LES FRÈRES DE SAINTE-CROIX DU MANS
résister au désir de vous en témoigner ma reconnaissance. Pardonnez-moi donc cet épanchement d'un cœur qui vous est désormais dévoué pour la vie.
« La visite que j'ai faite à votre noviciat de Ploërmel, et la connaissance que j'ai prise, en passant, de l'état de trois autres de vos établissements, m'ont convaincu que vous avez grâce particulière pour fonder et diriger ces œuvres. Heureux donc le diocèse qui vous possède, et bénis les enfants dont vous êtes le père en Jésus- Christ!
« Au moins, tout ne sera pas perdu pour nous, puisque vous avez la charité de recevoir le frère Léonard pendant quelques semaines au nombre des vôtres, et que votre obligeance m'a accordé une année entière pour en envoyer un autre, s'il était expédient (1). »
Non seulement le « frère Léonard » put observer, à Ploërmel, la vie religieuse et l'enseignement des Frères, mais M. de la Mennais prit la. peine de le conduire avec lui, lors de la visite des maisons, afin de l'initier à la méthode de son gouvernement. Une telle complaisance toucha vivement M. Moreau, qui, désormais, témoigna au Père une confiance sans bornes. Ne croyant pouvoir mieux faire que M. de la Mennais, il résolut de modeler son institut sur la congrégation bretonne, et de s'en rapprocher, autant que possible, jusque dans la forme des vêtements (2).
Le supérieur de Ploërmel lui avait communiqué sa nouvelle édition du Recueil à V usage des Frères. Il s'en inspira largement pour la lettre circulaire qu'il adressa, en 1835, à ses nouveaux disciples, et qui contenait les principaux statuts de sa société.
L'institut des Frères de Saint-Joseph, fondé par M. Dujarrié, était ressuscité sous le nom de Frères de Sainte-
1,1) Lettre inédite du 9 décembre 1835. — Archives des Frères.
(2) « Oserais-je, monsieur le supérieur, écrivait-il le 9 décembre 1835, oserais-je vous supplier de dire au frère Léonard de faire faire un habillement semblable à celui de vos Frères, ou. du moins, de se munir, pour son retour, d'une vieille lévite qui puisse nous servir de modèle? >• — Lettre inédite.
Croix. Mais la jeune association ne devait pas se limiter à Fënseignenient primaire. En même temps qu'il recevait,, des mains défaillantes de M. Dujarrié, le petit groupe des Frères de Ruillé, M'. Moreau avait fondé, au Mans, une société de prêtres missionnaires, dont il voulait faire les guides spirituels de ses Frères. Les deux instituts se réunirent, avec une même règle, sous un même supérieur général. C'était l'idée de la congrégation de Saint-Méen réalisée dans le Maine. M. de la Mennais ne pouvait qu'applaudir. Aussi, l'intimité entre les deux fondateurs i^e fit-elle que croître avec les années.
Si, plus tard, l'abbé Moreau fait des démarches pour obtenir, au profit de ses sujets, l'exemption du service militaire; s'il sollicite, pour sa congrégation^ la personnalité civile, ir réclame iinmédiatement les conseils et les démarches officieuses de l'abbé Jean, qui se prête à tout avec infiniment de bonne ^râce.
Le nouveau fondateur va plus loin,; il ne craint pa& de demander à son confrère de Ploërmel des communications d'un ordre tout à fait intime. « Je voudrais bien, écritil, parler de mes Frères à la retraite pastorale, qui ne tardera pas, et stimuler un peu le zèle de notre clergé à cet égard. Vous m'avez dit un mot d'un discours que vous avez prononcé, en pareille occasion, sur cette matière. Serait-ce témérité de Vous supplier de m'en faire passer la copie, ou, du moins, les principales idées? Votre cœur me répond que non, et le mien, qui s'entend si bien avec le vôtre, en éprouve d'avance la plus vive reconnaissance (1). »
Pendant vingt ans, ces deux âmes d'apôtre s'aidèrent ainsi dans la tâche ardue du gouvernement. En 1856^ alors que M. de la Mennais, vieux et infirme, ne sortait plus guère de Ploërmel, son fidèle ami, admis à l'audience de Pie IX, sollicita pour lui la bénédiction du pape. Quelque temps après, h la suite de décrets gênants pour renseignement congréganiste , il réGlama,. en sa
(i) Lettre inédite, du: 27 mai 1836. — Archives dès Frères.
ÀllJLTIPLES DEMANDES D% FRÈRES 151
faveur, rintervention de Mgr Parisis auprès, du minàstEei de l'Instruction publique (1).
Aujourd'hui, sept cent dix-neuf religieux de Sainte- Croix, tant prêtres que Frères, élèvent, sept niiliLe enfants dans soixante-trois collèges et écoles. Cette postérité spirituelle du saint prêtre que fut l'abbé Moreau ne doit-elle pas quelque reconnaissance à cet autre prêtre qui, lui aussi, veilla avec tant de dévouement sur soUf berceau?
M. de la Mennais est toujours prêt à former des novices pour de nouveaux instituts. Eh 1830, le diocèse de Pamiers lui a adressé quatre sujets, qu'il a accueillis à bras ouverts. Il n'en est pas de même, nous le savons, lorsqu'on le sollicite d'envoyer des Frères hors de Bretagne. Or, de 1830 à 1845, des demandes de ce genre pleuvent, de presque tous les diocèses, à Ploërmel.
C'est M. Germain, chanoine et missionnaire de Clermont, qui réclame, au nom de l'évêque, l'établissement d'un noviciat de Frères bretons dans la ville épiscopale. Mêmes instances de la part des autorités ecclésiastiques de Saint-Flour, de Troycs, d'Autun, de Chàlons, de Bordeaux et de Langres. La réponse est toujours la même : les Frères sont trop peu nombreux pour répondre à tous les besoins de la Bretagne ;. et puis, jusqu'il nouvel ordre, l'institut a besoin de la direction immédiate du fondateur, direction à laquelle échapperaient, en partie, les Frères dispersés dans de lointaines provinces.
Tout en écartant les propositions contraires aux intérêts de son œuvre, M. de la Mennais faisait rimpossiblte pour décider les prêtres étrangers à i^imiter dans leurs diocèses respectifs. Il les attirait en Bretagne, leur montrait en détail ses beaux établissements de
(1) D'après une lettre inédite du frère Grégoire, de Tinstitut de Sainte- Croix, adressée à M. de. ,1a Mennais.le li6 rjiaj.lSSGv
Dinan, de Tréguier et de Çuingamp ; puis, dans le têteà-tête de sa chambre de Ploërmel, il leur indiquait la marche à suivre pour fonder chez eux l'œuvre des écoles; enfin, il les renvoyait enthousiasmés de son accueil, et gagnés pour jamais à la cause de l'enfdnce.
Une lettre datée de 1846 donnera l'idée de Timpression qu'il laissait aux visiteurs. Elle lui venait d'un missionnaire du diocèse de Langres, le P. Ghantôme, directeur d'une société analogue, elle aussi, à l'ancienne congrégation de Saint-Méen : « Vous m'avez tellement traité comme votre fils; vous m'avez montré si évidemment que nous ne faisions que réaliser ce que vous avez commencé vous-même, ce que vous avez désiré toute votre vie ; vous avez bien voulu me répéter si souvent, dans nos veilles, dont le souvenir m'est si doux, que mes pensées étaient les vôtres, que j'ai dû me laisser convaincre. Comment voulez-vous que je ne vous regarde pas comme notre Père?... Combien je me réjouis de tenir ma promesse en retournant à Ploërmel! Nous passerons encore de longues soirées à causer, et vous me communiquerez sans envie les richesses d'une expérience amassée par tant de travaux et de dévouement (1). »
Pendant plusieurs années, -M. de la Mennais tint sa résolution de réserver ses Frères à la Bretagne.
Un jour pourtant, il se laissa fléchir. Un prêtre du diocèse de Bourges, l'abbé Dubouchat, avait établi, dans la solitude d'un ancien couvent, à Chezal-Benoit, un collège libre destiné aux enfants des familles aisées. Sa maison n'étant pas sous le patronage direct de Tévêché, il trouvait difficilement des maîtres et des surveillants. La renommée du fondateur des Frères l'attira en Bretagne. Il vit les florissantes écoles des Côtes-du-Nord, et conjura M. dô la Mennais de lui donner deux Frères, pour organiser
(1) Lettre inédite, du 17 août 1846. — Archives des Frères.
CHEZAL-BENOIT 153
renseignement primaire et diriger les services matériels dans son collège.
M. Du bouchât travaillait à une œuvre ardemment poursuivie alors par M. de la Mennais : celle de l'éducation chrétienne offerte à la jeunesse laïque (1). La maison qu'il venait d'ouvrir, était l'institution de Dinan transportée en plein Berry. L'abbé Jean céda. Au mois d'octobre 1834, deux Frères de Ploërmel arrivèrent à Ghezal- Benoît.
Encouragés par ce premier succès, les prêtres du diocèse de Bourges élevèrent plus haut leurs prétentions. Les principaux curés comptaient maintenant demander à ^M. de la Mennais les premiers éléments d'un ordre enseignant, et établir un noviciat au cœur du Berry, à Issoudun. Quelques-uns même réclamaient cet honneur pour leur propre paroisse. M. Dubouchat écrivait au fondateur : « L'autorité ecclésiastique vous laissera parfaitement libre de gouverner vos Frères comme vous l'entendrez; mais j'ai bien peur que nos curés vous fassent violence. Déjà M. le curé de Châteauroux réclame la préférence sur Issoudun. Je ne sais comment vous pourrez vous en tirer, car il est bon de vous dire que j'ai raconté à tout venant ce que j'ai vu et entendu chez vous, et tout cela a été regardé comme un prodige. Je n'ose décider entre les prétendants ; venez donc vous-même, comme vous l'avez promis, et décidez (2). »
L'abbé Jean se rendit à Ghezal-Benoît, et y passa
^ (1) Les idées de M. de la Mennais sur la nécessité d'ouvrir, en faveur des laïques, quelques-uns de ces petits collèges tolérés par l'Université, et de les pourvoir de maîtres capables, sont vivement exprimées dans la lettre suivante, adressée à M. Mazelier, le 30 juin 1837 : « Le clergé se renfermera-t-il dans ses petits séminaires, et abandonnera-t-il aux laïques tous les autres collèges? Où iront étudier tous les enfants que leurs parents ne destinent point à l'état ecclésiastique, et d'où il ne sortira que des impies? Notre état présent est déplorable; mais notre état futur sera plus déplorable encore, parce que nous ne serons pas préparés à soutenir cette lutte périlleuse. 11 faudrait se hâter de faire pour l'instruction secondaire ce que nous avons fait, trop tard, pour l'instruction primaire, c'est-à-dire former des sujets capables de soutenir l'épreuve des examens. Je m'en occupe; mais, hélas! que de difficultés! que d'obstacles! J'en suis épouvanté. » — Lettre inédite. — Archives des Frères.
(2) Lettre inédite, du 13 ootobre 1834. — Ibid.
plusieurs jours. Des élèves, d'alors, — aujourd'hui des vieillards, — se rappellent toujours une pnomenade au cours de laquelle il fit la joie des pensionnaires par ses spirituelles saillies.
Persuadé, après divers colloques avec, les prêtres influents du pays, que le Berry allait adopter son plan d'écoles primaires continuées et complétées par les petits collèges, il promit sou concours, et il fut décidé que plusieurs jeunes Berriéhons se rendraient à Ploërmel poujc y faire leur noviciat, puis qu'une colonie de six Frères bretons, conduits par l'abbé Massias, breveté du premier degré, viendrait tenir une école et fonder un noviciat à Issoudun.
Pourquoi le projet fut-il abandonné? Nous L'ignorons. L'heure n'était pas venue encore, pour le jeune institut, de s'éloigner du berceau. Pour arracher les Frères à la Bretagne, il faudra que la voix de la France les appelle au secours de ses lils perdus au fond des iles lointaines,, et leur offre en perspective la vie et la mort desmissionnaires.
Signalons encore les relations de M. de la Mennais avec te futur évoque d'Alger, M. Dupuch, qui, de Bordeaux où il était vicaire général, lui avait adressé,, lui aussi, une demande de Frères. Sa réponse montre comment on peut former une nouvelle congrégation enseignante, en prenant la sienne pour modèle. « Des sujets du diocèse de Bourges sont venus se former dans moil noviciat de Ploërmel, et je me suis engagé à les aider, pendant deux ans, à fonder dans leur pays un* institut qui aura les mêmes règles et le même but que le mien, mais qui en sera distinct. Voilà aussi,, monsieur, tout ce que je pourrais faire pour Bordeaux, si vous le jugiez à propos, et si Mgr rarchevêque le: trouvait bon. Il faudrait commencer par m'envoyer irois sujets, d'un mérite distingu-é, bien humbles, bien dociles, bien pieux. Avec eax, on ferait, au bout d'ùji an, un nouvel établissem>e»t dont je vous donnerais le» ^ plan, et qui servirait comme de noviciat pour votre
RELATIONS AVEC M. DUPUCH 155
diocèse. En un mot, nous suivrions de concert la marche que j'ai déjà suivie, et l'on obtiendrait, j'en suis persuadé, le même succès. »
Et il termine par une remarque oii Ton reconnaît' sa délicatesse et sa discrétion : « Vous avez déjà des Frères dans le diocèse de Bordeaux : ceux des Ecoles chrétiennes et ceux de Marie. Est-ce que ces derniers, dont on parle avec éloge, ne pourraient pas faire ce que nous ferions? N'y a-t-il pas des inconvénients à multiplier les congrégations du môme genre, dans un temps surtout où les sujets sont si rares, et les aumônes si faibles? Ne craignezvous pas que l'une nuise à l'autre (1;? »
M. Dupuch comprit, lin'envoya point de sujets à Ploërmel, et c'est seulement beaucoup plus tard que les Petits Frères bretons furent appelés dans le diocèse de Bordeaux.
M. de la Mennais ne se lassera jamais de cette assistance désintéressée. Nous citerons encore plus d'un institut lointain qui lui doit l'existence; mais il noMs faut maintenant le suivre dans son action bienfaisante auprès de certaines communautés de femmes qui, en Bretagne même, sollicitent ses services.'
(1) Lettre inédite du 23 mai 1836. — ArcJiives des Frères.