PREMIER MINISTERE SALVANDY
Tous ces progrès s'étaient réalisés dans l'espace de trois ans, grâce à l'administration bienveillante de M. Guizot.
Malheur en se ment, cet appui allait manquer au fondateur et à ses œuvres. En 1836, M. Guizot quittait le ministère de Tlnstruction publique, sans avoir eu le temps de faire voter- par la Chambre des Pairs, i>n projet de loi qui assurait la liberté de l'enseignement secondaire. Son successeur, M. de Salvandy (1837-1839) devait se montrer moins favorable aux entreprises catholiques. Dès le début, son unique préoccupation est de fortifier le monopole de l'Université, et de lui donner, ainsi qu'il le déclare luimême, « tous les avantages d'une organisation puissante, pour qu'elle triomphe des difficultés que de nouvelles circonstances lui préparent. »
M. de la Mennais ignorait ses dispositions. Il crut d'abord l'occasion excellente pour solliciter certains avantages que M. Guizot, contrarié par les Chambres, n'avait pu lui accorder. Nous avons sous les yeux un mémoire qu'il'adressa au nouveau ministre, \o 7 novembre 1837.
Après avoir rappelé les vexations qu'il a subies de la part du gouvernement de 1830, et plus encore de la part de certains conseils généraux comme celui des Côtes-du- Nord , il n'hésite pas à demander d'abord un secours anniierde six mille francs, au lieu des trois mille que lui allouait le précédent ministère : les nécessités croissantes de son noviciat exigent ce supplément.
Du reste, la question d'argent est secondaire. Seuls, les Frères réussissent à répandre en Bretagne l'instruction populaire : l'expérience est faite désormais. Pourquoi done entraver leur action par des règlements dont l'application brutale a pour résultat de faire fermer des écoles qu'aucune autre ne remplace?...
« Depuis la publication de la loi du 28 juin 1833, dit le fondateur, nous avons obtenu des commissions d'examen environ trente brevets. Nous en avions un assez grand
nombre d'autres, délivrés ai)térieiirement; mais ils sonl à peu près épuisés, et de là vont naître et naissent déjà une foule d'embarras graves. Ce sont surtout les paroisses pauvres qui souffrent de cet état de choses. En effet, les instituteurs laïques ne peuvent y vivre avec un traitement de 200 francs, auquel les communes même n'ajoutent pas un centime; les rétributions ne produisent presque rien : les parents croient faire, et font réellement, un sacrifice bien grand pour eux en se privant des services que leurs enfants rendraient dans le ménage, quand ils les envoient à l'école; et leur demander, en outre, de Targent, c'est leur demander ce qu'ils n'ont pas. Un Frère, au contraire, soutenu par le recteur, peut subsister honorablement et facilement, dans ces paroisses véritablement inhabitables pour d'autres instituteurs, et, si faibles que soient les rétributions, elles le sont moins pour lui que pour les laïques, car il jouit de plus de considération, et ses élèves sont plus nombreux.
« Mais partout on exige un brevet, le même brevet à Rennes et à Nantes qu'à Kergrist-Moëlou et à Squifiiec : de là résultent, pour les Frères comme pour les laïques, des inconvénients que je crois devoir signaler ici, alin, monsieur le ministre, que vous y apportiez remède.
« Pour qu'un instituteur quelconque se résigne à diriger une école rurale en Bretagne, il faut évidemment qu'il ait beaucoupde vertu et bien peu d'ambition. Si on éveille imprudemment dans son esprit le besoin de s'élever à un état plus brillant, sa position lui deviendra insupportable, et, loin ae s'y attacher, il cherchera et prendra les moyens d'en sortir.
« Or, les instituteurs brevetés après examen sont des hommes instruits, et très capables de remplir avec distinction des places dans un bureau, dans une maison de commerce, dans une administration du second ordre, etc. Gomment donc peut-on espérer qu'ils iront Volontairement s'ensevelir au fond d'une campagne, oii ils seront con- ' damnés à toute espèce de privations, et où les connaissances variées qu'ils ont acquises ne leur serviront de rien?