PROJET D'ENTENTE AVEC M^' DE LA ROMAGÈRE
de les mettre en pension. C'est donc une école d'externes qu'il s'agit, en ce moment-ci, de créer; et, dans l'état actuel de la législation, une école de ce genre ne peut être établie dans un petit séminaire.
« II. — Plus tard, c'est-à-dire après la publication de la loi sur l'instruction secondaire, lorsque la position légale de chaque établissement sera fixée et positivement connue, je prendrai volontiers les arrangements que vous croirez les plus convenables pour assurer la prospérité de votre petit séminaire de Dinan ; le bien que fait un particulier passe vite, comme lui; il n'y a de bien d^irable que c^lui qui se fait par des établissements durables eux-mêmes; mais, dès à présent, voici sous quels rapports mon institution pourrait être utile au petit séminaire.
(( 1« Les élèves qui suivront ses cours pourront néanmoins être pensionnaires au petit séminaire. 2^ Nous admettrons aux cours des sciences physiques et mathématiques tous ceux qui feraient les autres études aux Gordeliers (1), si on juge à propos de les y envoyer sur la demande de leurs familles. 3** Si vous désirez que quelques jeunes ecclésiastiques se préparent à l'enseignement des sciences et aux examens, M. Querret, dont les talents et Fhabileté sont connus de tout le monde, leur donnera des leçons avec un grand zèle. 4^ Comme les rétributions dépendront de moi, je favoriserai, autant que possible, les élèves de votre petit séminaire, sous ce rapport, comme sous les autres.
«Si vous daignez, Monseigneur, approuver ce projet, Dieu le bénira, et il contribuera à sa gloire : c'est tout mon désir (2), »
Dans cet écrit, daté du 7 juillet 1837, M. de la Mennais s'attachait à rassurer l'évêque sur le seul point qui pût lui inspirer quelque crainte : la concurrence possible entre le nouveau collège et le séminaire des Cordeliers . Ses explications satisfirent pleinement le prélat, qui écrivit au
(1) Nom sous lequel on désignait le petit séminaire.
(2) Lettre inédite. — Archives tles Frères.
bas de la lettre : « J'ai lu cet écrit, et j'approuve ce qu'il contient. «
A peine muni de cette autorisation, M. de la Mennais la transmit au conseil municipal de Dinan, qui fit fermer aussitôt le collège universitaire.
L'abbé Jean touchait au but, lorsque, huit jours après son entrevue avec l'évéque, il reçut de celui-ci une lettre étrange, d'un style enchevêtré et diffus, dans laquelle il discerna que l'approbation accordée n'était pas défmitive (1). Ces réserves l'inquiétèrent; toutefois, comme le prélat ne reprenait point sa parole, il poursuivit ses démarches, en vue d'ouvrir, au plus tôt, la nouvelle maison. M. Querret n'étant pas encore en possession de son diplôme, l'abbé Jean se rendit à Paris, au mois de septembre, pour en faire hâter l'expédition, et il en revint^ dans les premiers jours d'octobre, avec les encouragements les plus flatteurs des autorités universitaires.
Un cruel mécompte l'attendait à son retour. A peine descendu dans la maison des Frères de Dinan, il apprit que Mgr de la Romagère avait changé d'avis, sous prétexte que l'institution projetée nuirait à son petit séminaire.
(1) Voici cette lettre, nouvelle preuve de la pauvreté intellectuelle du prélat.
<( Châtelaudren, le 15 juillet 1837.
« Monsieur l'abbé, vous m'aviez communiqué vos projets.relativement à l'école particulière de Dinan, et j'y avais mis mon vu, très secrètement, pour vous mettre à même de les présenter pour ce qui vous concernerait. Je ne m'attendais pas à en entendre parler par d'autres personnes comme s'ils devaient nécessairement être exécutés. Je n'avais pas réuni mon conseil, et il devait y avoir un examen rétléchi. J'espère que vous n'avez pas regardé comme un engagement de ma part le vu que j'ai mis sur un des doubles que vous me présentiez; je crois devoir vous en prévenir.
« Si vous faites des démarches pour vous assurer des dispositions de toutes les parties intéressées, vous voudrez bien me faire part du résultat et du plan que vous avez formé. Cest une alîaire trop essentielle pour l'école ecclésiastique de Dinan et mon clergé, pour ne pas fout peser avec la plus grande attention.
« 11 faut d'abord que j'aie obtenu l'approbation royale sollicitée pour la donation de M. l'abbé Bertier. Elle ne m'a pas encore été annoncée, et je ne puis rien statuer avant que j'en aie l'assurance. J'adresse ma lettre au frère Paul, à Dinan, pour qu'il vous la fasse parvenir.
(( Je suis, en attendant le plaisir de vous revoir, toujours disposé à coopérer aux bonnes œuvres que vous entreprenez, en tout ce qui s'accordera avec le bien de mon diocèse.
« Votre serviteur, f Mathias, évêque de Saint-Brieuc. »
Lettre inédite — Archives des Frères.
TENTATIVES AVORTEES 107
On lui prêtait même le dessein de frapper de censures les ecclésiastiques qui seconderaient les vues de M. de la Mennais.
L'humble prêtre courba la tête sous le nouveau coup qui détruisait tant d'espérances, mais il ne méconnut pas un instant son devoir,
A peine remis de la première émotion, il écrivit à M. Querret pour lui dire qu'il abandonnait tout. Nous n'avons pas retrouvé cette lettre, mais nous avons entre les mains la réponse de M. Querret, qui ne peut dissimuler son enthousiasme pour l'esprit de foi dont il vient de lire l'expression : « Les sentiments que vous avez manifestée dans votre lettre sont admirables, dit-il, et, jpar conséquent, tout à fait dignes de vous. Tous vos véritables amis sont enchantés de la conduite que vous avez tenue dans une circonstance si délicate et si difficile. . . Lorsqu'il fut question de cette affaire^, je me rappelle que vous me dites, le jour ou vous croyiez tout conclu, que ce serait une de nos plus belles journées^ quand même tout se déferait. Certes, vous aviez bien raison, car, à mes yeux comme aux vôtres, un acte de foi pratique et de soumission cordiale est bien préférable à la satisfaction que procure la réussite de nos desseins (1). »
Ainsi se consolaient ces deux nobles âmes. Mais la ville de Dinan ne prenait pas aussi facilement son parti du mauvais vouloir de l'évêque. Furieux de cette opposition malavisée, le conseil municipal, de concert avec le ministre de l'Instruction publique, rétablit immédiatement le collège supprimé. On ne s'en tint pas là. De nombreux externes fréquentaient, en vertu d'une simple tolérance administrative, le petit séminaire desCordeliers. On retira cette faveur à l'établissement, et le supérieur se vit réduit, pour conserver ses élèves, à solliciter le titre de membre de l'Université.
(1) Lettre inédite. — Archives des Frères.
L'ingérence des inspecteurs dans les affaires du séminaire, les maîtres désormais à la nomination de l'Etat, tel allait être l'effet inattendu de la haute^ protection de l'évêque. Mgr de la Romagère venait de commettre une des plus lourdes fautes de son épiscopat.
L'école des Frères devant rester simple école primaire, M. de la Mennais ne songea plus qu'à lui garantir son ancienne prospérité. Or, l'école avait besoin, pour vivre, d'un pensionnat nombreux, et il était impossible de s'assurer un chiffre élevé de pensionnaires sans promettre de leur faire donner,* Tâge venu, les premières leçons de latin.
Jusqu'alors, toujours en vertu d'une tolérance, deux excellents maîtres attachés à Técole des Frères, MM. Chevalier et Mermet, avaient donné ces leçons eux^ mêmes; mais la chose n'était plus possible depuis qu'on avait réveillé les défiances universitaires. L'abbé Jean alla trouver Mgr de la Romagère, le mit au courant de ses difficultés, et jlù annonça son dessein d'envoyer au collège ceux des élèves des Frères qui désireraient étudier les langues anciennes, « car enfin, disait-il, il faut bien qu'ils aillent quelque part, et je ne puis les envoyer à l'école ecclésiastique, puisqu'il est défendu aux écoles ecclésiastiques de recevoir des externes.
— C'est juste », répondit le prélat. Et, par deux fois, il renouvela devant témoins cette approbation verbale, mais formelle.
M. de la Mennais en profita pour envoyer immédiatement à l'école municipale les quelques latinistes élevés chez les Frères. L'union la plus cordiale s'établit, dès lors, entre le pensionnat et le collège. Consulté par le principal sur le choix des professeurs, investi d'un contrôle sur les matières d'étude et sur le travail des élèves, M. de la Mennais contribua, plus que personne, à a faire sortir du tombeau dans lequel il l'avait jadis enseveli» (1), cet /établissement dont, peu de semaines auparavant, on désespérait.
« Le collège est bon jusqu'à ce moment-ci, écrivait-il
(1) Expression de Tàbbé Jean dans une lettre à M"* de Liicinière.
L'ARTICLE DU « DINANAIS » 109
à M"^ de Lucinière, parce que, jusqu'à ce moment-ci, il est dépendant de moi, sous peine de mort. Si je lui retirais mes élèves, il n'existerait pas demain, et moi, je ferais également une triste culbute s'il cessait de vivre, puisque mes Frères de Dinan n'ont d'autre ressource pour subsister que leurs pensionnaires latinistes. Quelle drôle de position (1)! »
Drôle ou non, dès lors que la position lui permettait de faire le bien, M. de la Mennais comptait bien en tirer parti. On enseignait au collège les sciences et la littérature française, aussi bien que la grammaire latine. Faire suivre ces cours, non seulement par les latinistes, mais par les élèves de l'école primaire supérieure, tout en les maintenant pensionnaires chez les Frères, c'était économiser des maîtres et de l'argent. Dès que l'abbé Jean vit assurée la bonne discipline du collège, il adopta cette solution. Un arrangement fut conclu, dans ce sens, avec la ville, et la direction des élèves fréquentant le collège fut confiée à l'abbé Mermet.
Les choses en étaient là, lorsqu'un malheureux incident de presse vint irriter de nouveau Mgr de la Romagère. Le rédacteur d'une feuille locale, le Dinanais, se permit des allégations offensantes contre les professeurs du séminaire des Gordeliers. On crut l'article inspiré par le supérieur des Frères. L'évêque se trouvait alors, à Dinan. Officiant, le 16 octobre 1838, dans la principale église, il monta en chaire, et parla avec vivacité contre le clergé de la ville, le conseil municipal et M. de la Mennais.
Celui-ci était retourné à PloërmeL Son fidèle disciple, l'abbé Chevalier, lui manda aussitôt ce qui se passait.
A la lecture de l'article incriminé, l'abbé Jean comprit que ses œuvres de Dinan étaient sérieusement menacées.
(4) Lettre inédite du 3 septembre 1838, communiquée par M. le baron de Kertanguy.
[l écrivit, de suite, à son ancien protégé, l'abbé Le Mée, vicaire générai de Saint-Brieuc, pour dégager sa responsabilité. Malheureusement, celui-ci n'avait pas plus d'empire qu'autrefois sur l'esprit du prélat. Sa réponse ne laissa que très peu d'espoir au supérieur des Frères.
« L'article du Dinanais, lui disait-il, est venu bien mal à propos. J'en suis désolé. Vous avez bien fait d'adresser de vifs reproches au rédacteur de ce journal. Cette sortie de sa part peut être nuisible aux excellentes œuvres auxquelles vous vous livrez. Peut-être feriez- vous bien d'écrire à Monseigneur lui-même, pour lui protester combien vous êtes étranger à cet article et combien il vous contrarie. Mais il ne faudrait pas parler d'établissement. Le Dinanais a tout gâté sous ce rapport, et je crois que Monseigneur ne se prêtera plus à rien. Je vous dis ceci sans trop savoir ce qu'il pense. Il y a longtemps que je ne l'ai vu, près de cinq semaines. J'en juge d'après les données humaines de son caractère et les susceptibilités d'un homme haut placé et d'un grand âge, qu'on ne manquera pas d'aigrir (1). »
M. de la Mennais écrivit au prélat : « Monseigneur, je n'ai lu qu'il y a peu de jours l'article publié par le Dinanais, le 13 de ce mois. Vous êtes trop juste pour n'être pas convaincu d'avance que je n'y ai aucune part, et que j'en suis affligé plus que personne. Je n'entrerai point dans les détails d'une justification, inutile sans doute; mais j'ai besoin, en cette douloureuse circonstance, de vous prier de croire que ce serait toujours à tort qu'on me supposerait capable d'avoir fait ou d'avoir dit la moindre chose qui pût blesser la dignité épiscopale ou être eonti*aire à votre autorité. Non, avec la grâce de Dieu, non jamais (2)! »
Mgr de la Romagère accueillit bien d'abord cette protestation, et sembla croire à la sincérité de M. de la Mennais. Mais les artisans de discorde firent leur œuvre, et réussirent à alarmer de nouveau les susceptibilités du vieil évêque.
(1) Lettre inédite, — Archives des Frères.
(2) Lettre inédite du 22 octobre, Ibid.
ORDONNANCE D'INTERDICTION Hl
Un an s'était écoulé depuis la publication du fatal article, lorsque, le 16 octobre 1838, sans consulter personne, Mgr de la Romagère lança, de Dinan même, sous couleur de discipline générale, et en affectant de ne point nommer M. de la Mennais, une ordonnance qui interdisait à tous les ecclésiastiques étrangers au diocèse de Saint-Brieuc d'exercer le saint ministère sur le territoire dudit diocèse, à moins d'une autorisation expresse, qu'il se réservait d'accorder ou non, selon son bon plaisir.
Tout le monde comprit qu'il s'agissait du supérieur des Frères et des quelques prêtres qu'il employait à Dinan» Dans la ville, ce fut de la stupeur, presque de l'indignation. Le vicaire général du prélat, M. Le Mée, était navré. Il écrivit confidentiellement à M. de la Mennais : « Il est certain que l'ordonnance du 16 octobre est contre vous et vos prêtres. Il eût mieux valu le dire directement que de prendre ce circuif, qui met en émoi tout le diocèse. On ne veut point que vous et les vôtres ayez de pouvoirs, et je crois qu'il vaut mieux que vous ne demandiez pas le renouvellement de ceux que vous aviez ou qu'ils avaient (1). »
Quel parti prendre, en face d'une pareille hostilité? N'était-il pas temps de fermer l'établissement de Dinan, et de quitter pour toujours un diocèse où l'on reconnaissait si mal les services? L'abbé Jean n'en eut pas un instant la pensée. Il savait que, le jour où, du fait de l'évêque, le collège communal perdrait les élèves qu'il lui envoyait, le séminaire des Gordeliers serait fermé par ordre supérieur, et les religieuses Ursulines expulsées du couvent de la Victoire, que la ville avait mis jadis à leur disposition.
Toujours attaché, du fond de l'âme, à ce malheureux diocèse, pour lequel il avait tant travaillé, il résolut de lui épargner ces suprêmes épreuves.
Il alla trouver de nouveau Mgr de la Romagère, afin de connaître la véritable portée de Fordonnance.
Il apprit, au cours de l'entretien, que le dessein du
(1) Lettre inédite. — Archives des Frères.
prélat était, bel et bien, de l'interdire, lui et les trois ecclésiastiques employés à Dinan (1), de l'empêcher de célébrer la sainte messe pendant la visite de ses Frères des Gôtes-du-Nord, et de remplacer, dans le diocèse, sa congrégation par un autre institut enseignant, dont Mgr de la Romagère serait le fondateur et le patron.
Telle était la récompense de tant de services anciens et nouveaux. L'abbé Jean connaissait les bizarreries du prélat; il eut néanmoins un moment d'étonnement douloureux. Mais ce qui l'affligea plus que tout le reste, ce fut de prendre en défaut la droiture du vieil évêque.
Si Mgr de la Romagère sévissait contre l'abbé Jean, c'était, à n'en pas douter, en haine du collège, dont il redoutait toujours la concurrence pour les Cordeliers. Or, par un manque de franchise et de courage indigne de son caractère, il affectait de séparer la cause du collège de celle du supérieur des Frères. Le 14 octobre, du haut de la chaire de Saint-Malo de Dinan, il avait fait un pompeux éloge de l'établissement communal, du principal, des régents, et même des élèves, promettant de prendre les plus méritants dans sa voiture, pour aller voir, en leur compagnie, le pont suspendu de Tréguier; il avait terminé sa harangue par l'annonce de sa visite au collège. Deux-jours après, il s'y rendait en effet, félicitait la ville de l'avoir relevé, embrassait cordialement le principal et le maire, puis prodiguait à tous des paroles de paix.
Tout le monde crut à la sincérité de ces démonstrations. Seul, M. de laMennais savait à quoi s'en tenir; mais, par respect pour Tautorité épiscopale, il garda un profond silence; nul, excepté deux ou trois amis éprouvés, ne soupçonna ses angoisses. Cependant il lui fallait choisir entre la situation de prêtre interdit dans le diocèse de Saint-Brieuc et la scission avec le collège, qui entraînait la fermeture de sa maison de Frères.
[1) MM. Chevalier, Mermet et Levoyer.
PKOTESTATIOX DU MAIRE DE DINAN li:^
La mort dans rame, il adopta ce dernier parti, et, le 25 octobre, il écrivit au maire de Dinan :
(( Je viens d'avoir avec Monseigneur un long entretien, duquel il résulte que je ne puis garder longtemps, désormais, en pension chez mes Frères, ceux de leurs élèves qui fréquentent le collège communal, au nombre de soixantehuit. Ce n'est pas, sans doute, que Monseigneur ne rendejustice à l'excellente tenue de votre établissement, puisqu'il en a fait publiquement l'éloge; mais on lui a persuadé que l'existence de son école ecclésiastique était en danger, que j'en étais cause, et même que je n'étais pas tout à fait étranger aux divers articles du Dinanais, qui l'ont profondément blessé; tout cela est faux, vous le savez mieux que personne, monsieur le maire; mais enfin, les mesures que Monseigneur m'a déclaré vouloir prendre à cette occasion ne me permettent pas d'hésiter à fermer ma maison, s'il persiste dans des dispositions si fâcheuses. C'est donc 465 enfants, dont 200 instruits gratuitement, que je suis sur le point de remettre à leurs parents, et que je recommande à votre bienveillance. Je désire que ces pauvres enfants souffrent le moins possible d'un événement si triste et si inattendu : dans leur intérêt, il est de mon devoir de vous en informer. »
Le lendemain, le maire lui adressait la lettre suivante :
« J'ai lu, monsieur, avec autant de surprise que de douleur, la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser. J'avoue qu'après la visite de Monseigneur au collège communal, sa paternelle allocution aux élèves, l'éloge qu'il a fait de l'établissement et les marques ostensibles qu'il nous a données de sa protection et de sa sympathie, il a fallu toute l'autorité de votre parole pour que j'ajoutasse foi à la fâcheuse nouvelle que vous m'annoncez. Fermer votre maison, la fermer par ordre de l'évêque, mais c'est impossible! Monseigneur a été trompé! on vous a calomnié près de lui : il faut l'éclairer !
fid4 JEAJV-MARIE DE LA MENNAIS
(( On vous a accusé d'avoir attaqué le séminaire, de n'être pas étranger aux articles à\\ Dinanais. C'est une fausseté évidente pour toutes les personnes qui vous approchent, et je puis, comme elles, rendre ce témoignage, que toujours vous avez exprimé un vif intérêt pour l'établissement des Gordeliers, et un grand déplaisir des articles du Dinanais relatifs au séminaire. Fermer votre maison et renvoyer 465 enfants, -au milieu de l'année scolaire! Mais qui donc vous remplacera auprès des nombreux enfants pauvres auxquels vous donnez gratuitement un ^asile et l'instruction religieuse et civique? Qui donc viendra apaiser les familles irritées d'une pareille mesure, et ramener parmi elles l'union et la ti^anquillité dont elles jouissent aujourd'hui? Un pareil événement serait de nature à porter la plus vive perturbation dans la ville, et à produire les plus funestes résultats. Les autorités^ qui ont fait cause commune avec vous, se trouveraient alors dans la nécessité d'aborder la question de suppression du petit séminaire, et on peut difficilement se faire une idée de ce que produirait ce conflit d'intérêts oppx>sés. La ville entière serait en feu, et c'est alofs seulement qu'on pourrait apprécier la gravité du mal. Les membres du conseil municipal sont bien décidés à soutenir les intérêts du collège, et, plutôt que de céder, ils donneraient leur démission en masse. Cependant si Tivêque, mieux éclairé, consentait àconser\ner le statu qiw^]Q crois pouvoir vous assurer que, de mon côté, je réussirais à faire cesser toute attaque contre l'existence du petit séminaire, qui serait alors respecté aussi longtemps que votre pensionnat le serait lui-même.
u SI, malgré cela, monsieur, vous voyez 1" impossibilité lie conservea* votre établissement, veuillez, je vous prie,, me faire connaître le jour fixe où vous, devez le fermer., afin que je prenne mes dispositions, tant pour l'avenir de vos enfants que pour mes rapports avec l'autorité ^supérieure. '
(( 11 vous restera toujours, monsieur, une consolation^ celle d'avoir fait et entrepris tout le bien qui dépendait
MEDIATIONS OFFICIEUSES 115
de vous, et d'avoir, en tout ceci, rempli les devoirs que vous dicte votre position. C'est un hommage que j'aime à vous rendre. J'ai l'honneur d'être etc. Le Conte (1). »
Cette lettre, en révélant à M. de la Mennais le véritable état des esprits, le fit reculer. Mais que faire? S'il fermait sa maison, il « mettait la ville en feu », selon l'expression du maire; s'il maintenait le statu quo, il touchait sous l'interdiction ecclésiastique. 11 ne pouvait plus faire un pas sans côtoyer des abîmes.
Son esprit de foi, sa soumission au pouvoir épiscopal « toujours si respectable, comme il le disait, même lorsqu'il semble s'égarer », le guida sûrement dans ces périlleuses conjonctures.
Tout d'abord, il prit le temps de consulter. M. Rendu était devenu pour lui un conseiller aussi sage qu'affectueux. Mis au courant de la situation en novembre 1838, lors d^un voyage qu'il fit à Ploërmel, le haut fonctionnaire l'engagea à exposer les faits au gouvernement, en sollicitant sa discrète médiation.
Certes, M. de la Mennais n'était pas homme à en appeler d'un jugement ecclésiastique à l'autorité du pouvoir civil; mais, Mgr de la Romagère n'ayant encore proféré que des menaces, il crut pouvoir invoquer l'intervention conciliatrice de l'Etat, afin d'épargner à la ville les conséquences, p€ut-être irréparables, d'un conflit sans issue.
11 adressa donc au ministère de l'Instruction publrque une lettre dans laquelle, sans acrimonie, sans la moindre passion, il rappelle les antécédents de la crise.- Cette lettre fut envoyée également au Garde des Sceaux et au ministre de la Marine.
D'un autre côté, il avait consulté M. Le Mée, qui n'hésita pas à lui conseiller de maintenir, jusqu'à nouvel ordre, l'école latine de Dinan. Le député de Guingamp, M. Sauveur de la Chapelle, qui lui avait confié son jeune fils, lui promit aussi son aide pour arranger cette malheureuse affaire.
(1) Lettre inédite. — ArchÎTes des Frères.
116 JEANr-MAHIE DE LA MENNAIS
Cependant le prélat ne retirait point son ordonnance, et elle atteignait, en fait, le supérieur des Frères.
C'est à l'occasion du séminaire des Cordeliers que pleuvaient ainsi sur M. de la Mennais menaces et persécutions. D'autres auraient laissé les ennemis de cette maison se venger sur elle des mesures prises par l'évêque contre le collège, et auraient vu, sans déplaisir, cette leçon infligée à une administration maladroite.
Telles ne sont pas les vues de l'abbé Jean. Dès que l'intérêt de l'Eglise est en cause, il oublie ses propres ^épreuves. Bien loin de créer des difficultés à un établissement que le prélat compromet en le protégeant gauchement, il s'ingénie à éviter tout ce qui pourrait donner prétexte aux colères contre les Cordeliers:
« Je souffre en silence et en paix, écrit-il à M*'^ de Lucinière. Ce que je crains par-dessus tout, c'est que, dans son mandement de carême^ Monseigneur ne parle de ces malheureuses affaires de manière à m'obliger à donner au public des explications. Je le ferai, sans doute, avec une extrême modération, et je mettrai une garde de circonspection sur mes lèvres pour arrêter au passage toute parole irrespectueuse ou offensante ; mais ces sortes de discussions ne font que du mal, et je les éviterai assurément, si cela m'est possible (1). » '
-^ La discrétion la plus absolue à l'égard d'une autorité aveuglée, il était résolu à la garder coûte que coûte ; il ne pouvait toujours l'imposer aux autres. Le Dinanais avait repris ses attaques contre les Cordeliers et contre l'évêque M. de la Mennais fit d'abord agir le principal du collège, homme d'une droiture et d'une modération éprouvées, pour empêcher la publication des articles les plus violents. Plus tard, il poussa le désintéressement jusqu'à envoyer lui-même, sous le couvert de l'anonyme, au directeur du Dinanais, une lettre ouverte qui était une pressante invitation à la mesure et au respect de l'autorité (2).
(1) Lettre inédite. — Archives des Frères,
(2) Voir cet article ù la fin du volume (Appendice C).