LA RECONCILIATION
descend, en effet, à son oratoire, et célèbre le saint sacrifice, au cours duquel M. du Clésieux reçoit la sainte communion.
L'action de grâces achevée, l'évêque aborde son hôte en souriant :
(( Qui me vaut, cher comte, l'honneur d'une visite aussi matinale? ». ^
Et, ce disant, il le conduit au salon.
(( Je suis venu, répond M. du Clésieux, pour vous réconcilier avec M. de la Mennais.
— C'est impossible.
— Pourquoi donc, Monseigneur? .
— Je ne puis oublier. »
L'évêque pensait, sans doute, aux articles du Dinanais. Alors, d'un de ses grands gestes solennels, le comte du Clésieux, désignant le crucifix qui ornait la pièce :
« Il a bien oublié , Lui ! »
Le bon évêque ne s'attendait point à cette remarque. Il comprit qu'il n'y avait rien à répliquer, et, d'un ton affable :
« Quand voulez-vous que nous tentions ce rapprochement?
— Aujourd'hui même, Monseigneur. M. de la Mennais se trouve à Saint-Brieuc, je le sais ; permettez-moi de, le conduire ici. »
Et il sortit rayonnant. L'abbé Jean était, en effet, chez M. Sébert, d'où il comptait se rendre à Brest, avec quelques-uns de ses Frères, qui partaient pour les colonies. M. du Clésieux déjeuna avec lui, sans lui dévoiler son projet, puis, l'entraînant dans un coin de la salle :
« Je suis venu vous chercher, dit-il, pour vous conduire chez Mgr de la Romagère, et vous réconcilier avec lui.
— Hélas! ce n'est pas possible! reprit l'abbé Jean. » Il crut à un rêve de poète, et M. du Clésieux dut lui raconter son réveil subit, l'impulsion intérieure qui l'avait poussé vers l'évêché, son voyage rapide, enfin sa conversation avec Monseigneur.
Connaissant le caractère du prélat, M. de la Mennais restait sceptique; il finit néanmoins par céder aux instances de son ami.
Ensemble ils se dirigèrent vers la demeure épiscopale (1).
Le supérieur des Frères, toujours si maître de lui-même, ne pouvait dissimuler une vive émotion. Arrivé devant la" porte du palais, M. du Glésieux pria son compagnon d'attendre, puis demanda à entretenir le prélat. En le revoyant, celui-ci eut un mouvement de vif mécontentement; mais sa parole était engagée, et il finit par dire : « Introduisez M. de la Mennais. »
Resté dans la rue, en proie à un saisissement qu'il ne cherchait plus à maîtriser, l'abbé Jean s'était affaissé sur une borne, et il attendait. Lorsqu'il leva les yeux, le vieil évêque, debout sur le perron, lui tendait les bras. La réconciliation fut scellée par un tendre embrassement (2).
Le lendemain, la défense de célébrer était levée, et Mgr de la Romagère notifiait cette mesure à ses prêtres par une circulaire pleine d'éloges pour le supérieur des Frères.
Telle fut l'heureuse issue de cette querelh'. c\: cours de laquelle un prélat bon et pieux, mais aVeuglé par d'injustes soupçons, avait accablé de srs sévérités un des plus anciens et des meilleurs serviteur^ de son diocèse.
(1) Ce palais n'était autre que l'hôtel occupé aujo; jrd'hui par une branche de la famille Sébert. 11 était situé rue Madeleine et rue baint-Benoît, en face de V Hôtel Moderne, ancien Hôtel de l'Univer.s.
(2) Le récit de cette scène a été fait par M. du Glésieux à M. le chanoine de la Villerabel, de Saint-Brieuc, de qui noi.s le tenons.