‹ Jean-Marie de la Mennais, 1780-1860Chapitre 60 sur 260 · JEAN ET M>>« DE LUCINIÈRE · texte numérisé non relu

JEAN ET M>>« DE LUCINIÈRE

lors, il avait tout supporté. Elle n'avait pas manqué de lui adresser, à propos des Paroles d'un Croyant^ une mercuriale en règle (1); mais ses reproches étaient si affectueux et si délicats, que Féli, craignant de contrister davantage son vieux cœur si dévoué, l'avait remerciée, et s'appliquait à lui cacher l'abîme qui, de plus en plus, le séparait d'elle. Elle n'était pas moins attachée à l'abbé Jean, depuis le temps de son séjour à la Grande- Aumônerie.

C'est à cette amie de vingt ans que celui-ci confia tout d'abord l'âme de son frère. On s'entendit sur la tactique à suivre. Le supérieur de Ploërmel instruirait discrètement W^^ de Lucinière des dispositions et des besoins de Féli; mais c'est elle qui écrirait, qui exhorterait, qui consolerait, qui s'efforcerait de ranimer la foi morte, par le souvenir habilement rappelé des belles œuvres de l'écrivain.

Après une dernière entreprise, plus vaine que les autres, sur l'esprit de son frère, Tabbé Jean remet les armes à sa vieille amie.

Voici les instructions qu^il lui fait tenir, le 21 février 1835 : « Le pauvre malade dont nous souhaitons si ardemment la guérison et le salut a été blessé au cœur, et c'est là, par conséquent, qu'il faut appliquer le remède. Toute discussion, bien loin de diminuer le mal. l'augmente, et n'a d'autre résultat que d'irriter son esprit, Voilà pourquoi je suis enchanté que vous lui écriviez de temps en temps, et c^est aussi pour cela que je vais le voir plus souvent que je ne le faisais autrefois. S'il se croyait abandonné de ceux auxquels il est lui-même si sincèrement et si tendrement attaché, il tomberait dans l'état le plus déplorable, et il ii'y aurait plus de ressources (2). »

Malgré bien des rebuts, que sa charité attribuait à un caractère aigri par l'épreuve, l'abbé Jean croyait encore à l'affection de son frère. Hélas! le mur de séparation,

(1) Publiée par Forgues, Correspondance, t. II, p. 365 (en note).

(2) Lettre inédite. — Collection de M. le baron de Kertan uy.

fait de soupçons injustifiés, mais tenaces, s^élevait lentement, à son insu.

Le 14 avril 1835, Féli partit pour Paris, mandé par les accusés du complot d'avril. Il n'hésitait pas à se ranger parmi leurs défenseurs. C'était prendre nettement position comme adversaire du gouvernement et républicain militant.

Cette attitude, tout en accusant de plus en plus Topposition d'idées qui le séparait de son frère, créait à celui-ci de singuliers embarras. Il se proposait justement d'aller lui-même à Paris, solliciter un secours de M. Guizot pour ses écoles. Mais le moyen de hasarder pareille démarche en un tel moment? « Mon cher ami, écrit-il à M. Querret, Féli est parti hier pour Paris... Son voyage retardera le mien... Comment irais-je demander des grâces à ceux qu'il va attaquer? Convenez que ma position est tristement singulière. Que le bon Dieu me soit en aide (1)! »

Si cette équipée n'avait de conséquence que pour luimême, il s'en consolerait; mais ne va-t-elle pas froisser M"<^ de Lucinière dans ses sentiments royalistes, au point de décourager son affection? C'est évidemment cette préoccupation qui lui dicte, dès le lendemain, les lignes suivantes : (( Mon excellente amie, mon frère a été très sensible à l'intérêt que vous lui avez témoigné, et il se faisait une fête de vous voir à la Chesnaie. Je vous en prie, témoignezlui toujours, quand même, cette amitié qui lui est si chère et dont il sent le prix. Il m'en a parlé avec attendrissement. Son cœur est bon, mais vous verrez avec une grande tristesse oii en est son esprit... Pauvre Féli!... Ne lui dites rien, je vous prie, de ce que j'ai pu vous marquer à son sujet, car il faudrait bien peu de chose pour rompre les liens qui nous unissent encore, et je tiens à les conserver, suivant le précepte du saint Evangile : « N'achevez pas « d'éteindre la mèche encore fumante. » Quand un malade est à l'extrémité, la charité ne l'abandonne pas; elle lui prodigue ses soins (2). »

(1) Lettre citée par A. Roussel, Lamennais d'après des documents inédits.. t. II, p. 271.

(2) Lettre inédite. — Collection Kertanguy.

APPEL A Mgr DE QUÉLE 185

Peu à peu, on le voit, les illusions disparaissent. Jean a perdu sur son frère toute influence intellectuelle ; les derniers liens formés par la nature sont sur le point de se briser. Aux yeux de la foi, le pauvre Féli est un « malade à l'extrémité » : raison de plus pour lui chercher ailleurs des appuis et des guides.

L'archevêque de Paris, Mgr de Quélen, avait toujours traité l'écrivain avec une bienveillance et un tact auxquels celui-ci rendait volontiers hommage (1). L'abbé Jean crut que peut-être il serait encore écouté, et il supplia M^^^ de Lucinière d'obtenir de lui un suprême eff'ort. Le prélat était tout disposé à tenter l'impossible auprès de son ancien ami, qu'il regardait toujours comme prêtre de son diocèse. Toutefois, il espérait peu d'un homme qui, déjà séparé des catholiques par son apostasie, verrait, de plus, en lui un adversaire politique. Il ne dissimula point ses craintes à M^^*^ de Lucinière.

(( Hélas ! lui écrivait-il le 20 avril, que je suis affligé ! Mais que puis-je faire, sinon prier ? Lapersonne n'est sans doute revenue ici qu'avec un parti pris, et, à moins d'un miracle, nos tentatives seraient inutiles. Si je savais qu'après bien des rebuts et des duretés, après mille peines e mille chagrins, il me fût donné de ramener au vrai ce pauvre ami. Dieu m'est témoin que je ne m'épargnerais pas... Répétez souvent combien mon cœur et mes bras sont ouverts... (2) » M^*"^ de Lucinière voulait davantage. Que le bon pasteur allât lui-môme a3^devant de la brebis, perdue, qu'il la cherchât à travers ronces et fondrières, tel était son désir avoué, et elle ne craignit pas de le faire entendre au prélat.

(1^ Son attitude vis-à-vis de Féli à propos des Paroles d'un Croyant avait été ainsi jugée par l'abbé Jean : « L'archevêque a parlé ; mais avec quelle mesure, avec quelle sagesse ! J'aime ce Quélen, autant que je l'admire. « — Lettre à i\P^« de Lucinière, 24 juillet 1834.

(2) Cf. A, Roussel, op. cit., t. Il, p. 275.

Celui-ci répondit dans le même sens que la première fois. Sa lettre exprimait les sentiments de la plus vive tendresse pour Féli, qu'il conjurait de se remettre sans réserve entre les mains d'un père, d'un frère, d'un ami. « Nous sommes tout cela, ajoutait-il, et ce pauvre, ou plutôt ce riche égaré, nous trouvera plein des doux et tendres sentiments qui appartiennent à ces titres, que jamais, non jamais, quoi qu'il fasse, nous n'abjurerons. »

Il ajoutait, d'ailleurs : « La démarche que vous me conseillez ne me coûte nullement, mais elle m'embarrasse beaucoup, parce que je ne vois pas comment espérer d'obtenir un retour (1). »

M^^^ de Lucinière communiqua à l'abbé Jean ces deux lettres de l'archevêque. Elles lui furent une consolation très douce, car elles lui apportaient la preuve que le cœur du prélat breton n'avait pas changé, et l'espérance qu'il y aurait là, un jour ou l'autre, une suprême ressource pour le salut de son frère. Toutefois, il désirait, lui aussi, plus que la promesse d'un accueil cordial, et il écrivit à Mgr de Quélenpourle conjurer de ne point mettre de bornes à sa charité. Pendant que Féli était à Paris, il fallait, selon lui, se hâter de lui faire comprendre que l'Eglise ne le repoussait pas, puisqu'un de ses dignitaires les plus en vue lui faisait de paternelles avances.

« Monseigneur, disait-il, M^^^ de Lucinière vient de me communiquer les deux lettres, en date du 20 et du 25 avril dernier, que vous lui avez écrites au sujet de mon malheureux frère. Je les ai lues et relues avec un attendrissement profond : elles sont si touchantes ! elles sont si belles !

« Hél as ! Monseigneur, il n'est que trop vrai, mon pauvre frère, ce pauvre autrefois si riche, est bien digne de pitié 1 De grâce, ne l'abandonnez pas ! Jen'oseespérer que, dans sa position actuelle, il vous écoute d'abord avec un cœur docile ; mais néanmoins, je vous en conjure, ne pensez pas, pour cela, que vos paroles ne fassent aucune impression

1) Cf. A. Roussel, op. cit., t. II, p. 277.

APPEL A Mgr DE QUELEN 187

sur lui et qu'elles soient tout à fait perdues, lise raidira d'abord, je le crains bien; cependant il n'en sentira pas moins le prix de vos bontés; vos douces et paternelles exhortations lui feront une de ces blessures dont parle la sainte Ecriture, une de ces blessures qui guérissent, et, plus tard, il vous consolera par sa soumission.

« Pour moi, je n^ai plus aucune influence sur lui : on me l'a ôtée tout entière par des imprudences que je ne saurais trop déplorer, et dont il serait inutile que je vous donne ici le détail. Il y a des hommes qui semblent avoir reçu l'infernale mission de pousser vers les abîmes cet homme qui, s'il avait été humble, comme il aurait dû l'être, pouvait empêcher tant d'autres d^y tomber. Mais ce que je ne puis faire peut être fait par vous, Monseigneur. Il a promis à M^^^ de Lucinière d'aller vous voir, et je ne crois pas qu'il y manque... Ah! Dieu le veuille, qu'il n'y manque pas! Vous serez indulgent, patient, compatissant, vous serez père; et, s'il résiste au premier moment, il est impossible qu'il résiste longtemps à votre voix, qui est celle de la charité, de Dieu lui-même...! ^

Je suis à vos pieds, Monseigneur, les arrosant de\mes larmes, et je vous prie d'agréer Thommage de mes sentiments pleins de respect (1). »

Ce cri suppliant parvint à l'archevêque le lendemain du jour où Féli était reparti pour la Ghesnaie. L'entrevue tant désirée n'eut donc pas lieui Eût-elle produit les résultats qu^eiï attendait l'abbé Jean? Il est permis d'en douter (2). Le prêtre dévoyé évita d'aller voir Mgr de

(1) Cf. A. Roussel, op. cit„ t. II, p. 279 et suiv. «

(2) C'était, du reste, le sentiment du prélat. Il écrivait, le 9 juin, au supérieur des Frères : « On m'a remis votre lettre du 21 mai, mon cher ami; elle m'a bouleversé de douleur. Depuis lontemps, je cherchais le moyen de voir celui qui fait l'objet de nos soupirs et de nos larmes. Vous pouvez comprendre toutes les précautions et tous les ménagements qu'exige ma délicate position, que tout le monde, que mes meilleurs amis ne connaissent pas bien. On m'assure que votre frère est reparti pour la Ghesnaie; je ne l'ai pas vu, il n'est pas venu, et vraiment je ne sais si je dois le regretter. Les tentatives inutiles auraient peut-être grandi les distances et rendu les rapprochements plus difficiles. Prier, prier encore, voilà la ressource qui ne manque jamais. Dieu aura pitié de nous, et nous consolera. J'ai su une partie de vos tribulations, mon cher ami. J'en ai été

Qiiélen, non « par pudeur » comme le croyait celui-ci, mais par un sentiment de défiance qu'il étendait à presque tous ses anciens amis. Il ne voyait plus en eux que des perfides toujours prêts à le trahir, ou, tout au n^oins, des importuns qui, sous mille prétextes fâcheux, menaçaient son repos. 11 revint à la Ghesnaie, bien décidé à se défendre de leurs tentatives.

Ce qui le ramenait au vieux logis, ce n'était plus, comme autrefois, l'espoir d'y retrouver son frère; c'étaient des préoccupations d^économie. A aucune époque, l'écrivain n'avait été riche; il Tétait moins que jamais, et la vie était si chère à Paris! Il se remit à embellir le domaine, à planter et à bâtir, à la grande joie des pauvres journaliers, qu'il traitait fort paternellement, et qui ne savaient comment reconnaître ses attentions. Désormais sa vie appartient au peuple ; il a embrassé sa cause avec une sincérité et un enthousiasme qui ne se démentiront plus et qui feront beaucoup pardonner à cette âme superbe.

Il aimait les paysans établis autour de la Ghesnaie ; mais, plus que jamais aussi, il aimait sa gentilhommière, oii, comme un lion blessé, il venait cacher sa défaite.

Il écrivait alors à un de ses amis, le marquis de Goriolis : « Je ne m'inquiète guère (de l'hiver). Près de son feu, dans une chambre bien chaude, avec des livres, — et je n'en manque pas — les journées s'écoulent rapidement. On n'est obligé de quitter ni ses pantoufles, ni sa robe de chambre. Le soleil vient-il luire un instant? on s'en va, tel qu'on est, humer ses rayons. I n'est pas jusqu'au^ bruit de la tempête, soufflant à travers les arbres dépouillés, que je ne préfère au bour-

affecté, comme je me réjouis de la conclusion qu'elles ont eue. Le bien en ce monde est traversé en tout sens; mais rien n'est perdu avec Dieu, que ce que l'on ne fait pas pour lui.

« Mon cher ami, aimez-moi toujours dans la foi chrétienne et bretonne : vous le devez au tendre retour dont je vous offre la fidèle assurance. —

Hyacinthe, archevêque de Paris. » — Ropartz, p. 460.

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