‹ Jean-Marie de la Mennais, 1780-1860Chapitre 29 sur 260 · LES LATINISTES A LEGOLE PRIMAIRE · texte numérisé non relu

LES LATINISTES A LEGOLE PRIMAIRE

chrétiennes, M. de la Mennais tenta d'éluder les prohibitions qui entravaient sa charité.

11 expose son plan dans une curieuse lettre datée du 27 décembre 1836, et que nous croyons adressée à l'abbé Rohrbacher. En voici les passages saillants :

« Je voudrais bien faire pour l'instruction secondaire ce quej'ai fait pour l'instruction primaire, c'est-à-dire former et associer un certain nombre de jeunes gens capables de se présenter aux examens et d'obtenir des diplômes de maîtres de pension (1). Je n'ai pas besoin de vous dire comment ces écoles d'un degré supérieur se lieraient à celles que j'ai déjà : cela se conçoit facilement. Ainsi les enfants élevés dans mes établissements primaires auraient un asile en sortant, et ne seraient pas livrés, le lendemain, à des maîtres qui ébranlent leur foi et corrompent leurs mœurs. J'aurais quelques années de plus pour fortifier ces pauvres enfants contre les tentations de tout genre auxquelles ils sont exposés, sitôt que leurs familles ont le désir de leur donner une éducation un peu élevée. Ces si chers enfants sont si gentils, si aimables, si purs, si pieux, si candides, tandis qu'ils sont entre mes mains, que vraiment, mon bon ami, je ne les vois guère s'éloigner de moi sans un frémissement de cœur bien douloureux.

« Je voudrais donc, pou^ ma bonne Bretagne, que vous aimez aussi puisque vous la connaissez, quelques pensionnats dans lesquels on enseignerait le latin jusqu'à la quatrième. La plupart des enfants n'iront point au delà; mais enfin, pour les conduire jusque là, il me faut des hommes capables de les y mener, et j'entends des hommes de dévouement et de zèle, capables, dans le sens légal de ce mot. Or, j'en ai déjà réuni huit ou dix, avec lesquels je fais une fraude merveilleuse.

« Nous avons, de droite et de gauche, une soixantaine,

(1) Moyennant le brevet de maître de pension, pour l'obtention duquel on versait deux cents francs à la caisse de l'Université, on pouvait, malgré le monopole établi par l'Empire, garder les enfants dans un établissement libre jusqu'à la quatrième inclusivement. Ce brevet, toujours révocable, n'était accordé que pour dix ans. — Cf. Taine, Les Origines de La France contemporaine. Le régime moderne, t. Il, p. 161.

je ne dis pas de gamins, mais de charmants bambins, appartenant aux meilleures familles, entre les mains desquels nous avons l'audace de mettre des grammaires latines et grecques, sauf le respect dû à notre révérende mère l'Université. Je ne me dissimule point que cet état de choses ne peut durer. Lors même que je ne serais pas attaqué aujourd'hui, je ne tarderai pas à l'être et à succomber, si, le jour où la loi sur l'instruction secondaire sera promulguée, je ne me trouve pas en mesure de satisfaire à ce qu'elle exigera (1). » Et il demande à son correspondant de l'aider à recruter des collaborateurs diplômés.

On se rappelle qu'en 1835, il avait formé, avec quelques jeunes prêtres, anciens membres de la congrégation de Saint-Pierre, une association d'oeuvres de zèle. C'est ce petit noyau qu'il voulait grossir. En attendant, il avait divisé en deux groupes ces dévoués auxiliaires. L'un travaillait sous ses yeux, à Ploërmel; l'autre avait été détaché à Dinan, et c'est avec le concours des uns et des autres qu'il exerçait les « fraudes merveilleuses » qui suspendaient sur sa tête les foudres de l'Université.

Gomme il Lavait prévu, cette pieuse manœuvre ne tarda pas à s'ébruiter à Ploërmel. La ville possédait un collège municipal aux abois, favite d'élèves. Quand on sut que M. de la Mennais faisait donner des leçons de latin à huit ou dix écoliers du petit pensionnat annexé au noviciat des Frères, on affecta de croire que c'était le coup de grâce pour l'établissement communal, et la commission du collège lui fit enjoindre d'avoir à envoyer tous ces enfants audit collège, sous peine de se voir traduit en police correctionnelle.

Pour rien au monde, M. de la Mennais n'eût livré à rUniversité ses chers latinistes. Impossible, d'ailleurs, de les maintenir à Ploërmel. L'habile diplomate demanda à l'Université elle-même de le tirer d'embarras.

(1) Lettre inédite. — Archives des Frères

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