‹ Jean-Marie de la Mennais, 1780-1860Chapitre 53 sur 260 · UNE FONDATION A NANTES · texte numérisé non relu

UNE FONDATION A NANTES

donnés sur un ton d'autorité et de franchise inspirèrent aux religieuses une confiance qu'elles ne se connaissaient pas encore.

A peine rendues. à Nantes, elles font visite au vicaire général, M. de Courson, puis elles expriment naïvement à l'abbé Jean leurs impressions sur sa propre personne et sur celle du grand vicaire : « Nous vous avons quitté, écrit la Mère Pringet, le cœur tout dilaté et tout joyeux d'avoir trouvé un homme rempli du Dieu de charité. Nous disions tout à l'heure que Nantes ne vaut pas Malestroit, ni l'abbé de Courson, l'abbé Jean.

( Nous sommes arrivées ici, à quatre heures du matin, sans accident, et nous avons été tout à l'heure voir M. de Courson. Voici le résultat de notre visite. Il nous a reçues avec politesse, avec bonté, avec intérêt, mais tout cela avec mesure, tandis qu'avec vous, nous trouvons un cœur sans réserve, et une cordialité qu'on ne rencontre que chez les Bas-Bretons... Nous aimons à vous répéter que la visite que nous avons faite à Malestroit ne s'effacera jamais de notre cœur ; nous avons été très touchées des attentions si aimables que tout le monde y a eues pour nous (1). »

La Mère de Kertanguy acceptait volontiers une fondation destinée exclusivement aux retraites, parce que, libre d'organiser cette maison selon ses vues, elle espérait pouvoir y introduire l'ancien règlement de la Retraite de Vannes,.

Tout semblait, en effet, favoriser son dessein, lorsque Mgr de Guérines mourut, laissant le gouvernement du diocèse à son coadjuteur, Mgr de Hercé.

Celui-ci avait, malheureusement, des préventions contre les Dames de la Retraite. Malgré les efforts de M. de la Mennais, il n'en revint jamais tout à fait, et la fondation de Nantes ne servit point, comme on l'avait espéré, les projets de la supérieure générale.

(1) Lettre inédite, du 18 décembre 1834. — Archives des Frères.

Pour expliquer la défiance de quelques évêques et d^une partie du clergé vis-à-vis des religieuses de Quimper, il faut se rappeler l'animosité qui sévissait alors, dans toute la Bretagne, contre les La Mennais. On savait que la société des Dames de la Retraite avait des attaches mennaisiennes, et on lui faisait partager la réprobation qui pesait alors sur tous les amis de Féli.

Ces attaches, le lecteur ne les connaît encore qu'imparfaitement ; il est temps d'en indiquer l'origine.

Le récit qu'on va lire montrera l'abbé Jean obligé de prémunir contre l'influence de son frère une communauté qui lui est chère et un jeune homme qui tient de bien près à la Mère de Kertanguy : tâche redoutable, qui, toutefois, n'effrayera point un zèle aussi délicat que courageux."

En' 1828, les Jésuites quittaient le séminaire de Sainte- Anne d'Auray, et leurs élèves étaient dispersés. M. de la Mennais, qui avait souvent visité cette maison en compagnie de M. Deshayes, y avait remarqué un jeune homme de dix-huit ans, à Pair franc et doux, aux manières distinguées, qu'on lui avait dit fort intelligent et qui paraissait très pieux. C'était Elie de Kertanguy^ le frère delà supérieure. Il se sentit attiré vers cette âme candide, et, craignant pour elle l'atmosphère des collèges royaux, il conseilla à la famille de la confier à l'abbé Féli, qui lui donnerait, à la Chesnaie, une culture de choix.

Elie se rendit auprè§ du maître. Il gagna peu à peu son affection — et l'on sait que Féli ne se donnait pas à demi ; — il s'attacha lui-même, avec une naïve ferveur, à Phomme illustré dont Pâme daigiiait s'incliner vers la sienne; il devint son secrétaire ; puis, quand le malheur s'abattit sur cette demeure, et en chassa, un à un, les hôtes effrayés, il resta seul auprès du bienfaiteur qu'on abandonnait, prêt à le défendre de toutes ses forces et à tout entreprendre pourje consoler.

Deux de ses jeunes sœurs étaient alors chez les' Dames

ÉLIE DE KERTANGUY 167

de la Retraite, et il leur communiquait régulièrement ses impressions et ses idées sur les choses de la Ghesnaie. Tant que Féli resta orthodoxe, cette correspondance ne présenta aucun danger ; mais après la révolte de l'écrivain qu'il ne cessait point d'admirer, la supérieure générale commença à craindre pour la foi d'Elie, et à redouter l'influence qu'il pourrait exercer sur ses sœurs. L'une des deux, Adèle, déjà religieuse àQuimperlé, avait une imagination vive, qui la portait plus qu'une autre à partager les ressentiments du jeune homme contre ceux qu'il appelait les persécuteurs de son maître. Ajoutons qu'un fervent disciple de l'abbé Féli, ancien précepteur dans la famille de Kertanguy, l'abbé L'Olliyier, entretenait, de part et d'autre, par des discours imprudents, cette exaltation.

Rien n'était plu§ contraire au recueillement religieux que ce bruit de polémique théologique pénétrant dans le cloître; rien ne compromettait davantage une congrégation, aux yeux d'un public disposé à la malveillance. La Mère de Kertanguy en souffrait cruellement, et ses craintes pour l'âme de son frère aggravaient encore ses inquiétudes de supérieure.

Elle savait que, chez l'abbé Jean, la foi du prêtre avait toujours dominé et dirigé l'instinct fraternel. C'est à lui qu'elle confia l'âme du cher Elie, en même temps qu'elle lui demandait, pour elle-même, protection et lumière.

(( Mon cœur pleure avec le vôtre depuis longtemps, lui écrivait-elle le 19 juillet 1834, et aujourd'hui, un nouveau poids l'accable. Que va faire Elie? Se raidira- t-il contre cette nouvelle encyclique? Trouvera-t-il quelque motif pour ne pas reconnaître la voix de l'Eglise avec toute son autorité? Je remets entre vos mains l'âme de cet enfant ; guidez-le dans ce moment si difficile, en lui apprenant à allier ce qu'il doit à Dieu avec ce qu'il doit à M. votre frère. Si j'avais vu Elie imiter M. Lacordaire (1), j'en aurais

(1) Allusion aux circonstances dans lesquelles Lacordaire quitta la Ghesnaie. Il a exposé les raisons qui le firent brusquer avec l'abbé Féli. Elles sont graves, assurément ; mais alors amis et ennemis des LaMennais, ne prévoyant pas l'avenir, jugèrent sévèrement sa fuite.

été indignée. Mais aussi, je serais désolée si je le voyais soutenir celui qu'il aime, à juste titre, comme un père, malgré .la défense si positive du pape. M. votre frère pourrait s'être soumis à la Ghesnaie, qu'Elie, avec son cœur si tendre et sa tête si jeune, défendrait encore, à Paris (1), les doctrines condamnées. Veuillez donc employer toute votre autorité sur le pauvre enfant pour hâter son retour près de vous. Si vous veniez nous le conduire, tous nos vœux seraient accomplis : nous sentons tous le be-soin de vous voir (2). »

Elle avait raison de compter sur l'influence de l'abbé Jean. Le jeune Elie lui avait confié sa conscience, et les vertus du saint prêtre l'impressionnaient plus encore que le génie de Féli. La Mère de Kertanguy apprit bientôt que la foi de son frère était intacte, ainsi que sa soumission à l'Egli-Se. « Votre lettre m'a bien soulagée ! écritelle aussitôt à l'abbé Jean. Votre foi si pure sera un point d'appui pour le pauvre Elie, dans un moment si périlleux. Le bon M. L'Ollivier doit aussi avoir besoin de vos avis, car sa profonde vénération pour M. votre frère lui livrera un grand combat pour l'empêcher de se soumettre purement et sans réserve à l'Encyclique ; mais vous avez le droit de lui parler et de le convertir, après vous être élevé vousmême au-dessus de tout ce que la chair, le sang et la douleur pouvaient dire au fond de votre cœur (3). »

Cependant le disciple de Féli gardait au maître son affection. Un jour qu'il était allé à Quimperlé, et que la Mère de Kertanguy lui recommandait de se tenir en garde contre les séductions de l'écrivain, « Je suis trop heureux, dit-il, de lui être de quelque consolation. Je ne pense pas en tout comme lui; mais en tout je l'estime, parce qu'en tout il cherche le bien. Cet homme-là ne sera apprécié qu'après sa mort. »

Et il ajouta: « Il m'aime comme un fils. Je Tai

(1) Elie de Kertanguy était à Paris, probablement dans la maison d'études fondée par les La Mennais.

(2) Lettre en partie inédite. 19 juillet 1834. — Archives des Frères.

(3) Lettre inédite, 1" août 1834. — Archives des Frères.

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