‹ Jean-Marie de la Mennais, 1780-1860Chapitre 58 sur 260 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

NOUVELLES LUTTES POUR l'aME DE FÉLI,

Fondateur ou restaurateur de tant d'œuvres en faveur du clergé, des ordres religieux et des populations bretonnes, M. de la Mennais est, plus que jamais, l'âme de tout le bien qui se fait dans la province. Les ruines qui, il y a trente ans, désolaient ses regards, sont aujourd'hui glorieusement relevées. Une seule, hélas! gît à terre, défiant ses incessants efforts : c'est la foi du malheureux Féli.

Après avoir lutté pour conserver son frère à l'Eglise, il luttera jusqu'à la fin pour le lui rendre. Jusqu'à la fin, il opposera aux froideurs calculées du révolté les efforts les plus délicats pour réveiller l'ancienne tendresse. Ces efforts, il les multipliera au milieu de l'accablement des affaires, et malgré la douleur de cruels refus, jusqu'à ce que, repoussé pendant vingt ans, il se décide à tout quitter pour aller porter à son frère agonisant un suprême pardon. Entrons dans le détail de cette histoire intime.

On peut se demander comment Féli en était venu à cette aversion pour un frère auquel il devait tout, sai*f le génie, et qu'il avait tendrement chéri pendant quarante ans. L'écrivain qui venait d'encourir les foudres de Rome, et autour duquel les catholiques faisaient le vide avec un

empressement peut-être excessif, était, nous le savons, capable de toutes les délicatesses de l'amitié. Que, dans là fierté de son âme blessée, il ait brisé sans retour avec ceux qui Tabandonnaient par maladresse ou par lâcheté; qu'il se soit détourné sans peine de ceux qui, n'ayant jamais eu avec lui qu'une parenté intellectuelle, reniaient alors ses doctrines et refusaient de le suivre dans ses nouvelles voies, la chose s'explique d'elle-même; mais son frère, qui, pour lui, s'était compromis jusqu'à lui sacrifier son repos, sa réputation, on pourrait presque dire son honneur sacerdotal; son frère, qui lui avait tendu la main, alors que d'autres prétendaient Fécraser sous l'opprobre, n'avait-il pas droit à plus d^égards?

Félicité de la Mennais avait, hélas ! le défaut des êtres de sensibilité que leurs impressions font passer soudain d'un extrême à l'autre. Un de ses familiers a dit de lui : « Cet homme ne connaît que des disciples; si vous cessez d'être le sien, vous n'êtes plus pour lui qu'un étranger, quelque intimité qui ait régné entre vous (1). »

L'abbé Jean avait été, en philosophie, le disciple de son frère; il l'avait été aussi longtemps que l'avait permis sa conscience; il ne l'était plus. C'en était assez pour détacher de lui un homme qui s'était fait une loi de tout sacrifier à ses convictions.

A cette cause d'éloignement s'ajoutaient de vieilles et injustes rancunes, longtemps inconscientes, que les récents événements venaient de réveiller. On se rappelle les reproches immérités que Féli adressait à son frère, au lendemain de son sacerdoce. Accablé, de tout temps, sous un joug qu'il avait accepté sans vocation, il venait de le secouer avec colère; mais il en portait toujours les blessures profondes, et, au sein de l'angoisse où il se débattait, il sentait lui monter aux lèvres la plainte de jadis : « Si j'avais été moins confiant ou moins faible, ma position serait différente (2). »

(1) Charles Sainte-Foi. Lamennais, Revue du Monde catholique, tome IL Voir tome 1", p. 226.

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