‹ Jean-Marie de la Mennais, 1780-1860Chapitre 45 sur 260 · LA CONFIANCE DE M. MAZELIEK · texte numérisé non relu

LA CONFIANCE DE M. MAZELIEK

incomparable, et il lui demanda direction et lumière.

M. de la Mennais vit tout de suite qu'il avait affaire à une âme droite, dont l'ardeur se tempérait de prudence et dont riiumilité savait faire abstraction de ses vues propres . Dès lors , il selivra, avec toute sa franchise bre tonne , à cet inconnu dans lequel il avait deviné un apôtre.

Bientôt l'abbé Jean fut le vrai maître des novices des Frères dauphinois' S'agit-il de leur donner des constitutions, de régler leurs rapports avec les curés, de fixer la subvention à réclamer des communes, le supérieur de Ploërmel est immédiatement consulté. Exercices de piété des nouveaux Frères, détait de leur costume, menu de leurs repas, tout est soumis à M. de la Mennais. Il n'est pas jusqu^à la coupe de leurs ch-eveux sur laquelle il n'ait à statuer en dernier ressort.

Les questionnaires minutieux de M. Mazelier embarrassaient parfois un homme aussi occupé que l'abbé Jean. Le jour vint où il n'y put répondre qu'en prenant sur son repos. Mais il s'agissait de l'âme des « pauvres petits enfants », comme il disait tendrement. Pour eux, il ne^ connaissait pas d'obstacles.

On le vit donc, au plus fort de ses démêlés avec l'Université et de ses tristesses de famille, adresser régulièrement à l'abbé Mazelier des letti'es de dix pages, que celuici trouvait toujours trop cotirtes.

Nous avons dit comment il concevait la direction des jeunes religieux. Citons quelques lignes d'une de ses réponses à son correspondant; elles montrent jusqu'à quel point il possédait la confiance de ses Frères bretons : « Je n'exige point de mes Frères des billets de confession. Cette exigence de ma part supposerait qu'ils peuvent manquer à ce point de leur règle, et ils considéreraient avec raison cette supposition comme un outrage. Les pauvres enfants! oh! non, je n'ai rien de semblable à craindre d'eux. Il en est de même au sujet de l'examen particulier. Ils m'en rendent compte en me rendant compte de leur conscience lorsque je les visite, ce qui arrive souvent, et, quand je ne les visite pas, en vérité, ils se

confessent dans leurs lettres, car c'est un besoin pour eux de m'ouvrir leur cœur. En exigeant plus, j'obtiendrais moins (1). »

A côté des avis spirituels, les conseils pédagogiques : « Il est fort important, dans les circonstances actuelles, de fortifier et d'élever notre enseignement. Déjà, partout 011 il y a la libre concurrence, nous l'avons emporté, et c'est un avantage qu'il ne faut pas perdre, car, sans cela, nous ne ferions pas le bien longtemps... Il est essentiel que nous attirions dans nos école^s les enfants de la classe moyenne, et, par conséquent, qu'ils y trouvent une instruction supérieure à celle " que l'on donne partout ailleurs. Faisons pour sauver les âmes plus encore que d'autres ne font pour les perdre : ce n'est pas peu dire (2)! »

Et il presse M. Mazelier de faire prendre à ses Frères le brevet d'instituteur, lui offrant communication des meilleurs manuels composés en vue de l'examen.

Après de tels services, M. de la Mennais avait le droit d'écrire à son^ami : « Je me suis associé de tout cœur à votre excellente œuvre, et je ne me réjouis pas moins vivement de son succès que de celui de la mienne propre (3). »

Ce succès, il faut bien le dire, était médiocre. En 1835, après dix ans d'existence, l'institut des Frères de Saint- Paul-Trois-Châteaux ne comptait encore que vingt-cinq sujets, répartis entre dix écoles. Etait-ce la faute du fondateur? Non, certes : la sagesse de l'excellent prêtre, son esprit de prière, sa profonde humilité, étaient pour son œuvre des gages de durée; mais peut-être le Dauphiné ne comprit-il pas assez tôt la mission du saint homme. On

(1) LeUre inédite du 20 janvier 1835. — Archives de l'évêché de Valence.

(2) Lettre inédite du 8 février 1833. — Ibicl.

(3) Lettre inédite du 30 juin 1837. — Ihid.

LES FUÈRES DE SA INT-P AlIL-TROIS-CHAÏEAUX 141

estimait renseignement chrétien, on demandait des écoles de Frères, mais on refusait des novices, et l'institut languissait.

L'abbé Mazelier ne pouvait dissimuler sa peine à M. de la Mennais.

La congrégation de Saint-Pierre venait de mourir. Plus que jamais confiant dans la vertu de Thumilité, l'abbé Jean voyait dans les pénibles débuts de l'institut dauphinois une promesse d'avenir, et il excellait à réconforter son confrère : « Monsieur et respectacle ami, une longue absence m'a empêché de répondre plus tôt à la lettre si cordiale que vous m'avez écrite, il y a un mois. Elle m'a fait un plaisir extrême, et j'aurais voulu vous le dire plus tôt. Je suis touché surtout de votre confiance en Dieu. Sans lui, que pouvons-nous, chétives créatures que nous sommes? Nisi Dominus œdifîcaverit domiim, in vanum laboraverunt qui sedifïcant eani. 11 vous a déjà béni; il vous bénira encore, et de plus en plus, soyez-en sûr. C'est déjà beaucoup d'avoir dix écoles et vingt-cinq sujets .solides. Ce n'est pas le grand nombre qui fait la force, c'est Je bon esprit de ceux qu'on a, et, trop souvent, on pourrait appliquer aux œuvres brillantes cette parole du Prophète : Multiplicasti gentem, sed non magnificasti Idetitiam (1). »

Cependant le temps passait sans amener l'accroissement désiré. Surchargé par le double gouvernement de sa paroisse et de son institut, le fondateur pliait sous le fardeau, et sa santé s'altérait; d'autre part, personne ne s'offrait pour continuer l'œuvre après sa mort. Peu à peu l'idée lui vint de confier son humble famille au chef d'une congrégation nombreuse, afin qu'elle^ trouvât dans cette union vitalité et vigueur. Les Frères de Saint-Paul- Trois-Châteaux avaient été autorisés par ordonnance royale du 11 juin 1823. C'était un avantage dont ne jouissaient point d'autres instituts beaucoup plus prospères; il pouvait faciliter l'union avec Tun d'eux. De bonne heure, des

(1) Lettre inédite du 21 décembre 1831. — Archives de l'évêché de Valence.

propositions étaient venues à M. Mazelier. Dès 1833. le fondateur des Pptits-Frères de Marie, M. Champagnat, lui disait : « Nous avons des sujets, vous avez une ordonnance; en nous entendant, nous pourrions faire quelque chose (1). >)

Sans repousser cette offre d'un prêtre qu'il vénérait, M. Mazelier refusa de s'engager : il caressait un autre projet. Lorsqu'il sentit venir l'âge et les infirmités, il se tourna vers la Bretagne, et proposa au supérieur de Ploërmel de lui confier ses enfants. Dans une longue lettre suppliante, il exposait en détail l'état de sa congrégation, puis il conjurait M. de la IMennais de la recueillir de ses mains : » Que ne sommes-nous plus rapprochés, disait-il, que ne sommes-nous à vous, dans le Seigneur, en unité de congrégation, comme nous le sommes en unité de sentiments! Ce vœu n'est pas seulement d'aujourd'hui, vous le savez. Il m'est arrivé quelquefois de me permettre, au milieu des miens, de dire : « Nos Frères de Bretagne ... « Dans un voyage à Avignon, j^ai appris l'union sacerdotale et sainte qui vous unit, M. Deshayes et vous, comme deux apôtres (2) et les bénédictions dont Dieu couronne vos entreprises respectives. Je réjouirais les amis de la religion, et,* en particulier, ceux de notre congrégation dauphinoise, s'ils apprenaient qu€ nous vous sommes unis par quelques liens. Je vous demande donc au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ, de nous envoyer de vos sujets : un qui puisse être bientôt un bon directeur de la congrégation, un qui soit très capable de faire l'école ici, et un troisième dont je puisse, au besoin, faire un maître des novices, au noviciat préparatoire d'Embrun (3). Après cette concession

(1) Vie de Marcellin^Jôseph' Benoît Champagnat, pM un ùc ses premiers disciples, édition de 1896. p. 124.

(2; M. Deshayes venait de fonder une mai«on de 'Frères dans la pia- Toisse des Mées, au diocèse de Digne. C'est ce qui explique comnieait il était connu dans le midi.

(3) A l'exemple et sur les conseils de M. de la Mennais, M. Mazelier avait fondé, à Embrun, un « petit noviciat », outre son novicriat principal de Saint-Paul-Trois-Ghâteaux.

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