‹ Jean-Marie de la Mennais, 1780-1860Chapitre 42 sur 260 · LES ÉLÈVES DE LA PROVIDENCE · texte numérisé non relu

LES ÉLÈVES DE LA PROVIDENCE

dans l'honorable établissement des deux jeunes filles dont l'éducation était, en partie, son œuvre.

Si la Gdélité de ses amis, si l'afTectueuse vénération de ses parents étaient à Tabbé Jean un rayon de joie au milieu de- ses tristesses, rien pourtant n'égalait la consoj-ation que« lui donnaient ses deux familles spirituelles, les Frères et les religieuses de la Providence. Sans doute, il souffrait souvent persécution à l'occasion des Frères; mais, en retour, quel dévouement, quelle obéissance, quelle respectueuse tendresse chez ceux qu'il appelait « ses pauvres enfants » (1)!

Quant à ses filles de Saint-Brieuc, elles n'oubliaient point qu'il avait été, de tout temps, leur Providence visible, et ne manquaient pas une occasion de lui faire fête.

Il aimait à prendre dans leur maison ses rares moments de repos. Mais c'est surtout au , milieu de leurs élèves, de ces enfants naïves et candides, que son vieux cœur se dilatait.

Jamais il ne manquait d'assister à la, distribution des prix de ses « petites filles de la Providence ». Mais avant de leur remettre les couronnes, il voulait vérifier luimême leur instruction et leur intelligence du catéchisme.

Pour cela, après leur avoir posé mille questions, il les invitait à l'interroger lui-même, ayant soin de répondre de travers, afin d'être redressé par les plus intelligentes.

11 avait, un jour, devant lui une petite élève de six ans qui venait de montrer beaucoup de mémoire et d'aplomb :

« A ton tour, mon enfant, dit-il, interroge-moi. »

La fillette ne perd pas son sang-froid. « Combien y a-t-il de dieux? demande-t-elle.

— Il y en a trois.

(i^ Leur nombre consolait M. de la Mennais, aussi bien que leur ferveur. Ils étaient quatre cents en 1839.

— Oh ! dame, non..., Vous devriez savoir, à votre âge, qu'il n'y a qu'un seul Dieu.

— Je tâcherai de m'en souvenir. Continue.

— Combien y a-t-il de personnes en Dieu?

— Quatre. ,

— Prenez donc garde, vous vous trompez encore.

— Mais non, il y en a bien quatre : le Père, le Fils le Saint-Esprit et la sainte Vierge.

Oh! mais ce n'est pas ça du tout! ... Eh bien! mon pauvre homme, si vous n'êtes pas plus savant dans le catéchisme, vous ne ferez point de communion cette année, bien sûr! «

Les religieuses, en entendant ces propos naïfs, faisaient les gros yeux à renfant; quant au bon supérieur, il était aux anges.

C'est ainsi que Dieu plaçait sur la route de son serviteur, route trop souvent abrupte et brûlée pap^e^ vents, arides, des oasis où passaient sur son âme quelques souffles rafraîchissants. Toutefois, ce n'est qu'à la dérobée qu'il pouvait s'accorder de tels délassements.

Selon les dessein=s d'en-haut, ce vaillant devait marcher jusqu'au bout, sous sa croix toujours plus lourde, et voir tomber un à un les appuis qui l'avaient soutenu.

Après tant de compagnons de lutte, un ami de trente ans, le cher M. Querret, disparut à son tour, au moment môme où son retour définitif en Bretagne promettait à Fabbé Jean la joie d'un commerce' plus suivi, sinon plus intime. Cet homme de bien, cet éducateur-apôtre, si peu récompensé ici-bas de ses travaux et de ses peines, s'en alla sans plainte, heureux de la tâche accomplie, souriant à tous, et laissant au cœur de ses proches des regrets inconsolés. C'était au mois de décembre 1839.

Si ancienne et si connue était sa liaison avec Fabbé Jeaji, que plusieurs amis de celui-ci, le croyant accablé sous le coup, lui adressèrent des lettres de condoléances. Mai& cette âme, si cruellement broyée qu'elle pût être, savait s'interdire les plaintes; bien plus, elle avait parfois la pudeur des larmes.

MORT DE M. QUERRET 135

En iiionie temps que M. Querret, quatre Frères de l'institut sont entrés dans leur éteï^nité. M. de la Mennais l'annonce en ces termes au frère Polycarpe, directeur de l'école de Pldujean : « Vous aurez appris la mort de quatre de nos Frères et celle de M. Querret. Tant de morts à la fois nous avertissent de nous préparer sérieusement à la nôtre (1). »

C'est tout.; Que serviraient, au reste, de plus longs discours? L'invitation à se tenir prêt pour l'heure décisive, révocation du tombeau, au delà duquel nous attendent les bien-aimés, n'est-ce pas la plus utile oraison funèbre?

1 Lettre inédite, du 30 janvier 1840. — Archives des Frères.

Page 1