CHAPITRE IX
l'action exercée sur divers instituts religieux.
— les ursulines de dinan et les sœurs de la
retraite de vannes.
L'attitude de Mgr de la Romagère dans les malheureuses affaires de Dinan ne nuisit pas seulement au collège et au séminaire des Gordeliers; elle créa les plus pénibles difficultés aux religieuses Ursulines. Elles avaient été, on s'en souvient, rappelées à Dinan en 1817, par M. de la Mennais, qui avait fait mettre à leur disposition l'ancien couvent de la Victoire. Toutefois, la ville réservait ses droits sur l'immeuble, dont l'avaient mise en possession les lois révolutionnaires, et l'Université, à qui une ordonnance royale en avait accordé Tusage, épiait l'occasion d'y rentrer.
Menacé de voir son collège ruiné par les mesures épiscopales, le conseil municipal usa de représailles, et annonça lÏÏntention de reprendre le local concédé aux religieuses, pour y installer des classes laïques. Toutefois, on laissait aux Ursulines la faculté de céder à la ville, au lieu du couvent de la Victoire, un autre ancien monastère, celui des Jacobins, dont elles avaient la propriété, et oii elles avaient établi l'œuvre des retraites. t
Vaguement informée de ce qiii se préparait, la supérieure des Ursulines crut d'abord à un dissentiment, non
LE COUVENT DE u LA VICTOIRE » 157
entre l'évêque de Saint-Brieuc et la ville, mais entre la ville et le supérieur des Frères. Elle s'imagina, dès lors, que son salut était entre les mains de M. de la Mennais, et qu'il n'avait qu'à menacer d'éloigner ses élèves du collège pour décider le conseil municipal à maintenir le statu qiio.
Elle refusa de céder à la ville le couvent des Jacobins, puis elle écrivit à M. de la Mennais pour le presser d'intervenir. Voici la réponse qu'elle reçut de lui, le 8 février 1840 :
« Ma très chère Mère, le moyen que vous m'indiquez a été employé. Malheureusement il a été inutile. On s'est borné à répondre : « Nous marcherons sans lui » , et, aujourd'hui moins que jamais, on ne reculera devant un résultat qu'on a prévu, et qu'on est loin de craindre autant que vous le pensez. Soyez sûre, ma très chère Mère, de ce que j'ai l'honneur de vous dire, car rien n'est plus vrai, et je sais positivement à quoi m'en tenir là-dessus. Cependant je ne refuse point de renouveler mes démarches, quoique je n'aie pas le moindre espoir de succès. Ah! plût à Dieu que la vie de votre établissement fût,« entre mes mains », comme vous le supposez ! Non, non : vous ne vous trompez pas sur ce que je désire et sur ce que je voudrais faire pour vous dans cette douloureuse circonstance, mais vous vous trompez sur ce que je puis pour vous maintenant.
(( Il n'y a jamais eu, ma très chère Mère, que •trois moyens de sauver votre communauté. Le premier était de substituer une institution privée au collège universitaire. Or, vous savez ce que j'ai eu à souffrir pour avoir essayé de réaliser ce projet, dont l'exécution pouvait seule concilier pleinement les intérêts des divers établissements de Dinan.
« Le second moyen était de lier, jusqu'à un certain point (à la condition expresse qu'on vous laissât tranquilles), le petit séminaire au collège, suivant le plan proposé par M. Rendu. On s'y est refusé par des motifs qui peuvent être bons, mais qui, assurément, étaient bien étrangers à vos intérêts.
(( Le troisième moyen eût été rechange des Jacobins contre la Victoire. Vous ne l'avez pas voulu^ etje conçois que cela devait vous répug-ner, à cause de l'excellente œuvre des retraites, à laquelle il vous aurait fallu renoncer; mais enfm j'ignore pour quelle raison vous avez préféré compromettre, sacrifier votre existence même, plutôt que d'offrir ce local à la ville, pour ce qu'il vous coûtait. Si votre parti, à cet égard, n'était pas irrévocablement pris, on pourrait peut-être encore réussir à détourner le coup qui vous lUienace ; mais, sans cela, je vous lé dis franchement, votre ruine me parait inévitable.
« Cette déplorable affaire me désole. J'en souffre et j'en gémis plus que personne; mais, le remède, où est-il? Il est entre vos mains... Dieu veuille que vous vous décidiez à l'employer, et qu'il ne soit pas trop tard (l)î »
Les religieuses s'obtinant à refuser rechange, ,rien ne pouvait empêcher leur, expulsion . Elles réclamèrent, au moins, des indemnités. La ville les refusa : d'où procès engagé entre elles et l'administration municipale. C'est alors qu'on vit le supérieur des Frères multiplier les démarches en faveur de pauvres femmes qui, trompées sur ses intentions, n'opposaient que la défiance à ses tentatives les plus charitables.
11 est allé h Paris au mois de mars 4840. Non content d'intéresser M. rRendu au sort des Ursulines, il plaide courageusement leur cause devant le ministre de Flntérieur. Vains efforts! Elles étaient condamnées d'avance et il leur fallut quitter l'immeuble dans lequel, vingt ans auparavant, M. de la Mennais les avait installées.
Malgré les .premières sévérités de Mgr de la Romagère, nous avons vu le supérieur de Ploërmel rétaMir peu à peu les. anciennes relations entre le collège et son école de Frères. Devait-il les maintenir, aj)rès cet acte de mesquine vengeance? La suppression des classes latines était toujours à redouter pour la pros^périté de son pensionnat ; de plus, l'administration du collège lui prodiguait les
1; Lettre inédite. — Archives des Frères.
LES RETR'AITETS BRETONNES 159
témoignages de déférence. Néanmoins il n'hésita pas : « Ce que vous me dites, écrivait-il à M. Le Mée, du mal qui doit résulter de ma rupture avec le coFlège est très vrai, et j'en gémis plus que personne. 0'agis dans celte circonstance contre mes intérêts, cela est évident; mais, pour agir de la sorte, il y a une raison d'honneur qui domine tout le reste. Je suis prêtre, et ce serait un scandale que de voir un prêtre faire partie, pour ainsi dire, d'un collège qu'on établit sur les ruines d'une communauté religieuse :
lapides clamabunt J'aime mieux fout perdre, que de
compromettre en rien ma réputation sous ce rapport (1). >. C'en était fait. Le petit collège ecclésiastique de Dinan avait vécu.
Le supérieur fut plus heureux dans les soins qu'il prodigua, vers le même temps, à la congrégation des Sœurs de la Retraite. [1 ne s'agissait point ici des intérêts matériels d'une communauté. G'està une^œuvre beaucoup plus haute qu'il allait concourir.
L'action de M. de .la Mennais sur le rétablissement de la Retraite de Vannes a été intime et profonde ; pour 'en saisir toute la portée, il nous faut .parcourir rapidement les annales de cette société.
La Bretagne, ce pays des naïves croyances, connaît aussi les œuvres de simple et solide piété. A côté des pardons et autres fêtes pittoresques, on y trouve des institutions destinées à fixer l'àme dans le devoir à l'aide de la méditation et de la prière, comme l'œuvre des retraites.
Chaque année, on voit des foules de pauvres gens, ouvriers, servantes, laboureurs, filles.de ferme, quitterieur tâche pour aller s'enfermer dans ;une maison religieuse, et méditer, pendant huit jours, les années. éternelles. Ces huit jours sont les seules vacances qui viennent suspendre
(1) Lettre inédite du 18 septembre 1840. — Archives des Frires.
leur aride labeur et faire descendre un rayon d'idéal dans Tobscurité de leur existence accablée. Aussi, avec quelle ardeur ils aspirent à entendre Finvitation du Maître : « Venez à moi, vous tous qui travaillez et qui êtes chargés ! » On voit des valets de ferme qui, en se mettant aux gages d'un laboureur, retiennent en vue de la retraite, huit jours de liberté dans Tannée.
Cette institution des retraites bretonnes remonte au XVII* siècle. Les deux grands missionnaires Le Nobletzet Maunoir avaient profondément remué des populations livrées à l'ignorance et au vice depuis le siècle de saint Vincent Ferrier. Il fallait consolider leur œuvre. Ce fut le rôle de deux saints prêtres, M. de Kerlivio, vicaire général de Vannes, et le V. Huby, de la Compagnie de Jésus. De concert avec une demoiselle de noble maison, Catherine de Francheville, ils établirent l'usage des retraites destinées à certaines catégories de personnes, dites retraites fermées.
]\|iie (Je Francheville fut pour les deux apôtres une puissante auxiliaire. Elle les aida de son dévouement et de sa fortune. Plus d'une fois même, aux heures difficiles, elle sut trouver dans sa charité héroïque et son extraordinaire confiance en Dieu des encouragements pour leurs efforts ; enfin elle perpétua le fruit de leur travail, en fondant une congrégation religieuse destinée à l'œuvre des retraites.
C'est à Vannes que la fondatrice établit son institut, auquel elle imposa, comme sauvegarde et gage de durée, la pratique des vœux religieux.
Ce que fut, sous le voile, cette patricienne qu'il est question actuellement de placer sur les autels ; comment, de 1674 à la Révolution, la Retraite de Vannes vit passer sous les voûtes de sa chapelle des multitudes qui retournaient ensuite, l'âme en joie et le front rayonnant, à la charrue ou à l'atelier, nous ne le dirons point en détail : un livre y suffirait à peine.
Comme ailleurs, la Terreur étoufTa cette floraison d'œuvres saintes. Les religieuses, arrachées de leurs cel-