‹ Jean-Marie de la Mennais, 1780-1860Chapitre 4 sur 260 · LA VISITE DES MAISONS · texte numérisé non relu

LA VISITE DES MAISONS

respectueusement ses deux compagnons d'entrer. Aussitôt, la femme de l'honnête fonctionnaire se présente, souriante : « Monsieur le supérieur, dit-elle, vous nous pardonnerez le moyen extrême que nous avons employé pour avoir le plaisir de dîner avec vous. Nous n'aurions pu réussir autrement, et c'est moi qui ai conseillé à mon mari de vous jouer ce vilain tour. »

On se mit à table, et M. de la Mennais rivalisa de gaîté avec ses aimables hôtes. Le hon Frère, qui ne s'était jamais trouvé à pareille fête, disait agréablement plus tard, au souvenir de ce repas plantureux, que « c'avait été pour lui une oasis dans le désert de la vie » (1).

C'est pour le fondateur lui-même que semblable délassement était exceptionnel.

Arrivé au but de son voyage, après avoir inspecté l'école, il s'asseyait à la table du recteur^ oii il s'interdisait rigoureusement toute friandise, et particulièrement toute boisson alcoolique.

Il parcourait ainsi les diverses paroisses oîi il avait des maisons, au galop d'une monture qui de temps à autre, s'abattait, dans les chemins défoncés et caillouteux, puis il rentrait en hâte à Ploërmel , oii ' l'attendaient ses fils spirituels.

Il arrivait parfois , le soir, après avoir fait quinze lieues, les vêtements trempés de pluie et les membres brisés. C'est alors qu^il ressentit les premières attaques de ces cruels rhumatismes, qui, dans la suite, devaient si souvent le clouer sur son lit, en proie à d'atroces souffrances.

Le seuil à peine franchi, il embrassait ses enfants l'un après l'autre. On s'empressait autour de lui pour lui faire prendre quelque repos ; mais lui, soucieux avant tout des besoins des âmes, se rendait de suite à la chapelle, oii il s'enfermait, pour des heures, au confessionnal.

Le lendemain, il reprenait la direction de la petite communauté. Debout à cinq heures, en même temps que ses novices, il les suivait toute la journée dans

(l) Récit manuscrit du frère Paulin. — Archives des Frères.

leurs exercices de pieté, leurs études, leurs travaux manuels. Jamais il ne leur demandait rien qu'il n'eût pratiqué lui-même sous leurs yeux.

Tous admiraient, en particulier, son extrême mortification, et, plus tard, une fois loin de Ploërmel, en conservaient un vivant souvenir.

Certes, l'ordinaire de la communanté était modeste. Par nécessité autant que par vertu, on se contentait souvent de mets grossiers. On vit alors ce prêtre, ce dignitaire ecclésiastique, naguère encore convive des plus hauts personnages et honoré des invitations de la cour, s'asseoir à côté de ses novices, à la table rustique du réfectoire-cuisine, et partager leurs maigres repas.

Il avait toujours eu pour la vertu de pauvreté une prédilection marquée. Débarrassé de tous les emplois qui l'obligeaient à quelque représentation, il se montra désormais avec des vôtemVnts dont ne se serait pas contenté le dernier recteur de campagne. Pour lui faire abandonner un vieux cbapeau, dont la couleur passée, et la forme bizarre faisaient sourire les passants, il fallait l'enlever furtivement et en déposer un neuf à la place.

Doit-on attribuer à la négligence ce peu de soin qu'il prenait de sa personne ? Nous ne le pensons pas. Cet homme qui se préoccupa toujours du bon ordre, même matériel, de ses maisons (1), qui réglait en détail et avec minutie le costume de ses Frères, qui exigeait, pour les vêtements destinés au saint sacrifice, non seulement la décence, mais, autant que possible, la splendeur, ne pouvait, sans quelque dessein plus haut, faire aussi bon marché des usages reçus. Ce qu'il cherchait, en se produisant dans cet appareil si humble, ce qu'il voulait, à l'exemple du grand pénitent d'Assise, c'était le mépris des créatures, c'était ce grand dépouillement au prix

Ij c( Il n'y a aucun inconvénient à montrer aux parents les dortoirs ; ayez toujours soin qu'Us soient bien propres. » — Extrait d'une lettre inédite au frère Ambroise, 26 novembre 1826.

« La propreté et l'économie leur sont recommandées (aux Frères) d'une manière particulière. » — Recueil à l'usage des Frères de l'Instruction chrétienne, édition de 1851, p. 50.

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