'empêcher que vous n'ayez commis des fautes graves qui ne vous seront jamais remises, si vous ne les pleurez amèrement devant Dieu. Une dispense régulièrement obtenue aurait l'effet, il est vrai, de vous délier pour

[D Lettre inédite du 22 mai 1836. — Archives des Frère'î.

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l'avenir; mais elle ne justifierait en aucune manière les actes précédents; voilà pourquoi je ne veux point, en vous l'accordant, contribuer à nourrir en vous une illusion si funeste à votre âme et à votre éternel salut. Je ne vous l'accorde donc point, et, quand je vous l'accorderais, vous n'en seriez pas moins indigne d'absolution, à raison de vos dispositions criminelles.

« A propos de ce que vous me dites, qu'il est vraisemblable que votre vœu sera commué par fautorité ecclésiastique, je vous ferai observer que votre engagenient envers moi est, tout à la fois, civil et religieux Vous engagez vos services pour un certain nombre d^années, et, comptant sur votre stabilité, pendant un temps plus ou moins long, je vous emploie dans des établissements que je ne fonderais certainement pas sans cela ; je prends envers les particuliers et envers les communes des obligations qui résultent des vôtres, et j'en prends aussi envers chacun de vous, puisque je suis tenu de vous habiller, de vous nourrir et de vous garder dans la congrégation, sain ou malade, à moins que, pal' votre conduite, vous ne méritiez d'en être exclu; il y a donc, entre nous, un véritable contrat, qui ne peut être rompu par la volonté d'une seule partie, ni par la volonté d'un tiers. Ce contrat cesse d'être religieux s'il n'est plus sanctionné par un vœu, mais il n'est pas détruit pour cela; y manquer, dans cette supposition, ce n'est plus pécher contre la vertu de religion; mais (*'(^si toujours pécher contre la justice.

(( Chose étrange! est-ce qu'un contrat dont l'exécution est garantie par un vœu est moins sacré que s'il était garanti par une simple parole d'honneur? Et, quand on a donné sa parole, est-on libre de la reprendre? Que diriezvous si j'agissais de la sorte à l'égard d'un Frère, et si, ne considérant que mes convenances personnelles, je me croyais permis de le renvoyer du soir au lendemain, uniquement parce que je serais lassé de remplir mes obligations envers lui?

(( Mon langage vous paraîtra rud<' . je ne me le dissimule

u LES APOSTATS » 77

point; mais à quoi bon vous llaUer et plonger encore plus avant dans son sommeil votre conscience? Qu^elle se réveille, c'est tout mon désir!

« Je vous embrasse tendrement, quoique avec une profonde tristesse (1). »

Souvent, à la lecture de pareilles lettres, le voile se déchirait; le coupable s'humiliait devant son supérieur, et, l'heure d'égarement passée, rentrait dans la voie de l'obéissance (2).

Cette forte organisation et lelfort inlellecluel imposé par la nécessité d'obtenir des brevets avaient donné à l'institut une cohésion et une compétence pédagogique qu'on appréciait de plus en plus, surtout dans les villes.

L'école supérieure de Dinan regorgea bientôt d'écoliers. Sollicité par la confiance des familles, M. de la Menrais crut pouvoir, afin de lui donner l'extension désirée, revenir à d'anciens projets, en ouvrant à Dinan des classes latines. Nous raconterons en détail cette nouvelle entreprise.

D'autres régions réclamaient des écoles supérieures. Désireux de donner la note chrétienne à l'enseignement primaire du premier degré, qui, en Bretagne, comme ailleurs, allait s'organiser sous l'impulsion de l'Etat, M. de la Mennais résolut de doter le Morbihan d'une école semblable à celle de Dinan.

Pour s'établir dans une ville, il lui fallait un vaste local. N'en possédant nulle part et trop pauvre pour en acquérir, il résolut d'utiliser dans ce dessein l'ancien séminaire de la congrégation de Saint- Pierre, le vieux et si cher couvent de Malestroit. I.I possédai l, depuis longues années, dans cette pelite ville, une école, élémentaire, ou

1) Lettre inédite, du 12 août 1831).

2) Parmi les défecti(>ii> (|iii aftligèrent le ])lus cruellement M. de la Mennais, il faut compter celle dïm homme qui avait joui de son entière confiance, le frère Ignace, ancien visiteur des maisons de l'institut. Ce malheureux, type achevé d'hypocrisie, après avoir été chassé de Ploërmel, se retira auprès de M. Deshayes, dont il surprit quelque temps la bonne foi. puis fut accueilli au collège de Saint-Méen, par les anciens confrères de l'abbé Jean. (jui. à leur toin-, furent indignement trompés.

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du deuxième degré, qui devait être le noyau du nouvel établissement.

Il envoya à Maleslroil un professeur pourvu du brevet le plus apprécié, lança des prospectus et attendit. Mais il avait trop présumé des goûts intellectuels des habitants. Les élèves ne vinrent pas. Un homme moins résolu eût immédiatement rappelé le maître dont on dédaignait les leçons, mais M. de la Mennais ne détruisait jamais ; il se contentait de transfornier. Ne pouvant faire vivre à Malestroit une école supérieure d'enseignement primaire, il y installa un collège que peuplèrent bientôt des latinistes lecrutés dans toute la région.

CBAPITRE Y

L APPII DE M. GUIZOT. LUTTES POLK LA LHJLinK

DE l'enseignement PRLMAIRE.

' M. delaMennais avait ma iiilenant des Frères dans quatre départements bretons. Un seul lui restait fermé : le Finistère. Lorsqu'il eut sous la main le personnel nécessaire pour de nouvelles écoles, il jeta les yeux sur cette terre éminemment chrétienne, oii les antiques mœurs et la foi des ancêtres semblaient, plus qu'ailleurs peutêtre, appeler une* sauvegarde.

Mais les libéraux de 1830 faisaient bonne garde à la frontière, et, dans chaque commune importante, un des leurs avait mission de préparer les voies à l'école mutuelle.

Heureusement, l'abbé Jean était lié, depuis longues années, avec un propriétaire du pays, M. le comte de la Fruglaye, dont la fortune et l'intluence étaient acquises aux œuvres catholiques.

L'excellent homme mit tout en œuvre poui' fonder, dans la commune de Ploujean, lieu de sa résidence, une école de Frères. Impossible : il se heurtait constamment au mauvais vouloir des autorités locales. Son nom, son titre, tout, jusqu'aux traditions de bienfai^sance de sa famille, lui était un obstacle. Mais il avait une fille adorée dans toute la région pour son angélique douceur

NO JB]AN-MAUIE DE LA MENXAIS

et sa tendre compassion envers les malades. On l'appelait « la sainte de Ploujean ». Touchée du péril que courait Famé des enfants, elle prit en main la cause de l'école. Klle multiplia les démarches, raisonna, supplia, se montra si pressante et si persuasive, que les haines locales désarmèrent et que la fondation fut acceptée en principe.

Restait un dernier obstacle. L'éveque de Quimper, Mgr de Poulpiquct, ne connaissait point personnellement M. Jean de la Mennais (1). Au lendemain des Paroles iVun croyant, persuadé, comme beaucoup Tétaient en Bretagne, que l'abbé Jean faisait cause commune avec son frère, il refusait d'ouvrir son diocèse à une congrégation imbue, craignait-il, de doctrines suspectes.

M^'^ de la Fruglaye savait que, loin d'approuver Féli, l'abbé Jean avait fait l'impossible pour lui ouvrir les yeux. Elle alla trouver l'éveque, lui affirma la parfaite orthodoxie du vieil ami de son père, et finit par dissiper ses préventions.

Un Frère fut envoyé à Ploujean, et l'école s'ouvrit^ à la grande joie des paysans de la région. Mais si l'opposition des habitants avait cédé, il n'en était pas de même du sous-préfet et des autres patrons de l'école mutuelle. Le pauvre Frère de Ploujean fut espionné, accusé, cité, sous divers prétextes odieux, devant le tribunal de Morlaix, enfin acquitté et réinstallé triomphalement dans sa classe.

Le diocèse n'attendait, semble-t-il que cette première victoire poyr se déclarer tout entier en faveur des Frères. La sympathie que s'était acquise l'instituteur de Ploujean rejaillit sur l'ordre entier, et Ton demanda au fondateur de nouvelles écoles.

^1) M. le chanoine Le Mené, ll/s/oire du diocèse de Vannes, tome IL page 457, assure que M. de Pouipiquet, vicaire général de Quimper, fut nommé évéque de Langres, doù il devait- être transféré à Quimper par lintluence de M. delà Mennais, alors vicaire général du Grand-Aumônier. La chose est possible. M. de la Mennais fit, sans doute, nommer Mj. de Pouipiquet sur sa réputation de prêtre exemplaire, sans que celui-ci ait su à qui il devait la mitre.

LES CHARGES DE LA MAISON'-MEIiE SI

Il n'était pas en mesure de satisfaire tant de vœux à la fois. Sans doute, les postulants affluaient toujours à Ploërmel ; mais c'étaient, pour la plupart, de tout jeunes gens, presque des enfants, qu'il fallait instruire, formera la vie religieuse et au gouvernement d'une classe. Cela durait des années, pendant lesquelles on devait pourvoir à toutes leurs nécessités.

Les charges de la maison-mère étaient si lourdes que l'abbé Jean hésitait à les aggraver D'autre part, renoncer à admettre de nouveaux postulants, c'était renoncer à l'expansion, au progrès^ et, tôt ou tard, à la vie même de son œuvre.

Dans cette cruelle alternative, M. de la Mennais eut recours au mi^iistre qui lui avait tant de fois promis son appui. Le 15 octobre 1836, il écrivait à M. Guizot :

« Monsieur le ministre, je suis heureux d'avoir à renouveler avec vous d'anciens rapports, dont le souvenir me sera toujours bien doux, et qui ont si puissamment encouragé et soutenu mes efforts pour répandre l'instruction primaire dans notre Bretagne. J'ai la consolation de voir mes établissements se multiplier et prospérer, malgré des difficultés de détail sans cesse remiissantes et qui fatiguent quelquefois. Cependant elles sont moins nombreuses et moins vives qu'elles ne l'ont été; on reconnaît généralement aujourd'hui qu'il n'y a guère d'écoles possibles, dans nos communes rurales, que celles des Frères ; aussi, à la fin de la retraite où je les ai tous réunis dernièrement, ne m'eù est-il 'pas resté un seul disponible.

« Je dois donc m'occuper, plus que jamais, de peupler mon noviciat, et c'est toujours là ce qui m'embarrasse : non qu'il ne se présente des sujets^ mais ce sont presque toujours des jeunes gens qui n'ont rien, qui savent fort peu de chose au moment où ils arrivent, et qu'il faut garder longtemps pour qu'ils deviennent capables. Sous certains

rapports, leur pauvreté même est un avantage : leur mœurs sont plus simples et plus pures; leur esprit est plus solide; ils n'ont aucune habitude dispendieuse, aucun goût de luxe; nés dans les campagnes, ils y retournent plus volontiers que d'autres, ils y vivent à moins de frais, et ils n'aspirent point à un éiat plus élevé; mais ces pauvres et si excellents enfants habillés et nourris jusqu'à ce qu'ils soient en état de diriger une école, c'est une dépense énorme, et il serait inutile, sans doute, de chercher à vous convaincre de la nécessité oii je suis, plus que jamais, de continuer à réclamer de vous des secours. Pour 1836. vous avez bien voulu m'aliouer 3 000 francs; pour 1837, vous me donnerez tout ce que vous pourrez me donner, j'en suis sûr d'avance. C'est pourquoi je n'insisté point pour obtenir davantage, malgré tous les motifs que j'ai de le désirer ardemment. Je me confie entièrement dans la bienveillance généreuse dont vous m'avez honoré; et, si je me hâte d'y avoir recours, c'est parce qu'il est très iuiportant pour moi de recevoir, dès le commencement de 1837, la somme que vous m'accorderez. En conséquence, je vous prie, monsieur le ministre, de l'ordonnancer le plus tôt qu'il vous sera possible, comme vous l'avez fait l'année dernière avec tant de bonté.

u Vous apprendrez avec plaisir que le Finistère, si arriéré jusqu'ici, me demande des écoles, depuis que je suis parvenu à en établir... une, qui a eu le plus grand succès.

« A tous ceux qui m'écrivent de ce pays-là pour en avoir de semblables, je réponds: «Envoyez-moi des sujets, et payez pour eux; » mais cette condition déconcerte. Do même, aux instances très pressantes que l'on me fait de diverses provinces de France pour me déterminer à y fonder des noviciats, je réponds encore : « Envoyez-moi des sujets, et payez pour eux. » Cette juste parole ne satisfait personne, et on abandonne un projet dont l'exécution exigerait quelques sacrifices. D'un autre côté, M. le ministre de la Marine a chargé M. le préfet du Morbihan de m'exprimer son désir d'avoir quelques-uns de mes Frères

PROMESSES DE M. <^UIZQT 83

pour rinstruction des esclaves affranchis de la Martinique et de la Guadeloupe. Je m!ai pas dit non, car ce serait une si belle et si sainte œuvre! Mais je n'ai pas encore dit 0W2, car la triste objection revient toujours : où prendre assez de sujets pour suffire à tant de besoins, et pourquoi les jeter si loin, quand on en a si peu?... Ah! si j'étais aidé comme je voudrais l'être (l)î »

Trois semaines après, le ministre lui répondait : «Je vous aiderai aVec grand plaisir, monsieur, à continuer l'œuvre salutaire que vous poursuivez avec tant de persévérance. Je comprends toutes vos difficultés; mais Be: vous plaignez pas : vous les surmonterez. 11 n'y a point de travail qui ne soit effacé par le succès, et ce n'est pas à la paix que nous devons prétendre, mais à la victoire. Je vous allouerai, dès les premiers jours de 1837, '3000 francs d'encouragement pour votre institut de Ploërmel. Je ne puis le faire plus tôt : vous avez reçu 3000 francs sur l'exercice 1836, et il faut que celui de 1837 soit ouvert pour que je puisse ordonnancer une somme quelconque sur ses crédits.

« Je voudrais avoir de vous quelques détails sur ce que vous pourriez faire si vous étiez aidé, vraiment aidé, pour l'éducation des esclaves de nos colonies. Personne n'est plus convaincu que moi que l'affranchissement n'est pogsible qu'après qu'on aura fait vivre, et vivre longtemps, ces malheureux dans l'atmosphère religieuse. Dans les colonies anglaises, Antigue est celle où l'émancipation a le mieux réussi, quoiqu'elle ait été soudaine, parce que les Frères Moraves y étaient établis depuis près d'un siècle, et avaient pris, sur la population noire, une immense influence.

(( Combien coûteraient vos Frères? Combien pourriezvous en destiner à cette mission? Faudrait-il former une branche particulière de votre institut? Je voudrais recueillir tous les renseignements possibles avaiït d'entamer positivement l'affaire au ministère de la Marine.

il' Lettre publiée par M. Guizot dans ses Mémoires, t. III. p, ;ni.

« Adieu, monsieur; si vous avez besoin de mon appui, croyez qu'il ne vous manquera pas tant que vous ferez le bien que vous faites à l'éducation populaire, et recevez l'assurance de mes sentiments les plus distingués (1). »

C'était d'une courtoisie charmante, mais les secours extraordinaires n'arrivaient pas. Quelques mois plus tard, il est vrai, lorsque M. Guizot, d'accord avec le ministre de la Marine, eut obtenu de M. de la Mennais l'envoi de quelques Frères aux colonies, 1^ gouvernement encouragea généreusement l'entreprise, et tout l'institut profita de ses libéralités.

En attendant, l'abbé Jean tirait le meilleur parti possible de la bienveillance du ministre. Confiant dans sa largeur de vues et son sincère amour du bien, il n'hésitait pas à lui soumettre certains perfectionnements qu'il méditait d'introduire dans l'enseignement primaire.

Les règlements adoptés depuis la loi de 1833 avaient du bon, mais ils avaient aussi, à ses yeux, un très grand tort : celui d^imposer à toutes les écoles du royaume des programmes uniformes, de sorte que le fils du paysan de la Cornouaille, destiné à labourer son champ toute sa vie, devait pâlir sur les mêmes livres que celui-ci de l'ouvrier de Marseille ou du petit bourgeois d'Orléans (2). Cet abus de la réglementation, déjà choquant à l'école primaire, le devenait beaucoup plus dans les écoles dites supérieures, qui auraient dû avoir un caractère nettement professionnel, et. par suite.

(1) Mémoire pour servir à l'hisloire de mon loiipfi, t. 111, ]>. .'i7,H.

(2 M. de la Mennais, qui avait reiiiaïqué en Bretagne, mieux qu'ailleurs, les conséquences de cet abus, disait : » Pourquoi vouloir élever et instruire le petit pâtre de Squiffiec comme le fils dun commerçant, d'un industriel de Rennes? De même que le iils de l'ouvrier doit apprendre les notions qui lui sont indispensables plus tard pendant son apprentissage, de même le fils de l'agriculteur doit être initié de bonne heure à ce qui regarde la culture du sol. » — Cilé par AL Alain du Cleuziou dans son RapporI général au Conr/rès provincial (leSainf-Brieuc, en 1896.

PREMIÈRE IDÉE DE l/ENSEIGNËMENT AGRICOLE 85

varié suivant les régions. Il est clair que, les industries et l'objet des transactions commerciales variant d'une province à une autre, d'un département à un autre, parfois d'une ville à la ville voisine, on aurait dû apprendre au fils d'un propriétaire de campagne habitant le Morbihan autre chose qu'au fils d'un entrepreneur parisien ou rouennais.

Partant de ce principe, M. de la Mennais résolut d'adapter, plus que jamais, l'enseignement de ses écoles à la carrière probable que devait embrasser Fenfant. A Dinan, à Tréguier et dans les autres villes oii ses Frères dirigeaient des maisons importantes, on donnait des leçons de dessin, de mathématiques, de comptabilité et d'hydrographie. C'était parfait; mais dans les écoles de campagne, dont les élèves n'avaient en perspective que la charrue de leur père, n'y avait-il pas lieu d'apprendre, au moins, à manier cette charrue avec un peu moins de fatigue et plus de profit?

Presque partout, en Bretagne, l'agriculture était immobilisée dans une routine qu'on jugeait incurable. M. de la Mennais crut qu'il y avait quelque chose à faire, et, bravement, se mit à l'œuvre. Pour convertir les paysans un peu têtus de sa chère province, il ne suffisait point d'enseigner de nouvelles méthodes. Il fallait commencer par leur mettre sous tes yeux le résultat de ces méthodes, dans des établissements agricoles convenablement outillés.

Dès 1833, M. de la Mennais s'était proposé d'acquérir h^s bàtiîuents de l'ancienne abbiye de Beauport pour y installer un orphelinat agricole, en faveur des enfants abandonnés et des jeunes repris de justice qu'il serait possible de réhabiliter par le travail. « Je voudrais, écrivait-il au ministre, non seulement offrir à ces malheureux enfants un asile où ils seraient élevés chrétiennement et à l'abri des tentations de la misère, mais encore profite]de cette circonstance pour répandre en Bretagne la connaissance des meilleures méthodes d'agriculture et d'arts. J'ai déjà, dans ma maison de Frères, à Ploërmel, quel-

ques ouvriers-maîtres beaucoup plus intelligents et plus habiles que ne le sont ordinairement ceux de notre pays, et qui, par conséquent, seraient propres à seconder mes vues (1). » Et il demandait au ministre de prendre en main hi cause de l'établissement projeté.

Peut-être Fidée n'était-elle pas mûre alors, même pour un esprit aussi ferme et aussi clairvoyant que celui de M. Guizot. En tout cas, les encouragements ne vinrent point, et le projet d'orphelinat agricole fut abandonné.

Il n'en fut pas de même des ateliers de travail de Ploërmel. Depuis longtemps, M. de laMennais faisait fabriquer, dans des maisons de l'institut, tous les objets matériels à l'usage de ses disciples : vêtements, chaussures, reliures de livres, tout passait par les mains des « Frères de travail », qui produisaient naturellement meilleur et à meilleur marché que des artisans oïdinaires. A force d'application, ces braves Frères étaient devenus d'excellents ouvriers, capables de former des ateliers en règle. C'est alors que M. de la Mennais songea à faire profiter de leur habileté les jeunes gens de Ploërmel et des alentours On admit des apprentis à la maison-mère, et bientôt, dans un coin de l'enclos, on vit s'installer des forges, des fabriques de meubles et de voitures dont le fonctionnement contribua notablement au bien-être de la population ouvrière (2).

(1) Lettre inédite. — Archives des Frères. — Ceci explique l'intérrl

au'il porta, plus tard, à l'œuvre de Saint-Ilan, où, comme nous le verrons, [. du GlézieuX' reprit exactement son projet.

(2) M. de la Mennais écrivait, en 1839, à M. Rendu : « Nous avons des ateliers de serrurerie, de charronnage, de menuiserie, de cordonnerie, etc., etc. Nos ouvriers sont habiles et capables d'en former d'autres. Nous recevons en pension quelques jeunes gens à qui nous donnons un état, et qui, en sortant de cette espèce d'école d'art, gagnent plus que cenx qui font ailleurs leur apprentissige, parce qu'ils sont plus instruits. Je voudrais qu'il me fût possible du développer en grand une œuvre si utile, mais je manque de ressources. » — Cité par Eugène Rendu, M. Ambroise Rendu et VUnivei^sité de France^ page 124.

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