CAUSES DE L'IRRITATION DE FELI
C'est dans ces dispositions que le trouva la lettre à Févêque de Rennes, lettre dans laquelle l'abbé Jean répudiait ses doctrines, et qu'une malheureuse indiscrétion livra aux journaux. Le coup fut rude et la réplique violente. Toutefois, la raison reprit çncore le dessus, et lorsque Tabbé Jean se présenta à la Ghesnaie, il y reçut des témoignages d'affection qui lui rappelèrent les douces heures d'autrefois (1). Ce devaient être les derniers.
Reconnaissant les exigences de la situation de son frère, Féli avait' passé sur une première déclaration ; il se sentit profondément blessé par l'acte d'adhésion aux deux Encycliques notifié par l'abbé Jean à ses confrères de la société de Saint-Pierre ; d'autres professions de foi du même genre, publiées par le supérieur de Ploërmel dans Tintérôt de ses œuvres, achevèrent de l'exaspérer (2). Il
(1) Voici en quels terrïles il annonce à M"^ de Luciniére sa première visite à son frère, après la condamnation des Paroles d'un Croyant.
« Saint-Méen, le 24 juillet 1834.
« Mon excellente amie, quoique je m'attendisse au jugement qu'a porté le Souverain Pontife des Paroles d'un Croyant, cette encyclique n'en a pas moins été pour moi un coup bien rude, qui a fait à mon cœurde nouvelles et profondes blessures. Vendredi dernier, j'écrivis à ce pauvre Féli quelques lignes pleines de douleur et d'amitié : il ne m'a pas encore répondu, et peutêtre ne me répondra-t-il pas, parce qu'il sait que je dois aller le voir mercredi de la semaine procjiaine. J'ignore donc ses dispositions ; mais je prie le bon Dieu de toute mon âme de lui tendre la main de sa miséricorde, cette main si douce qui arracha saint Pierre aux flots, et qui bénit la pauvre pécheresse repentante à ses pieds. Il n'a d'autre parti à prendre, comme vous le dites, que de se soumettre avec la docilité et la simplicité d'un petit enfant : agir autrement, ce serait se jeter dans un abîme. Une lettre de vous, dans cette pénible circonstance, produira, je l'espère, un heureux elfet. Àh ! versez, versez du baume sur ses plaies : trop de gens, par des motifs divers, y répandront avec abondance le vinaigre et le sel, sans y mêler une goutte d'huile ! Peut-être serez-vous surprise de ce que je n'aie pas été sur le champ à la Ghesnaie ; mais j'ai voulu laisser passer, ou, du moins, s'affaiblir, la première impression, qui aura été d'autant plus vive, qu'il ne comptait nullement sur ce qui est arrivé. D'ailleurs, il m'a fallu quelques jours pour arranger les choses de manière à me trouver auprès de Féli avec trois amis véritables, dont les conseils seront d'accord avec les miens, et donneront à ceux-ci une force qu'ils n'auraient pas seuls : on m'a mis, si imprudemment, dans une position si fausse vis-à-vis de lui ! J'en gémis plus que jamais. » — Communiqué par M. le baron de Kertanguy.
(2) L'abbé Jean ne s'en doutait pas alors. Voici ce qu'il écrivait à M^i^ de Luciniére :
u Rennes, le 12 octobre 1834 y Excellente amie, quand vous m'écriviez, le 15 de septembre, vous étiez loin, sans doute, de vous attendre à ce qu'on m'accusât publiquement, comme l'a fait VA)ni de la religion, de n'avoir pour les jugements de
reçut encore, de temps à autre son frère à la Ghesnaie, mais se refusa à toute discussion.
L'abbé Jean ne vit pas tout d'abord à quelle impuissance il serait réduit ; mais, à n'en pas douter, pour le moment du moins, il devait se tenir à l'écart. Cependant Féli souffrait. Le prêtre fidèle se dit qu'à force de bonté, un autre que lui pourrait peut-être prendre quelque ascendant sur son âme ulcérée.
Il y avait à Paris une sainte personne, dont il connaissait le zèle discret. Seule des bonnes « Feuillantines » qui avaient jadis accueilli Tabbé Féli sous leur toit, M*^*^ de Lucinière était demeurée à Paris, et elle n'avait jamais cessé de correspondre avec son hôte de 1816. l5e son côté, pendant toute sa carrière d'apologiste, celui-ci lui avait adressé des lettres aimables, simples, d'une véritable sensibilité, et d'une bonne grâce parfaite (1). D'elle, jusqu'a-
Rome qu'une soumission hypocrite. Vous pouvez lire dans Y Univers religieux ma réponse à une accusation si odieuse. Mgr l'évêque de Rennes ayant approuvé et signé ma lettre, cela m'a heureusement dispensé d'entrer dans d'affligeants détails, qui auraient pu amener des discussions non moins tristes, car j'étais bien décidé à ne pas me laisser flétrir. Si je suis frère, je suis père aussi, et je ne pouvais en conscience me taire en pareille circonstance, et laisser mes nombreux enfants douter de ma foi. Mais, mon Dieu, comme tout cela est dur I Des épines percent mon âme de tous côtés ; elle n'est plus qu'une plaie vive et sanglante. Dieu soit béni ! Benedicam Dominum in omni teinpore, semper laus ejus in ore ineo. Vous entendez bien ce latin-là, et comme moi, vous aurez aussi à chanter le cantique de résignation, d'amour et de louanges, au milieu des tribulations nouvelles que vous venez d'éprouver. Quelle belle occasion pour nous de nous enrichir, et d'amasser ces trésors que la rouille ne ronge point, et que les voleurs ne peuvent enlever ! Ah ! si, dans sa grande miséricorde, le Seigneur daignait accorder à nos souffrances ce qull a refusé jusqu'ici à nos prières... je lui dirais de grand cœur, avec sainte Thérèse : Encore plus, mon Dieu, encore plus!... Je ne désespère point que cela n'arrive, et cet espoir est fondé sur diverses choses que je ne puis écrire, mais que, peut-être, bientôt je vous dirai de vive voix, car j'ai le projet daller à Paris dans le mois prochain, si des circonstances imprévues ne m'en empêchent point. Qu'ils seront doux, les moments que je passerai au coin de votre petit foyer ! En mêlant nos. douleurs, nous leur ferohs perdre toute leur amertume. » — Lettre inédite. — Collection de M. le baron de Kertanguy.
(1) Ces lettres figurent, pour la plupart, dans la Cai^respondance^ publiée par Forgues. Quelques-unes, encore médites, sont entre nos mains.