‹ Jean-Marie de la Mennais, 1780-1860Chapitre 54 sur 260 · INQUIÉTUDES DE LA SUPÉRIEURE · texte numérisé non relu

INQUIÉTUDES DE LA SUPÉRIEURE

VU triste et soucieux pendant quelques jours à mon sujet, et il a fini par me dire : « Je m'afflige en pensant « à ton avenir, que tu sacrifies pour moi. Tu ne dois pas « être riche, et tu n'embrasses aucun état. Eh bien ! j'ai « trouv<^. un moyen d'assurer ton existence. Voici des notes, (( des papiers, des réflexions, etc. ; tu les mettras en ordre, (( et après moi, tu les feras imprimer à ton profit (i). »

On devine dans quels nouveaux troubles ce récit jeta la pauvre supérieure. Voir, son frère associé à la publication d'écrits suspects, réprouvés peut-êtro par le Saint- Siège, c'était pour elle la plus cruelle des appréhensions.

D'ailleurs, Elle refusait toujours de quitter la Ghesnaie, malgré les avis réitérés de son père. La Mère de Kertanguy se retourna alors du côté de l'abbé Jean et le conjura d'intervenir : « Mon père, lui déclara-t-elle, n'a pas assez de fermeté pour prendre empire sur Elie. C'est Elie, avec son air calme et ses paroles douces, qui finit par dominer toute notre famille. Mes sœurs le croient comme un oracle, et, s'il a de fausses maximes, il les propagera bien facilement parmi nous. C'est à vous, mon Père, que j'aime à dire toutes mes inquiétudes. Cela me soulage d'autant plus, que, dans l'occasion, vous agirez d'après les connaissances que je vous donne (2). »

Cette fois, les inquiétudes étaient exagérées, et Tabbé Jean finit par en convaincr/e la vénérée Mère. Elie de Kertanguy, qui n'était ni théologien, ni philosophe, n'avait point proprement subi l'influence des idée^ de Féli. Cœur généreux et loyal, âme transparente et à jour comme les clochers de sa ville natale, il ne voyait dans le polémiste vaincu qu'un homme persécuté, ou du moins lâchement abandonné, par ceux mêmes, qui lui devaient affection et reconnaissance. Le seul lien qui le retint à la Chesnaie était le sentiment de la fidélité au malheur. L'abbé Jean le savait ; aussi, lorsque, quelques mois plus

(l)Extrait!d'une lettre ^inédite de la Mère de Kertanguy à M. Jeaa de la Mennais.

;2) Lettre méditejdu 23 août. — Archives des Frères.

tard, le jeune homme rechercha en mariage une de ses nièces, favorisa-t-il de tout son pouvoir une alliance qui allait un^r plus intimement encore les La Mennais à une famille modèle et à un institut religieux qui possédait toutes ses sympathies.

En même temps qu'Elie de Kertanguy donnait des gages non équivoques de la pureté de sa foi, les petits nuages qui, au couvent, avaient, un instant, troublé la paix de ses sœurs se dissipaient, et l'opinion publique, satisfaite, cessait de suspecter la congrégation (1).

La confiance que la Mère de Kertanguy avait témoignée à M. de la Mennais dans ces conjonctures délicates toucha profondément son guide, qui, à son tour, ne craignit pas de Tinitier à ses souffrances intimes. Peu de personnes ont connu ses chagrins d'alors comme cette humble et pieuse femme qui, en lui promettant des prières, relevait son courage et lui rendait Tespoir. « Je veux vous répéter, lui écrit-elle le 17 septembre 1835, que je garde pour moi seule toutes les choses particulières que vous me dites, me contentant de dire ce qu'il faut de nos relations pour convaincre tout le monde que votre soumission est parfaite, et que vous souffrez de la position où s'est mis votre cher frère.

« Comme j'ai pitié de vous, mon pauvre Père ! Que ne m'est-il donné, à mon tour, de vous aider aussi, et de vous consoler dans votre peine ! Mais je ne puis rien. Je prierai, ou plutôt je prie ; mais hélas ! je ne prie pas bien. Quand obtiendrons-nous un rayon de lumière céleste pour cette chère âme ? Je me figure que ce ne sera que par l'intercession de Marie, qui a cru ce qu'elle ne comprenait pas.

« Voulez-vous me permettre de vous donner une idée?

e serait de faire faire, dans toutes vos maisons, paî*

vos enfants, une neu vaine à Marie, à son intention (2). »

Et un mois après, à la suite d'une visite de Fabbé

(1) Elle de Kertanguy devait mourir en 1846, dans son château de Coatudavel, près Saint-Pol-de-Léon, à 31 ans, modèle de toutes les vertus chrétiennes et familiales.

inédite. - Archives des Frères.

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