MÉMOIRE A M. DE SALVANDY
« Qu'on lie s'y trompe point : l'homme le plus capable, dans le sens légal de ce mot, est ordinairement le plus impropre à tenir une humble classe de village, dans laquelle il n'aura jamais à enseigner que les premiers éléments, — et encore d'une manière nécessairement très imparfaite, car les enfants ne restent pas ass^z longtemps à l'école pour que qui que ce soit, fût-il l'un des Quarante de l'Académie, puisse leur apprendre autre chose qu'à lire, à écrire médiocrement, et à résoudre les problèmes les plus simples de l'arithmétique. Sans doute, on ne doit point renoncer à l'espoir d'aller plus loin, avec le temps ; mais des années, et bien des années, s'écouleront, avant qu'en Bretagne on puisse faire mieux.
« Je n'hésite donc point à dire qu'il est contre nature qu'un homme d'une capacité supérieure, qui a le sentiment de ce qu'il vaut et de ce qu'il peut devenir, remplisse sans ennui et sans dégoût des fonctions si modestes ; tout au plus, s'il rencontre des enfants intelligents, s'intéressera-t-il à leurs progrès ; il négligera tous les autres. Nos meilleures écoles rurales sont celles que j'ai confiées à des Frères bien pieux, bien zélés, qui n'étaient pas trop au-dessus de leur tâche. Oh ! combien de fois j'ai gémi, quand je faisais mes placements, que mon choix dépendit d'un papier appelé brevet!
« Ne concluez pas de là, monsieur le ministre, que j'aie la pensée qu'on doiv e affranchir les instituteurs de campagne de tout examen. Je voudrais seulement que cet examen fût moins rigoureux qu'il ne l'est actuellement, et qu'on rétablît les brevets du troisième degré. Indépendamment des raisons que j'ai exposées plus haut, qui montrent la nécessité de cette mesure, au moins pour la Bretagne et pour les provinces pauvres comme elle, je vous prie de remarquer combien elle serait avantageuse sous d'autres rapports très essentiels. Les instituteurs munis d'un brevet du troisième degré ne pourraient exercer que dans les communes d'une moyenne population, dans celles, par exemple, dont le maire n'est pas à la nomination du roi, (car il faut une règle fixe, qui dispense des autorisations spéciales, absolument
incompatibles avec la liberté d'enseignement). Ils auraient donc intérêt à s'instruire de plus en plus, pour arriver aux places supérieures et lucratives, réservées aux instituteurs brevetés du deuxième degré ; ils ne resteraient point oisifs, comme ils le sont maintenant, après avoir subi les épreuves d'un unique examen, et comme ils le seront toujours, tandis qu'on exigera qu'ils possèdent d'avance beaucoup plus de science qu'ils nWt besoin dVn avoir dans leurs écoles. Dans les villes et dans les gros bourgs, un instituteur peut, après avoir fait la classe, donner des leçons particulières, s'occuper utilement, pour lui-même, de mille manières différentes ; mais, dans une campagne, que ferat-il, s'il n'étudie pas? et quel motif aura-t-il d'étudier, s'il en sait déjà trop ? L'ambition qui tend à faire abandonner à.un homme son état est mauvaise ; mais l'ambition de s'élever dans son état est bonne, et il est sage de l'encourager.
« Vous remarquerez, monsieur le ministre, que nous n'avons qu'une école dans le Finistère; aussi le Finistère est-il, de tous les départements de Bretagne, le plus tristement arriéré. Pour que nous puissions contribuer à y propager l'instruction, il faut que nous commencions par y établir un pensionnat et une maison de postulat, afin qu'il nous vienne des sujets qui parlent la langue du pays, non pour en perpétuer l'usage, mais pour qu'ils puissent communiquer d'abord avec les enfants qui n'en savent pas d'autre, et leur apprendre ensuite le français, (^est à Morlaix et à Saint-Pol-de-Léon que je me propose de former ces deux établissements dans le courant de l'année prochaine; les maisons sont achetées, et on les prépare en ce moment pour nous recevoir
« En finissant cette longue lettre, j ose vous prier avec les plus vives instances, monsieur le ministre, de répondre, le plus tôt possible, à ma demande de secours : vous sentez combien il m'importe d'être fixé sur ce point (1). »
[i) Mémoire inédit. — Archives des Frères. — Quelques semaines après, le 8 janvier 1838, M. de la Mennais revenait à la charge, dans une lettre que nous citons (Voir, à la fin du volume, Appendice A), parce qu'elle contribue à faire connaître les difficultés qui retardaient la diffusion d« l'instruction en Bretagne.