‹ Jean-Marie de la Mennais, 1780-1860Chapitre 27 sur 260 · LE SOUS-PREFET DE SAVENAY · texte numérisé non relu

LE SOUS-PREFET DE SAVENAY

isolées dans les campagnes du Finistère. Pour répandre, dans ce pays do langue bretonne, le goût du français, il avait résolu, nous le savons, de fonder deux pensionnais, Fun à Saint-Pol-de-Léon, l'autre à Morlaix. afin de créer, dans ces maisons, où seraient parlées les deux langues, un mouvement de curiosité favorable à la diffusion de l'une el de l'autre. L'idée était excellente; mais il avait compté sans l'opposition des instituteurs laïques. Ceux-ci réclamèrent très haut en faveur de leurs intérêts soi-disant menacés. A Morlaix, ce fut une véritable levée de boucliers. Ce Pensionnat congrégâniste n'en fut pas moins ouvert, malgré les clameurs des magistrats etfrayés, et. une fois encore, l'intervention de M. Rendu ^^auva de la ruine une œuvre de lumière et de charité.

Mais M. de laMennais n'en ava^tpas fini avec les petites tyrannies des fonctionnaires bretons. A peine libre du côté de Morlaix, il dut faire face aux tracasseries qu'on lui suscitait dans la Loire-Inférieure. La récente bienveillance du ministre de l'Instruction publique ne !e défendait point de la haine des sous-préfets libéraux, qui obéissaient au ministre de l'Intérieur.

Il y en avait un à Savenay (1) qui, depuis cinq ou six ans, remuait ciel et terre pour e^^pulser les congréganistes de son arrondissement.

Au cours d'une de ses tournées, M. de la Mennais se présente chez lui. et essaye de lui faire entendre raison sur les services rendus par les Frè]*es.

« Vos Frères? réplique brutalement \v sous-préfet, je n'en veux pas, el je les chasserai de Farrondissement.

— Puis-je savoir pourquoi, monsieur?

— Leur costume* ne me va pas. Ce feutre à larges bords, cette robe lugubre, cette croix, je trouve cela ridicule pour des instituteurs. Ils* ont Tair de Jésuites.

1' Cette sous-])réfecliii"c a été. tiepiiis lors, Irnn^r-riM^ .•!^aint-\n/.aire.

94 JEAN-MARIE DE, LA MExNNAIS

— Est-ce tout, monsieur le sous-préfet?

— Oui.

— Je le regrette, car vos raisons sont parfaiteuLeni inadmissibles, et je vous déclare que je vais installer mes « Jésuites » dans toutes les écoles de votre arrondissement qui sont aujourd'liui dépourvues de maîtres.

— Ah ! par exemple, c'est ce qu'il faudra voir, monsieur l'abbé!

— C'est ce que vous verrez avant peu, monsieur le sous-préfet. »

La voiture du supérieur Fattendait à la porte de l'hôtel.* Il partit immédiatement pour Nantes, s'assura du concours (le la préfecture, et revint s'entendre avec les communes qui manquaient d'écoles. Toutes consentirent à prendre comme instituteur un Frère de Ploërmel, et l'on signa des traités en conséquence.

La victoire était complète. L'abbé Angebault, qui avait bien des fois subi les persécutions du sous-préfet, félicita chaudement son ami.

a Nous voilà, grâce à vous, débarrassés de cet homme. Il va s'en aller, à coup sûr, après une pareille déroute.

— Oui, mon cher grand vicaire, peut-être ... si vous avez une meilleure place à lui offrir (1).'»

Parfois l'opposition venait de moins haut, par exemple do quelque maire grincheux ou d'un conseiller municipal entiché de son importance. Alors, les procédés du supérieur étaient plus expédit^fs encore, sans être moins efficaces.

Un jour, il demande à un maire de campagne quelques réparations urgentes pour l'école de la commune. On les refusait depuis plus de six mois. Le maire, heureux de se retrancher derrière l'avis de ses collègues, introduit M. de la Mennais en pleine séance de son conseil.

Le supérieur prend la parole, et formule de nouveau sa requête. On discute, il réplique, rien ne se décide. Il a pour contradicteur un gros paysan à l'œil louche, aux

l) Lettre inédite. — Archives de l'évf'ché d'Angers.

UN AHGUMENÏ INATTENDU 9îV

cheveux en broussaille, qui parle avec un certain aplomb, et finit par obtenir de rassemblée, au nom de l'économie^ le rejet de la me»ure.

M. de la Mennais hausse les épaules, se lève et gagne la porte.

En passant près du conseiller rétif, il contemple une dernière fois cette lète grotesque, et, pris d'un soudain accès de gaîté, brusquement il la coiffe de son tricorne.

Stupeur générale, puis rire inextinguible et applaudissements frénétiques. Le paysan grogne, on rit plus fort, et les bravos redoublent.

Voyant les conseillers si bien disposés, le supérieur a ridée, avant de quitter la salle, de faire un dernier appel à leur raison. Chose étrange ! L'homme louche ayant perdu son prestige, toutes les volontés se retournent ; le projet de réparation ne rencontre plus un seul opposant, et, l'affaire réglée, tous les membres du conseil, à l'exception du malencontreux adversaire, reconduisent à sa voiture le supérieur, qui s'éloigne, en riant sous cape de la sottise humaine.

Lorsque les difficultés ne procédaient que de la sottise, elles ne troublaient guère M. de la Mennais ; elles l'excitaient, au contraire : le fait qui précède en est une preuve. Il n'en était pas de même, lorsque l'irréligion s'unissait à la méchanceté pour lui créer des embarras. Quand, par exemple, des municipalités, comme celle de Saint-Briac (1), sollicitaient quelqu'un de ses Frères d'abandonner son .état pour diriger une école mutuelle, il ne pouvait maîtriser son émotion, et adressait à ces recruteurs de l'apostasie des plaintes indignées.

D'autres oppositions se préparaient, d'ailleurs, qui allaient lui rendre le courage de la lutte plus que januii^ nécessaire.

,{•• Comtnuue de rille-et-Vilaiiie.

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