LA FONDATION DE LANNION
Jean au manoir abandonné de la Chesnaie : « ... Comme j'ai senti vivement le petit mot que vous me dites sur votre passage à la Chesnaie î Votre cœur est vraiment sous le pressoir ! Le Seigneur ne pouvait pas vous frapper plus sensiblement ! Ne perdoné pas Tespérance. Le Dieu de charité a dans son sein des ressources cachées et inépuisables pour attirer" les âmes, et celle de M. Féli est si belle ! Le nuage qui la couvre disparaîtra, si Metrie nous accorde sa douce et puissante protection (1). »
C'est ainsi que ces deux âmes s'encouragaient à supporter l'épreuve. Plus que jamais, leur confiance mutuelle es invitait à travailler de concert.
Revenons aux entreprises de la Mère de K^rtanguy.
I^es déceptions éprouvées à Nantes n'avaient point lassé le dévouement de l'abbé Jean. L'cjeuvre des retraites présentait des difficultés : raison de plus pour essayer des œuvres d'enseignement.
M^**^ de la Fruglaye, « la sainte de Ploujean », possédait, à Lannion, une terre léguée par sa grand' mère pour y fonder une maison d^éducation. D'elle-même, ou, plus probablement, sur l'avis de M. de la Mennais, e le PolFrit gratuitement à Tinstitut des Dames de la Retraite, à la condition qu'elles y ouvrissent un pensionnat.
M. de la Mennais augurait bien de la fondation de Lannion ; il pressa M'"^ de Kertanguy d'accepter. Celle-ci hésitait. On lui offrait bien une vaste propriété ; mais il fallait bâtir, et la communauté n'avait guère d'argent ; d'autre part, la majorité de son conseil refusait toujours d'entrer dans des voies inexplorées.
Informé de ces difficultés, M. de la Mennais prit à cœur le succès de l'affaire. On le vit, pendant de longs mois, accablé de soucis et de peines personnelles,
(1) Lettre du 17 novembre 1835. — Archives des Frères.
oublier, pour ainsi dire, ses propres .intérêts, pour ne penser qu'à ceux de sa fille spirituelle. Sans cesse consulté, ,11 répond à toutes les questions; il éclaire, il encourage;' il est, presque au même titre que la supérieure, rH;!ie de la congrégation.
Aussi, avec quelle effusion on exalte son dévQuenurit ! M™^ de Kertanguy lui écrit^ le 25 juillet 1835 : « Mon cher Père, il semble, en vérité, que ce soit pour nous que vous fassiez, par le monde, des trois cents lieues par mois. En tout lieu, nuit et jour, je crois que vous pensez à nous, et que nos intérêts vous sont, en quelque sorte, plus présents que ceux de vos Frères et de vos Sœurs. Le Dieu de charité sera éternellement votre récompense, je le demande et je l'espère. Gomme vous, je trouve que Lannion convient mieux que Nantes à la position actuelle de notre société ; je trouve essentiel que notre première fondation se fasse sous vos yeux et pas trop loin des miens. J'apprécie votre présence plus que les avantages les plus brillants en apparence. Votre foi, votre dévouement, votre expérience forment pour moi un appui solide, sans lequel je n'oserais rien entreprendre...
« Je compte sur la Providence, mais je ne veux pas faire d'imprudence ; c'est pour cela que je m'en rapporte à vous. Sur votre parole, nous jetterons le filet, malgré nos minimes ressources... Que faire?.. Veuillez nous le dire (1)! »
Malgré les lettres pressantes de M. de la Mennais, les choses traînaient en longueur, car, à Quimperlé, les avis étaient toujours partagés. Aux vacances de 1836, Tabbé Jean devait passer quelques jours chez ses Frères de Lannion. M™^ de Kertanguy se rendit auprès de lui, avec une des religieuses les plus influentes de sa communauté, la mère Penquer.
M. de la Mennais eut bientôt résolu les dernières objections que lui présenta cette dernière, au nom du conseil ; à force de logique et de bon sens, il triompha
(1) Lettre inédite. — Archives des Frères.
L'ABBÉ KERMOALQUIN 173
de toutes les répugnances, et la fondation de Lannibn fut résolue en principe.
Il y avait alors dans cette ville un vicaire plein d'admiration pour les œuvres de l'abbé Jean, et qui se sentait attiré vers sa personne par une sympathie chaque jour croissante. Ame ardente et loyale, intelligence vive et ouverte à tous les progrès, l'abbé Kermoalquin avait eu, dès 1833, le désir d'entrer dans la congrégation^ de Saint-Pierre. Il fut témoin du courage que le frère du malheureux Féli opposa à ses épreuves, et il se dévoua corps et âme à ce bienfaiteur de la Bretagne, que, dès lors, il vénérait comme un saint. Il lui écrivait, lors des tristes affaires de Dinan : « Quant à moi, je suis plus que jamais tout à vous. Plus on vous délaissera, plus je vous dirai de compter sur moi. Je ne vous ai jamais été dévoué par préjugé ; je ne cesserai pas de l'être parce que' tel ou tel vous blâmera. Comptez donc sur moi, dans Tavenir comme par le passé, et croyez qu'aujourd'hui, comme hier, comme demain, comme toujours, quelle que soit la conduite des hommes envers vous, je suis et serai votre tout dévoué (1). »
M. de la Mennais désigna cet ami éprouvé aux Dames delà Retraite comme pouvant être, à Lannion, leur conseil, et, au besoin, leur appui. Gagné, par l'abbé Jean, aux intérêts de la nouvelle œuvre, M. Kermoalquin promit à la Mère de Kertanguy son concours empressé, et^ comme il ne se donnait pas à demi, il s'offrit à la communauté en qualité d'aumônier.
Cependant, l'annonce .de la fondation de Lannion fut mal reçue à Quimperlé. On la trouvait trop onéreuse, et, malgré l'avis favorable du conseil, la perspective de l'enseignement effrayait toujours les anciennes sœurs. Les difficultés, après avoir semblé aplanies, surgirent de nouveau, si inquiétantes, que la Mère de Kertanguy, se croyant, dans son humilité, un obstacle au bien, songea à donner sa démission. Il fallut toute la
(1) Lettre inédite du 25 décembre 1838. — Archives des Frères.
fermeté de son directeur pour la maintenir rivée à sa lourde chaîne : « Vous êtes utile à votre congrégation, lui répétait-il : il vous faut un courage, non seulement de feu, mais de fer ! »
Et, pour tempérer ces austères paroles, il ajoutait : « Vous avez bien raison de ne rien attendre de votre capacité, mais vous devez d'autant plus vous confier, à Dieu, qui vous a évidemment choisie pour l'accomplissement de ses desseins, dans la roie que la Providence vous tracera toujours. Vous ne devez pas reculer devant la souffratice et le sacrifice, mais vous y résigner généreusement, car c'est à travers les épines qu'il faut suivre Notre-Seigneur(l). »
Les avis du Père produisirent TelFet attendu. Tout en se défiant de ses forces, la Mère de Kertanguy se décida à tout affronter pour suivre ce qu'elle savait désormais être la voix de Dieu.
Avec le secours de M. de la Mennais, elle eut raison des dernières oppositions, et Ton envoya à Lannion quatre religieuses, avec cinq élèves, sous la conduite de la Mère Penquer. Le pensionnat s'ouvrit, le 28 septembre 1836, dans une humble maison de V Allée verte. Le plan de M. de la Mennais triomphait; maintenant il fallait, selon lui, aller jusqu'au bout.
La maison de Lannion fondée, il conseilla à la Mère de Kertanguy de proposer à ses filles le retour aux vœux religieux, selon l'esprit et la pratique de l'ancienne Retraite de Vannes.
En adoptant ces vues, M™^ de Kertanguy était guidée par les intentions les plus pures. 11 ne s'agissait pas de détacher une branche importante de la Retraite de Quimper, pour la vaine satisfaction de former à côté d'elle une
(1) Paroles répétées plus d'une fois, par M, de la Mennais, à dirersespersonnes en charge.